Thriller parodique et déjanté, le dernier film de Mani Haghighi détone dans le paysage cinématographique iranien. Les récents Cas de conscience de Vahid Jalivand et Un homme intègre de Mohammad Rasoulof s’inscrivaient dans une veine âpre et réaliste propre au cinéma iranien de ces dernières années et proposaient un regard désabusé sur l’état du pays. Sans rien concéder au régime des mollahs, Pig penche du côté de la comédie et fait pleurer de rire tout autant qu’il pétrifie. Avec ce film inclassable, d’une fantaisie sans limites, Mani Maghighi tourne le dos au naturalisme et risque de faire parler de lui pendant quelque temps.

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Et d’abord, choisir d’intituler son film Pig alors qu’on est un cinéaste iranien. Il fallait oser… A l’instar de ce titre provocateur, le film constitue un pied de nez à la censure et enchaîne les gags sur un ton mi-sérieux, mi-bouffon, pour le plus grand plaisir du spectateur. Le point de départ du film n’a pourtant rien de drôle a priori. Hassan Kasmaï, cinéaste à qui on a interdit de tourner, se morfond et se consacre à des publicités, en attendant des jours meilleurs. Pendant ce temps-là, un mystérieux meurtrier fait régner la terreur dans le milieu du cinéma à Téhéran. Trois réalisateurs célèbres sont décapités et la liste des victimes s’allonge semaine après semaine. Si les corps restent introuvables, on découvre leurs têtes aux quatre coins de la capitale, toutes marquées de la même signature : le mot « khook » – « cochon » en persan – s’y trouve inscrit au cutter. Hassan Kasmaï, étonné d’être encore épargné, en vient à jalouser ses confrères assassinés et se lance sur la piste du meurtrier, comme pour conjurer l’oubli dans lequel il est tombé.

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La vis comica tient en grande partie à ce personnage principal, ours mal léché tout droit sorti d’un film de Woody Allen. Envieux, hypersensible, théâtral et manipulateur, Hasan Kasmaï est cependant un héros attachant chez qui la dépression n’empêche pas l’explosion d’une énergie débridée. Hassan a d’ailleurs de qui tenir. Sa mère, sorte de Ma Dalton à l’iranienne, a beau jouer les mères-poules, elle a aussi la gâchette facile.

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Mais le comique de Pig résulte surtout d’une forme d’humour noir très efficace, notamment manifeste dans le montage et les raccords. Dans une des premières séquences du film, la caméra balaie un trottoir et le spectateur y découvre, en même temps que les passants, une tête ensanglantée, détachée de son corps. Dans le plan suivant, relié au précédent par l’usage de la même bande-son angoissante, la caméra filme en gros plan un visage au regard sombre dans lequel on croit déceler une lueur de folie. Ce visage, le spectateur l’associe immédiatement à celui du tueur en série. Fausse piste puisqu’il s’agit en fait du héros, fâché de voir sa muse et maîtresse, qu’il a révélée grâce à ses films, badiner sous ses yeux avec un réalisateur en vue. Mani Haghighi se plaît ici à nous mener en bateau et à jouer sur nos réflexes primaires de cinéphile. Le décalage entre la gravité de la situation et la réaction du cinéaste, digne d’un personnage de vaudeville, est à l’origine d’un comique dérangeant. L’humour est également présent en sourdine dans cette séquence puisque le vernissage auquel assiste le personnage présente des œuvres qui mettent toutes en scène des mutilations, des corps décapités ; on aperçoit même une toile cubiste où s’entrelacent des paires de ciseaux et des objets contondants, clin d’oeil de mauvais goût aux mystérieux homicides. De même, comme pour créer un effet de mise en abyme grotesque, on apprend à l’occasion du vernissage qu’un des films réalisés par Hassan Kasmaï s’intitule « Rendez-vous à l’abattoir ». La parodie et l’absurde culminent peut-être dans une séquence d’anthologie où Mani Haghighi, le réalisateur de Pig, met en scène son propre enterrement, poussant jusqu’au bout la logique de l’autodérision. Il en profite au passage pour égratigner une certaine forme de cinéma d’auteur, poseur et inintelligible, à travers la figure d’un réalisateur aux accents de poète, mystificateur de génie ou charlatan.

Comédie noire, film à suspense, satire sociale, film sur le cinéma, critique féroce et cynique de la médiatisation et de l’usage déraisonné des réseaux sociaux, Pig tient un peu de tous ces genres sans jamais s’y enfermer. Ce film irrésistible laisse entrevoir l’étendue des talents de son réalisateur, dont on espère qu’il nous reviendra très vite.

 

Durée : 1h47

A propos de Sophie Yavari

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