Frank Herbert – “Nouvelles. Tome 1 1952-1962”

Soyons honnêtes : on a longtemps hésité à publier cette chronique en une semaine si dense en actualité herbertesque, à un moment où les librairies dégueuleront (à raison) d’une course folle vers les exemplaires restants du grand-œuvre « Dune », les yeux novices encore pétillants de l’esbrouffe bien sérieuse du réalisateur le plus papal de sa génération, Denis Villeneuve, magicien de la poudre au visage depuis maintenant quelques illusions (Blade Runner 2049, Premier Contact, Prisoners), jouant son va-tout sur un film maudit (coucou Lynch, Jodo et cie) qui risque de n’être qu’un demi-épisode en cas d’échec, le tournage de la suite étant suspendu aux résultats en salles. [A l’heure d’écrire ces lignes, le film n’est pas encore sorti et tout ceci n’est que mauvaise foi pathentée]

Passons. Il faut saisir la beauté de la démarche tout sauf opportuniste des impeccables Le Bélial’ que de republier, en 2 tomes (le second vient tout juste de paraitre), démarche unique en francais, l’intégrale des nouvelles d’un auteur qu’on a un peu trop tendance à réduire, au mieux à ses textes longs, au pire à son monument.

Même là : impossible de lire ou relire ces textes de « jeunesse » (couvrant 1952-1962 et démarrant avec le tout premier récit de SF de l’auteur, Looking for something), impeccablement traduits par Vincent Basset, Jean-Michel Boissier, Pierre-Paul Durastanti, Claire Fargeot, Dominique Haas, Jacqueline et Michel Lederer, en omettant le soleil brûlant d’Arakis.

  • Troubadour

Le jeu en vaut la chandelle, et on peut s’amuser à répertorier (on s’y aventurera aussi plus loin) les échos et germes des obsessions en cours. Mais on peut aussi se glisser avec décontraction dans un voyage de 19 nouvelles (dans ce tome) que Frank Herbert lui-même place dès l’introduction sous l’auspice du ludique et du plaisir, soulignant dans un texte brillant les enjeux de la SF et se définissant comme un passeur oral, troubadour des siècles :

« Je suis le jongleur qui se produit dans votre château. J’apporte les nouvelles et les chansons des autres châteaux par lesquels je suis passé, et certaines sont étranges au possible. Je chante pour payer mon souper et ces autres châteaux que j’évoque ne sont qu’en partie des fruits de l’imagination. »

C’est qu’il ne faut pas oublier que la nouvelle, en particulier dans le cas des auteurs US, est avant tout un moyen d’existence, elle se monnaye en visibilité et dollars, elle se vend pour être dans les magazines de passionnés ou grand public. Elle trace aussi un journal de bord, et avec elle, c’est tout le processus d’un parcours, de maillons, de tentatives, de semences (pour reprendre un des titres) d’un auteur en germe ou affirmé qui se met à nu.

« A moins que je sois fou, comme tous les autres ? Je fais vraiment ce que je crois être en train de faire, ou je suis fou et je rêve une réalité ? » [Opération Musikron]

On y découvre ici un Frank Herbert qui batifole de genre en formes, passant d’une SF prospective à un récit de flic hard-boiled, un pas vers Jack Vance, l’autre vers le Pulp, croisant par echos Asimov (La planète des rats porteurs et sa Bibliothèque des Savoirs, le Psi) ou même K. Dick (la paranoïa, les mondes qui ne sont pas ce qu’ils sont, les envahisseurs cachés), tentant, et c’est assez épatant à découvrir, les formats de l’humour (l’hilarant « Une drôle de maison », où un comptable se fait kidnapper pour devenir comptable galactique ou « B.E.U.A.R.K » qui s’amuse des agences de communication), ou annonçant sans le vouloir, Ted Chiang et, donc, déjà, Denis Villeneuve (Premier contact), dans « Essayez de vous souvenir » où des aliens mettent les terriens au défi de réussir à communiquer avec eux sous peine d’être exterminés.

“…et le corps se souvient du reste. Une autre forme de mémoire, enkystée dans une strate de réponses acquises, comme ce que nous appelons langage. Il nous faut revenir à l’enfance, car tous les enfants sont des primitifs. Toutes les cellules d’un enfant connaissent le langage des mouvements émotionnels : le réflexe de saisir, les vagissements, les contorsions, les balancements sensuels, les doux réconforts.” [Essayez de vous souvenir]

Dans ce pas de deux de création, c’est, au-delà des récits, la recherche d’un art du récit, s’écrasant parfois dans un classicisme parfois ronflant, se vautrant dans un rythme apathique, puis prenant doucement son envol, trouvant ses obsessions, affinant, sculptant, avec méthode, un style.

  • Oscillations.

« La science-fiction traite en profondeur de la technologie et de l’avenir du genre humain. Et en écrivant, on lie la technologie avec le mythe et le rêve de l’immortalité humaine. On examine aussi (c’est inévitable) l’aliénation induite par l’immersion de l’homme dans un fatras de choses dont on lui répète qu’il les veut ou qu’il en a besoin, mais qui semblent vouées à le détacher de l’essence de sa vie. »

C’est cette oscillation, cette hésitation qui rend le parcours de ce recueil si touchant : aux premiers textes assez archétypaux (« Vous cherchez quelque chose » où un magicien d’hypnose révèle que le monde n’est qu’un simulacre où nous sommes les hypnotisés, le paranoïaque et trop long « Opération Muskiron » où les ondes « brouillard » manipulent les esprits dans un grand cliché âge d’or de la SF, « La course du rat » où un flic au  complet élimé met à jour un complot extra-terrestres) se substituent peu à peu une affirmation progressive des grandes thématiques qui apparaissaient par éclats : dès « Rien-du-tout », des êtres modifiés génétiquement interrogent la question du destin et de la liberté, puis dans « Cessez-le-feu », l’Histoire revient dans tout son trouble, avec l’ambivalence de la science qui permet d’arrêter la guerre en inventant un canon qui neutralise toute arme à feu. La guerre ? Non, une guerre, laissant en suspens les réminiscences d’une guerre froide qui parcourt à ce moment une planète prête à exploser atomiquement.

« Les idées géniales comme la vôtre ont tendance à flotter dans l’atmosphère, Hulser. Peut-être qu’ils l’ont déjà eue ou qu’ils travaillent dessus Autrement, j’aurais veillé à ce que votre intuition reste lettre morte. Une fois que les humains s’aperçoivent qu’on peut réaliser une chose, il semble qu’ils aillent jusqu’à bout. […] Mon jeune ami si naïf, rien n’a jamais rendu la guerre impossible ! » [Cessez-le-feu]

Ce sont, déjà, des histoires d’homme seuls, se dressant contre un état des choses ou découvrant le secret. Ce sont, déjà, des pouvoirs absurdes, mal distribués, dangereux. Déjà, une bureaucratie impossible de bêtise contre laquelle lutter.

  • Pour le prix Dune Séance de psi.

C’est d’ailleurs dans ces terreaux que naitront l’un des corpus majeurs de l’ouvrage, composé des quatre textes « Voie de la sagesse »/ « Chainon manquant »/ « Opération meule de foin »/ « Les prêtres du Psi », sorte de brouillon qui composeront plus tard le roman « Et l’homme créa un dieu », l’histoire de Lew Orne, chargé de maintenir la paix galactique en se confrontant à l’altérité des civilisations qui menacent l’ataraxie des systèmes. Si on se confronte d’abord aux primitifs (avec tous les jugements possibles) et aux dissimulations, on découvre bien vite une autre puissance masquée, nichée au cœur du monde : la femme.

« Gouverner est une gloire incertaine, reprit Orne. Vous payez votre pouvoir et votre richesse par une situation d’équilibre instable sur le tranchant de la lame. » [Opération Meule de foin]

Coucou les Bene Gesserit ? Pas étonnant tant « Et l’homme créa un Dieu » est souvent vu comme un proto Dune, et qui se révèle ici dans toute sa puissance avec la dernière nouvelle du cycle « Les prêtres du Psi ».

Voyez plutôt, exemples parmi des dizaines d’autres : envoyé sur une planète réunissant les sectes de la galaxie, Orne, qui se révèlera avoir un puissant pouvoir Psi, subira une initiation mystique en divers étapes de douleurs, d’hallucinations et de religieux en lutte.

Entre ici, Paul Atréides : festival de réflexion et de catchline, sur le bien, le mal, le rôle du religieux et du libre-arbitre, sur la peur menant à l’obscurité, sur la projection de sa haine et le pouvoir des peuples, sur l’auto-determination, la discipline et, déjà, la notion d’équilibre qui sera au cœur des enjeux du cycle Dune, « Les prêtres du Psi » se paye meme le luxe de cacher, derrière ses mots, le prophète, et les dangers de son pouvoir.

« Cela vaut mieux qu’une planète stérile et la destruction complète de votre race, répondit la voix depuis le vaisseau. Ne blâmez pas nos interprètes. Si une race peut apprendre à communiquer, elle peut être sauvée. » [Essayez de vous souvenir]

La boucle est bouclée : il faut traverser ces éclats, accepter ses errements, ses obsolescences, ses erreurs. Sentir comme il témoigne, tout à la fois de son époque (la guerre froide, les forces faites de toute puissance et gros biscotos impérialistes ou communistes, la peur de la bombe, les ruines de la seconde guerre mondiale) autant qu’il place les jalons du futur possible. Il faut voir évoluer jusqu’à un envol impossible, les obsessions et les enjeux. Voir naitre, au fond, un auteur.

« Nous plaçons en équilibre sur le rasoir d’Occam nos hypothèses d’un côté, nos mythes de l’autre, et parfois, nous n’arrivons plus à les distinguer. Comme d’autres formes d’art, la science-fiction s’efforce de traduire nos rêves anciens en songes nouveaux, et, ce faisant, de rendre les cauchemars moins effrayants. »

Gloire au jongleur, gloire au troubadour.

Editions Le Bélial‘, 480 pages, 24.90 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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