A l’origine, Florbelle est un ouvrage de Sade, brûlé par son fils à la mort de son père, et dont il ne subsiste aujourd’hui que les notes. Notes qui ne donnent que peu d’indications sur le contenu du livre et qui offrent à l’esprit l’occasion de vagabonder. C’est sur cette absence que naquit en 2011 une exposition intitulée Florbelle (after Sade) et qui permet aujourd’hui à Jacques Cauda de signer un nouveau « roman ».

Coïncidence piquante : l’atelier de Cauda peintre se situe sur une ancienne propriété de la famille Sade. Et alors que le divin Marquis passa l’essentiel de sa vie derrière les barreaux, c’est durant le confinement et l’enfermement tout relatif (en dépit des pleureuses qui se dirent « en prison ») qu’il imposa à chacun d’entre nous que Jacques Cauda débuta son dialogue avec Sade :

« Paul Claudel se réjouit que Sade passe la moitié de sa vie enfermé. Moi aussi. D’aucuns aujourd’hui s’offusquent d’être confinés. Moi non plus. Sortir pourquoi ? Pour aller boire de la bière et manger de la pizza ! Très peu pour moi qui suis entré au château pour m’écrire le monstre que je suis au présent perpétuel ? Du verbe être-non-être conjugué à l’infini ! Mécrire, loin de cette montagne d’analyses textuelles qui a abouti, comme l’a souligné Annie Le Brun, à exclure Sade de lui-même. Vingt ans d’analyses ! S’exclame-t-elle (en 1986) alors que deux siècle de malédiction n’ont eu pour effet que de l’exclure de la communauté des autres hommes. »

Florbelle sera donc un voyage intérieur, qui fera de l’enfermement la condition de son exploration du Moi et des atermoiements du corps et de l’esprit. Cauda n’opte pas pour un récit classique ni un « journal intime » mais nous offre une œuvre hybride où le roman familial le plus douloureux (« Enfant, j’étais Justine. J’étais battu. Le long du jour giflé, fouetté, cogné par ma mère, cette terre d’infamie. Je n’échappais à la torture qu’avec mes grands-parents, quand ils m’accueillaient chez eux, loin des tourments. Je courais alors me blottir dans les jupes de ma grand-mère qui pleurait de me voir ainsi marqué. Jusqu’aux lobes des oreilles ensanglantés que ma mère perçait de ses ongles atroces quand elle me traînait jusqu’au martinet noir ! ») se mêle à des réflexions sur la peinture, où les illustrations à l’encre côtoient une poésie hallucinée et torrentielle, où les évocations les plus triviales (une correspondance très crue avec une internaute anonyme) laissent place à des visions pornographiques délirantes, dignes de l’auteur de La Nouvelle Justine.

Puisque le manuscrit de Florbelle n’existe plus, il s’agit pour Cauda de boucher les trous, de combler le vide. Que ce soit par l’écriture ou la peinture, toute l’œuvre est hantée par ce désir de se confronter aux abîmes, aux interstices de la mémoire et des corps. Cette volonté de remplir les trous, elle fonctionne dans son acception pornographique : dénuder la chair, l’explorer de la façon la plus crue(lle), la malmener, l’ouvrir, l’offrir au regard (du peintre) et à la plume (de l’écrivain). Retrouver les mots absents de Sade, l’enfance meurtrie (« surfigurer mes plaies et inventer des verbes pour mécrire !») et les redévelopper à l’infini.

D’où le caractère vertigineux de se livre où les traits d’encre succèdent aux mots dans un maelstrom aussi déconcertant que fascinant. Une tentative d’accéder à l’infini par l’écriture et de la puissance de l’imaginaire.

Enfermé dans sa tête comme Sade dans sa prison, Cauda chante les vertus d’un Art capable de briser tous les barreaux, de transgresser tous les interdits et d’atteindre une certaine éternité.

***

Florbelle (2023) de Jacques Cauda

Éditions Tinbad, 2023.

ISBN : 979-10-96415-60-1

86 pages – 17€

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