PDBDM : Putain de Bordel de Merde. Ainsi se réveille Anais, jeune start-upeuse dynamique après un grand trou noir. Paraplégie irréversible dûe à une inflammation de la moelle épinière.

PDBDM : ainsi démarre, sur un cri de colère puis d’apaisement, le long apprentissage en centre éducatif de ces premières semaines « sans » (jambes) ou « avec » (handicap), selon comment on l’observe. Un apprentissage de désespoir, d’amour, d’humour, aussi, autour d’un corps qui se refuse à répondre et qu’il faudra, tant bien que mal, réapprendre.

C’est ce défi à soi que conte « Le Réveil d’Anais », de Luc Leprêtre, tout juste paru aux Editions Anne Carrière.

 

  • Wheeling in the rain

On pourrait craindre, a priori, que de cette situation initiale découle un grand récit larmoyant, à mi-chemin entre le témoignage documentaire et l’appel à la compassion, dégoulinant de misérabilisme et de rancœur envers les bipèdes (le surnom donné à ceux qui peuvent encore marcher), contre la société qui ne voit rien et exclut le handicap soit par les faits, en refusant les aménagements, soit même par la géographie, en les planquant loin des regards pour nous éviter de nous confronter à nos propres peurs.

Il n’en est rien : si ces éléments sont là, ils ne constituent jamais la trame d’un récit étonnamment solaire.

C’est que Luc Leprêtre, malin, trouve dans la fluidité de sa narration la meilleure manière de transmettre, avec une justesse touchante et une connaissance rare, ce que peut être cette expérience. En refusant de s’appesantir, en refusant, aussi, de faire de son livre un manifeste, il parvient à enchainer avec aisance du plus douloureux au plus joyeux.

D’une séance de kiné en chanson au son de Lalaland à des considérations sur les gigolos fan d’handicapés (et de pactole de jugement), de saut de cabri de trois marches à des considérations sur la sexualité, de duo comiques sur roulettes à la naissance de l’amour et du désir, c’est tout un univers, quelque part entre le conte hospitalier et, osons-le, le college movie à l’americaine (nouvel univers à découvrir par un petit nouveau propulsé dans une structure dont il ne connait ni les règles ni les habitants, microcosme aux rites et passages à explorer, et même prom night finale à la clef) qui se déploie avec une infinie tendresse au fil de ces 300 pages, qui, si elles n’évitent jamais la douleur, nous y venons, portent le sceau de l’espoir, d’un humour féroce et d’une vigueur étonnante et bouleversante.

Ce n’est pas la moindre des qualités de cet ouvrage d’apprentissage que de finalement nous transmettre le plus humain : au-delà de nos regards, rien n’est grave.

 

  • Le Para Sutra, où quand Footloose devient Foot lost

Et de cette absence de gravité au milieu de la gravité absolue (un corps figé, cloué initialement au sol), peut naitre le pardon : non contre la vie, mais avec son corps.

C’est l’une des belles scènes du mitan de l’ouvrage : lors de sa première séance kiné avec le fantasque Chris, il lui apprend, en chanson et en danse, à considérer ses jambes non comme des ennemis mais comme faisant partie de son centre de gravité autant que le reste.

Et dans ce mouvement de balancier, il y a tout le reste : dans ce grand ouvrage de prise de possession de soi, cette recherche de mouvement, d’équilibre, contamine tout le récit.

Car sous sa légèreté qui emporte tout, Luc Leprêtre déploie avec brio et, surtout, avec une élégance impressionnante, ce qui aurait pu n’être que vulgarité: une frontalité au corps, qui permet la catharsis.

L’humiliation des excréments, les vessies qu’on ne maitrise plus, les escarres, mais aussi la redécouverte de sa sexualité et la recherche par la masturbation (superbe scène de doucer), la réduction de soi à un système à entretenir (avec force tuyaux), la soumission à un rythme hospitalier de soins, les émotions et les oublis, l’inversion totale initiale où le corps sujet devient objet, rien n’est épargné, ou plutôt devrions-nous écrire : rien n’est laissé hors du regard.

Parce que l’auteur l’a compris : ce qui fait peur, c’est ce que l’on ne connait pas, et le seul obscène, celui de refuser de voir. Alors il s’acharne, au milieu des rires, et sans jamais en faire une délectation (il n’y a jamais ici volonté de choquer) à ne jamais détourner le regard ou à mettre en scène ces instants. Parce qu’au cœur de ces « écarts » (le corps qui se laisse aller, qu’on ne contrôle plus ou qu’on reprend en main par le désir), il y a la seule possibilité de normalisation. Parce que « cela arrive ».

On lui pardonnera alors ses traits agacants, ses dialogues souvent ratés, la platitude de la situation initiale ressassée à l’envie (la working girl clouée au lit, où à la quinzième itération, le lecteur a bien saisi qu’elle était « dynamique »), la touchante naïveté des échanges avec Thomas, le nouvel amoureux et confident, les personnages non-para souvent clichés (la maman paniquée, le collègue qui a peur du handicap mais finit par l’accepter, etc), le scénario qui parfois semble cousu de fil blanc vers une conclusion qui patauge un peu et qui ne fait que respecter le titre dont la métaphore peut paraitre lourdingue.

 

  • Eloge du corps, du je, du nous.

C’est qu’au fond, cette toile ne masque jamais le miracle essentiel de ce récit : parvenir, non à changer le regard, ce vilain mot, mais, à force de douceur et d’obstination à la frontalité, à pages après pages de mise en lumière, à nous déciller.

Et quand on referme ces quelques semaines passées avec Anais, loin de « savoir », on a pu ressentir, et résonner avec soi. Et dans ces échos, faits de désirs, de pleurs, d’espoir, d’excréments, il y a nous, tous, fièrement debouts ou fièrement sur roues, nous, tous, humains. Et Anais comme lecteur, le réveil se fait trait d’union.

 

Editions Anne Carrière, 226 pages, 19 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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