Myriam Verreault – « Kuessipan »

Au nord du Québec, Mikuan et Shaniss sont deux fillettes de la communauté innue. Elles vivent dans la réserve de Uashat, baignant la baie des Sept Îles. Mukuan grandit dans une famille aimante, où trois générations cohabitent sous le même toit. C’est tout le contraire pour Shaniss : retirée à sa mère, elle est placée chez une tante à Maliotenam, autre réserve distante d’une vingtaine de kilomètres, surplombant la falaise. Mukuan parcourt seule, de nuit, ce long chemin pour rejoindre Shaniss : les deux amies se promettent de ne jamais se quitter. Adolescentes, leurs aspirations semblent pourtant les éloigner. Si Shaniss (Yamie Grégoire) a arrêté l’école et a fondé une famille, Mikuan (Sharon Fontaine-Ishpatao), bonne élève et éprise d’écriture, tombe en amour avec un « blanc », Francis (Étienne Galloy), et aspire à poursuivre ses études en dehors de la réserve…

En 2011, Naomi Fontaine, Innue de Uashat âgée de 23 ans, donnait à voir les visages et la vie de sa communauté dans un premier recueil de récits percutants : Kuessipan (À toi). Dany Laferrière le présentait ainsi :

C’est toujours émouvant de voir un fleuve à sa source. Le Nil débute comme un ruisseau. Il faut beaucoup d’imagination pour croire que ce filet d’eau tient dans ses bras toute l’Égypte. Il en est de même pour la littérature. On peut choisir de remonter l’interminable fleuve Proust. Ou de traverser à gué le ruisseau Naomi Fontaine. Qui est cette Naomi Fontaine dont le nom se retrouve si près de Proust avec un mince premier roman? Elle a 23 ans, c’est une Innue de Uashat qui vit aujourd’hui à Québec.
Elle a publié cette année « Kuessipan » qui fait à peine 111 pages, chez Mémoire d’encrier. Dans ce ruisseau il y a la promesse d’un fleuve. Vigneault dit bien qu’un flocon contient l’hiver. En effet, il s’agit beaucoup d’hiver dans cette réserve d’Uashat où la vie est rude. Les problèmes sont connus : « drogue, inceste, alcool, solitude, suicide, chèque en bois, viol ». L’auteur nous balance tout ça dès la première page, juste avant de nous faire pénétrer dans son univers personnel. Ce n’est pas l’étude sociologique d’un étranger tout plein de compassion. C’est une invitation à une fête étrange : le simple déroulement de la vie quotidienne. La peinture est si directe qu’elle semble naïve jusqu’à ce qu’on comprenne qu’elle suit plutôt la vieille règle classique de la ligne droite. Des observations dures. Des joies violentes. Une nature rêche. Pas d’adjectif. Ni de larmes. C’est le livre d’un archer qui n’a pas besoin de regarder la cible pour l’atteindre en plein cœur. Mon cœur.

Pour son adaptation au cinéma, l’autrice et la réalisatrice Myriam Verreault ont co-écrit le scénario et imaginé ces deux amies pour porter la narration. Tout le charme et la force du roman qu’évoquait Dany Laferrière se retrouvent dans le film. Mikuan et Shaniss incarnent un questionnement prégnant de la vie dans la réserve, principalement chez les plus jeunes : partir ou rester ? Tout est ici question de frontière et donc de liberté. En reprenant des extraits poétiques du livre en voix off (dont les inoubliables neuf lignes qui débutent par « j’aimerais que vous la connaissiez, la fille au ventre rond »), Kuessipan nous révèle la complexité intime de cette décision, entre attachement aux traditions et risque du repli identitaire. Il dresse également un portrait d’une sincère douceur – ponctué de jolies touches d’humour – de cette communauté, dans laquelle l’entraide et la solidarité transcendent les conséquences de la pauvreté et du désœuvrement. À la dureté des sujets abordés, la réalisatrice Myriam Verreault propose une mise en scène sobre, d’une grande efficacité. Le montage habile rend imperceptibles les ellipses temporelles. Révélés par le regard bienveillant de la cinéaste, les personnages – interprétés par des acteurs innus non-professionnels – et leur complicité irradient cette fresque lumineuse et optimiste.

 

 

 

 

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