Sebastian Schipper – “Roads”

C’est peu dire que Sebastian Schipper était attendu au tournant après le brillant Victoria, plan séquence planant de plus de 2h20, auréolé de l’ours d’Argent. C’est peu dire aussi que le golden boy du cinéma allemand déjoue les pronostics avec Roads, qui dès son résumé semble faire table rase des ambitions formalistes sans doute trop écrasantes pour se refermer sur l’intime d’un cinéma beaucoup plus classique. Pari réussi ?

Copyright Eniac Martinez

Dans ce bildungsroman au cœur de la crise migratoire, le jeune Gyllen, post-adolescent rebelle perdu au Maroc avec sa mère et son beau-père, décide de voler le camping-car de ce dernier pour voir si l’herbe ne serait pas plus verte du côté buissonnier. Il croise par hasard la route de William, congolais parti sur la route de la France pour tenter de retrouver son frère, migrant, n’ayant plus donné signe de vie depuis son arrivée à Calais. Un coup de polish sur le moteur, et hop : ils prennent la route ensemble sans trop savoir comment ils vont y parvenir, ni même où.

In media res : il y a bien l’horizon de la France par l’Espagne, mais tout cela est loin, vague, comme le rêve qui pousse l’un et l’autre à prendre la route : celui de liberté, pour le blanc Gyllen, et celui d’angoisse, pour William. Car pour l’instant, l’un d’eux conduit le camping-car, et l’autre reste cloitré, anonyme et silencieux, dans les toilettes de celui-ci. Celui qui agit, celui qui subit.

Copyright Eniac Martinez

 

Blanc/noir, Riche/pauvre, Nord/Sud : on sent venir de loin les écueils qu’un tel duo peut engendrer dans l’estampille d’un cinéma de qualité européenne, tendance « ce film est avant tout le reflet d’une réalité sociale et intime ».

Pourtant, s’il n’évite pas quelques-uns des passages obligés, comme dans la scène où face à face ils imaginent le métier que l’autre pourrait faire (vous avez vu ce qu’un visage peut cacher, bande de salauds sans cœur ?), le film parvient dans sa première partie à slalomer avec élégance entre les lieux communs, laissant présager d’un road movie triste, épopée initiatique oscillant du burlesque (la scène de dope, le hippie allemand) au thriller (les passages de frontière, le camp hippie), surprenant à chaque instant par ses brusques changements de ton et son flottement scénaristique : quels sont les enjeux ? Où vont les personnages ? Qui sont-ils, eux qui viennent à peine de se croiser sans se dévoiler ?

Copyright Eniac Martinez

Laissant le spectateur aussi peu au fait des secrets de chacun, plongé lui aussi dans l’action sans avoir eu le temps d’une vraie séquence d’ouverture, le film prend la route d’un rythme qui semble tout à la fois tendu et sur-place, une drôle d’odyssée futile, faite de rencontres d’un jour, planant de frontières anonymes en lieux de passage : quartiers désaffectés, parkings, tunnels, ferry, plages. Des espaces comme des paysages anonymes, défilant ou désincarnés, quasiment à la manière d’un jeu video fait de micro-séquences (il faut passer ca, puis ca, puis ca), où les personnages ne seraient qu’action, cachette, mots échangés, téléphones.

En plongeant dans une sensation de pur présent, Roads parvient alors à diluer son message dans ce qu’il a de plus efficace (un pas, puis l’autre, une fuite en avant) et de plus beau. La rencontre de deux corps adolescents, portés par les mêmes rêves et la même énergie, qui s’unissent sans trop bien savoir pourquoi si ce n’est de vouloir vivre.

Copyright Eniac Martinez

Las : le buddy movie à l’échelle migratoire n’aura pas lieu, et l’arrivée en France marque le pas. Pétrifié comme ses héros en marge, le projet s’écrase avec eux sur les rives de Calais, basculant dans tout ce qu’un film à message laisse craindre, musique electro planante dramatique à la clef : regardez la méchanceté des gens, et la beauté de ceux qui aident les migrants.

Virant à la catastrophe et au social, semblant se chercher une raison d’exister tout en se renfermant sur l’expérience de chacun au long de grandes scènes explicatives, Roads devient bavard, même dans ses silences. Il n’agit plus, il parle. Il ne propose plus, il « témoigne. »

Dommage : dans la manière dont la route unissait dans leurs différences comme dans leurs points communs ces deux corps de jeunes adultes, il parvenait à dire beaucoup de ce monde à la dérive, d’une jeunesse blanche privilégiée en perte de sens et de celle d’un monde fuyant la misère.

Prenant la route, les routes, ensemble, croisant leurs chemins comme des chemins, pour un jour comme pour la vie, dans le Mal du monde comme dans les rires enfiévrés de haschich, dans le passé qu’on fuit comme dans le présent qu’on construit :  le rêve de l’humanité dans le même camping-car.

A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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