Depuis 2013 et la sortie de Dans la tête de Charles Swan III de Roman Coppola, première sortie sous l’égide d’A24, la société de production et de distribution s’est imposée comme une actrice majeure du cinéma indépendant. Avec à son actif des réussites incontestables et saluées telles que Spring Breakers, Moonlight, The Rover, Midsommar, The VVitch, American Honey ou A Ghost Story, la liste des artistes ayant œuvré pour cette dernière durant ces dernières années est impressionnante : Robert Eggers, Harmony Korine, Andrea Arnold, Noah Baumbach, Greta Gerwig… En attendant que la situation se débloque pour le prometteur The Green Knight de David Lowery, la compagnie a jeté son dévolu sur Saint Maud, film britannique tourné en 2019, qui ne réussit malheureusement pas à se frayer un chemin dans les salles pour cause de pandémie, et sera finalement diffusé à la télévision, sur Canal +. Après avoir écumé les festivals, dont Toronto et Gérardmer (où il remporte le Grand Prix), le premier long-métrage de Rose Glass, marqué par la folie, la foi et l’isolement, duquel se dégage une évidente sensualité, offre une démonstration hypnotique de son style et de son talent déjà à l’œuvre dans ses courts (Moths, Storm House…). La réalisatrice nous conte l’histoire de Maud (Morfydd Clark), infirmière à domicile introvertie et très croyante, qui est chargée de prendre soin d’Amanda (Jennifer Ehle), ancienne danseuse et chorégraphe atteinte d’un cancer en phase terminale…

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Réalisatrice ancrée dans le genre depuis ses débuts, Glass ne se pose pas en émule d’un cinéma d’épouvante nouvelle génération tendance Blumhouse pour autant. Ses influences seraient plutôt à chercher du côté de Persona et du body horror cher à David Cronenberg. De cette image de mains, de peaux qui se frôlent, se touchent, à ces gros plans sur de la nourriture en passant par l’omniprésence de divers fluides (rappelant au souvenir de la cultissime transe d’Isabelle Adjani dans Possession), la mise en scène se révèle purement organique. La chair et l’esprit se retrouvent au centre des problématiques de Maud, jeune femme solitaire et timide, souffrant de diverses douleurs à l’abdomen qu’elle attribue à une punition divine. Pieuse elle sanctionne chacun de ses écarts moraux par des sévices corporels de plus en plus violents. Elle se détruit physiquement dans une optique spirituelle d’élévation, persuadée qu’elle entretien une connexion particulière avec son Créateur. Ce lien trouve un reflet concret dans ces états de grâce proches de l’orgasme, illustrés dans de superbes scènes littéralement suspendues où même les lumières vacillent. Amanda, ancienne danseuse professionnelle et chorégraphe, n’a quant à elle aucune inhibition, elle a toujours fait de son corps, son outil de travail voire son œuvre même. Bisexuelle, sa relation avec la protagoniste devient de plus en plus trouble à mesure que les extases de cette dernière se muent en fantasmes voyeuristes. Le sexe et la mort se mêlent et deviennent transcendantaux, puisant dans la douleur des deux héroïnes, l’infirmière déclarant d’ailleurs « ne souffre jamais en vain », tel un mantra. Lorsque la jeune femme choisit de rentrer à son tour dans les carcans physiques de la société qu’elle rejette, de devenir désirable, attirante selon les canons de beauté en vigueur, elle le fait maladroitement, ne provoquant que la moquerie des hommes, qui la renvoient à un passé qu’elle tente de fuir. Cette dernière cache en effet des secrets qui ne sont révélés que par touches, de manière très adroite et pudique, à l’image de ce trauma originel qui ouvre le film, à peine esquissé en quelques plans froids et mystérieux. La dualité entre la honte que lui inspirent ses actes de jeunesse et sa rédemption, est symbolisée par ses yeux vairons, elle est double malgré elle, à la fois sensuelle et dévote, pécheresse et sainte (elle déclare d’ailleurs qu’elle vénère Marie Madeleine dont elle arbore une médaille « commandée sur internet » d’après ses dires). Si elle rejette les plaisirs de la luxure (laissant ce loisir à Carol, l’amante d’Amanda) et ne peut médicalement rien faire pour sa patiente, elle est convaincue de pouvoir sauver l’âme de celle-ci, de gré ou de force.

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Là se situe l’autre grande thématique du long-métrage : la religion et ses dogmes face à la décrépitude du vivant, du biologique, opposant de fait, en apparence du moins, l’esprit au corps. Grande croyante, Maud est ainsi introduite en train de prier avant de prendre son maigre repas dans l’intérieur spartiate de son appartement, uniquement décoré d’icônes chrétiennes. Mal dans sa peau, comme dans le monde qui l’entoure, elle se sent à l’étroit spirituellement aussi bien que physiquement, à l’image de cette rue étroite où elle habite. La petite ville côtière n’est pas seulement le décor, mais également l’incubateur des dérives extrêmes de la jeune femme, l’espace vital étant limités à un pub, une fête foraine lugubre et le gris de l’horizon. Ce carcan au sein duquel sa conversion et sa croyance sont moquées par les autochtones, peut expliquer sa recherche d’ailleurs, sa certitude de détenir l’ascendant spirituel sur ses contemporains, ainsi que sa foi profonde en une connexion avec Dieu lui-même. Morfydd Clark offre une composition hallucinante et hallucinée, mélange d’altruisme (l’héroïne est profondément dévouée aux autres), de candeur et d’austérité, comme si la Carrie de Brian de Palma avait fini par adhérer aux sermons de sa mère. Investie d’une mission, elle se mue en croisée bataillant pour la rédemption et l’absolution d’Amanda. Si l’ancienne danseuse ne paraît pas de prime abord aimable ou sympathique, une relation trouble se tisse néanmoins entre les deux femmes que tout oppose. Chaque élément de la vie du personnage sort la protagoniste de son quotidien. Elle est artiste, auteure (la couverture de l’un de ses livres renvoie d’ailleurs étrangement à l’un des plans inauguraux), tout l’inverse de Maud qui assume de détester les créateurs qu’elle juge vaniteux et égocentriques. Vivant dans le luxe d’une maison dont les murs sont ornés de tapisserie aux motifs Art Déco, elle est une jouisseuse impie qui profite de tous les plaisirs de la vie. Un hédonisme qui va de pair avec l’imminence de sa mort, et qui la pousse à questionner sa non-croyance, là où l’infirmière pense lui fournir des réponses avec certitude et dogmatisme, lui apportant néanmoins un semblant de réconfort. En retour la jeune femme découvre au contact de sa patiente la poésie et la peinture de William Blake qui agissent sur elle comme un révélateur (lui aussi prétendait communiquer avec les anges), l’entraînant vers une superbe séquence d’épiphanie où la frontière entre réalisme et fantastique se fait ténue. Ne tombant jamais dans les effets faciles, Rose Glass parsème son film de visions de terreur aussi brèves que déstabilisantes, mises en valeur par la superbe photo en clair obscur de Ben Fordesman, jouant sur les décadrages pour créer le malaise. Jusqu’au climax glaçant et bouleversant, qui s’achève sur une ultime image aussi terrible qu’ironique, Saint Maud déploie une horreur intimiste et psychologique et impose son auteure comme un talent à suivre du cinéma de genre britannique. Brillant.

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Saint Maud sera diffusé sur Canal + dès le 29 septembre.

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A propos de Jean-François DICKELI

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