Le texte contient des spoilers.

Le socle dramatique sur lequel repose The Card Counter, le nouveau film de Paul Schrader qui vient sublimement assombrir cette fin d’année, est le « scandale d’Abou Ghraib ». L’affaire remonte à 2003. L’armée américaine et la CIA ont alors été accusées de violations des Droits de l’Homme dans la prison centrale de Bagdad ; de s’être livrées à des humiliations, abus sexuels, tortures, et exécutions arbitraires. Des poursuites judiciaires ont été lancées, des condamnations prononcées.
Le protagoniste du film, William – Bill – Tell, l’un de ceux qui ont participé à ces exactions, a payé celles-ci de pratiquement dix ans d’incarcération dans la prison militaire de Leavenworth – USDB / United States Disciplinary Barracks.

Bill est une créature schraderienne.

Lorsque le film commence, il a été élargi et il écume casinos et salles de jeux en profitant de ses talents de « compteur de cartes » au blackjack qu’il a pu perfectionner derrière les barreaux. Un bon « compteur » a une connaissance parfaite des règles du jeu, est en mesure connaître les cartes qui sont distribuées et celles qui restent à distribuer, et il mise en fonction de ce qu’il observe et calcule. Pour gagner, cela va de soi.
Le protagoniste est hanté par les horreurs de la guerre. Des visions cauchemardesques d’Abu Ghrabi constituent partie de ses troubles de stress post-traumatique. Filmées en grand-angle, les images représentent un labyrinthe de couloirs atrocement glauques dans lequel des militaires, hommes et femmes, martyrisent des prisonniers. L’effet est dantesque.

© Condor Distribution

Bill se sent responsable, coupable des méfaits qu’il a commis et que, selon lui, rien ne justifiait. Son idiosyncrasie, sa sensibilité et ses croyances font qu’il cherche à expier ce qu’il considère être des péchés, qu’il accepte l’isolement et le repli sur soi-même, la violence qui règne dans la prison et qu’il provoque et subit parfois volontairement ; la vie routinière, la discipline de fer imposées aux prisonniers. Il est vu dans sa cellule avec Les MéditationsPensées pour soi-même – de Marc-Aurèle. Celui-ci est, rappelons-le, l’un des plus importants représentants du stoïcisme. Le théologien Jean Calvin (1509-1564) a pris ses distances avec le stoïcisme, mais le calviniste qu’est Schrader n’y est pas indifférent, et il fait une synthèse entre ces philosophies pour représenter ce qui est une forme de dolorisme.

En fréquentant obsessionnellement le monde du Jeu, Bill, prolonge en quelque sorte son (auto-)incarcération. Il joue sans cesse, pour tuer le temps. Il ne sort pas du circuit. Il ne craint pas le caractère répétitif de cette activité, les règles et rituels immuables sur lesquels elle est fondée. Le jeu est son seul plaisir, si tant est que cela en soit un (1). Il ne se divertit jamais (2). Cette attitude a quelque chose de paradoxalement pascalien.

La voix off de Bill – voix interne, plus ou moins décentrée au niveau temporel – explique à l’intention du spectateur les règles des différents jeux auxquels il s’adonne : le Blackjack, le Poker, le Texas Hold’em – une variante du Poker. Il parle des rapports qu’entretiennent entre eux les joueurs, de la façon dont les propriétaires de casinos, dont les investisseurs qui commanditent des joueurs gèrent leur activité et accumulent les profits. Il y a ici une dimension didactique et analytique qui fait immanquablement penser à Casino de Martin Scorsese (1995), le cinéaste avec lequel Paul Schrader a collaboré de près (3). Schrader a travaillé aux scénarios de Taxi Driver (1976), Raging Bull (1980), La Dernière tentation du Christ (1988) et À tombeau ouvert (1996) – ce dernier film découlant clairement de Taxi Driver.

Bill loge dans des chambres de motel qu’il aménage pour retrouver symboliquement le dénuement qu’il a connu en prison – la geôle où il a purgé sa peine et peut-être les geôles dans lesquelles il a sévi en tant que bourreau. Il recouvre le mobilier de draps blancs qui sont autant de linceuls. Le décor est indifférencié, l’espace est cérémoniel, les sons sont assourdis (4).
Mis à part le jeu, le protagoniste a une activité régulière, essentielle pour lui : la rédaction d’un journal intime. C’est une manière d’affronter sa conscience, de se confesser. On pense à l’expérience similaire à laquelle se livre le pasteur Ernst Toller dans le précédent film de Schrader, datant de 2017 : First Reformed (5). Et, bien sûr, à celle de Travis Bickle dans Taxi Driver. The Card Counter a de nombreux points communs avec ce film. Le plus important d’entre eux étant que les deux héros ont été ébranlés par la guerre. Une différence réside cependant dans le fait que Travis Bickle est un personnage agité, submergé par ses pulsions vindicatives, dont la personnalité se dissout, alors que Bill est un être introverti et raisonnable, qui agit prudemment, avec un grand sang-froid. Dans un casino, il a l’occasion de lancer : « Bet small, loose small ».

© Condor Distribution

Bill est taciturne. Son allure est sinistre : il est toujours habillé de gris et de noir. Son regard est sombre, son visage quasi impassible – sauf quand il raconte les horreurs qu’il a vécues et vues en Irak, ses traits se tendant alors, les larmes coulant de ses yeux rouges. Ses sourires ne sont qu’esquissés, l’inquiétude ou la stupeur dont il peut être frappé ne sont que suggérées, mais ils marquent. Oscar Isaac incarne son personnage avec une puissance retenue, de façon tout à fait étonnante, fascinante. Le physique de cet acteur d’origine guatémaltèque rappelle celui du jeune Al Pacino – sans la crânerie -, et un peu celui de Franck Vincent qui a joué dans Casino, Goodfellas et Raging Bull. Schrader a, lui, évoqué un mixte entre Ramón Novarro – certains l’appellent Roman Novarro – et Marcello Mastroianni !

Bill fait deux rencontres importantes.

La première rencontre est celle d’une femme appelée La Linda qui recrute des joueurs pour les intégrer dans une écurie mise au service d’investisseurs fortunés. La Linda est un être pulpeux qui va ouvrir de nouveaux horizons à Bill… Lui redonner goût à la vie amoureuse, sexuelle. La Linda, qui se surnomme elle-même Lucky Lady, représente une opportunité inespérée offerte au héros de sortir de son ténébreux chemin de croix. Dans une scène stupéfiante, de dimension onirique, les deux personnages traversent une ville de lumière et se donnent la main en une toute première approche. Cette cité paradisiaque  s’appelle l’Austin Trail Of Lights et se trouve au Texas. Plus tard, la relation deviendra plus charnelle…
Cette scène fait écho à celle du «Magical Mistery Tour » dans First Reformed. Un trip érotico-hallucinatoire qui permet au pasteur Ernst Toller et à la jeune Mary dont le mari, Michael, jeune activiste écologiste s’est suicidé, de survoler des espaces naturels.

La seconde rencontre est celle d’un jeune homme prénommé Circ dont le père a suivi le même parcours que Bill, mais qui, étant plus fragile, s’est suicidé. Circ a un projet en tête : se venger de l’instructeur sadique John Gordo – incarné par Willem Dafoe – qui les a dirigés à Abu Ghrabi et qui n’a pas été inquiété par la Justice comme tant d’autres donneurs d’ordres – politiciens, officiers, mercenaires. Le bushisme est pointé du doigt par Schrader – à travers l’image de Dick Cheney qui a été Vice-Président des États-Unis -, mais aussi le trumpisme braillard (6).

© Condor Distribution

Bill cherche à convaincre Circ de renoncer à cette mission qu’il pense insensée. Il le prend sous sa protection comme un père, un père symbolique – la mère symbolique étant La Linda. Il le surnomme d’ailleurs le « Kid ». Il veut l’aider à normaliser sa vie qui a été bouleversée par les drames que le vrai père a vécus et par les conséquences de ceux-ci. Et il croit avoir réussi….

… Mais c’est un échec. Comme les tentatives du pasteur Ernst Toller pour sauver le jeune Michael, dans First Reformed.
Les circonstances font que Bill châtie lui même John Gordo en le charcutant – en un hors-champ sidérant. Le nom de William Tell rappelle évidemment celui du vengeur Guillaume Tell. À noter que les premières cartes qui sont vues à l’écran ont le pique comme enseigne. Cette figure symbolise le Glaive de la Justice. Bill retourne dans la prison de Leavenworth. Mais c’est un peu comme s’il ne l’avait jamais quittée. Comme s’il revenait à la « maison » (7).
Le lien n’est pas rompu avec La Linda. L’image finale est magnifique, émouvante, toute cinéphilique, référentielle et auto-référentielle qu’elle soit. On pense aux scènes conclusives, comparables, d’American Gigolo et de Light Sleeper, que Schrader a réalisés en 1980 et 1992, et qui sont elles-mêmes des références à l’un de ses films de chevet : Pickpocket de Robert Bresson (1959). Par association libre, nous voyons également à travers cette image un célèbre passage d’E.T. de Steven Spielberg – qui, lui-même, se référait à un détail de la peinture de Michel Ange réalisée dans la chapelle Sixtine.

Le spectateur de The Card Counter pourra se sentir entièrement immergé dans l’univers tourmenté de Bill. Sentir les odeurs viles de la guerre, être au contact étroit des textures et des peaux, entendre de près les respirations et les cris. La musique parfois extrêmement sourde contribue à créer cette ambiance pesante. Mais il y aussi, en ce film, des chansons élégiaques interprétées par Robert Levon Been – chanteur-compositeur officiant dans le groupe Black Rebel Motorcycle Club. Ce même spectateur pourra aussi se sentir en apesanteur, comme détaché de la réalité fangeuse. Les mouvements de caméra – parmi lesquels de nombreux travellings avant -, les micro-ralentis, les lents fondus au noir, les sons étouffés contribuent à créer cette ambiance étrangement flottante.

Paul Schrader sur le tournage du film © Condor Distribution

Notes : 

1) Paul Schrader a expliqué que le monde du jeu est terriblement terne et monotone : « Les chaînes de télévision proposent des publicités dans lesquelles elles montrent des gens qui s’amusent dans les casinos. Mais je n’ai jamais vu personne s’amuser dans les casinos. C’est comme entrer dans la zone des zombies, une sorte de purgatoire » [Notre traduction. Déclaration faite au magazine GQ. La référence est en note 4]. Il a également déclaré : « Au poker, on peut jouer pendant des jours et des jours avant d’avoir la main tant attendue. On peut espérer avoir de la chance toutes les deux ou trois semaines, mais la plupart du temps, ce jeu consiste à attendre » [Dossier de presse].

2) Un autre personnage important du film l’encouragera, à un moment, à faire autre chose que fréquenter les salles de jeu. À se promener dans un « parc », voir un « match » sportif, assister à un « concert », visiter un « musée »…

3) Pour ce qui concerne le blackjack, Paul Schrader se serait directement inspiré d’une vidéo du site Wired expliquant la façon dont fonctionne le comptage des cartes. Cf. « Blackjack Expert Explains How Card Counting Works », Wired, March 6, 2017. https://www.youtube.com/watch?v=G_So72lFNIU

4) Paul Schrader a déclaré à propos de ces éléments de décor : « Il y a beaucoup de laideur visuelle dans ce film. Les casinos sont très moches, la prison est moche, l’armée est moche. Et j’ai donc pensé à cela comme un moyen pour lui de purifier son espace privé. Fondamentalement, l’idée est venue de… il y a longtemps, Ferdinando Scarfiotti était le décorateur en chef de La Féline [1982]. Nous étions à la Nouvelle-Orléans. Je suis monté dans la chambre d’hôtel de Nando pour lui demander quelque chose et il avait enveloppé ses meubles, comme ça, dans des draps. J’étais incroyablement surpris. J’ai dit : « Nando, pourquoi tout est-il emballé ? » Il m’a regardé et il a dit : « Je dois vivre ici ». Il était esthète à cent pour cent. Il ne pouvait tout simplement pas supporter l‘idée de séjourner dans un hôtel moche » [Notre traduction]. In Gabriella Paiella, « Paul Schrader Knows the Perfect Clickbait Headline for This Interview », GQ, September 7, 2021. https://www.gq.com/story/paul-schrader-card-counter-interview

5) Le film n’a malheureusement pas été exploité en salles. Il n’a été qu’édité en DVD et proposé sur des plateformes.

6) Il est amusant et significatif que le joueur que Bill a l’occasion d’affronter plusieurs fois, qui est déguisé en drapeau américain et qui hurle « U.S.A. » à chaque fois qu’il gagne, soit présenté comme étant ukrainien !

7) L’expression est utilisée par Paul Schrader lui-même. Cf. Mark Olsen, « Breaking down The Card Counter ending : Here’s what that final shot means to Paul Schrader », Los Angeles Times, September 15, 2021. https://www.latimes.com/entertainment-arts/movies/story/2021-09-15/card-counter-ending-explained


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