Luc Hermann & Valentine Oberti – « Media Crash – qui a tué le débat public ? »

« Il ne s’agit pas d’un film de cinéma mais sa place est au cinéma. Pour débattre de ce sujet d’intérêt général. » Telle est la note d’intention des deux réalisateurs, Luc Herman et Valentine Oberti, tous deux journalistes à Mediapart. Dès lors, difficile d’examiner cette production, qui s’apparente formellement à un reportage d’investigation aperçu à la télévision, avec le même regard critique que l’on porterait sur d’autres documentaires conçus spécifiquement pour la salle de projection. Media Crash mérite pour autant plus que notre attention car il a le mérite d’aborder, à travers une écriture captivante et rigoureuse, un sujet malheureusement absent du débat public : la concentration des médias dans les mains d’une poignée de nababs et ses dangereuses conséquences sur la liberté de la presse.

Le film s’ouvre par un constat – « neufs milliardaires détiennent 90% des médias » – qui vise, par sa seule formulation, à rappeler les dangers d’une situation aujourd’hui admise de tous comme s’il s’agissait d’une chose tolérable. Pour lutter contre cette indifférence qui est la nôtre, l’écriture ne cherche pas à accumuler des arguments théoriques contre ce monopole mais, simplement, à poser les faits, à exposer avec minutie différents épisodes récents qui mettent en lumière la fragilité de la liberté de la presse dans notre pays, prolongeant ainsi la ligne éditoriale de Mediapart, connu pour ses investigations. Ce développement s’articule autour d’une organisation en trois chapitres qui correspondent chacun à l’une des modalités suivies par les patrons de la finance pour façonner l’information au gré de leur intérêt et de leur bon vouloir. Le premier segment se concentre sur la construction d’un empire propagandiste d’extrême droite à travers la reprise en main de Canal+ par Bolloré et sa transformation d’Itélé en Cnews, devenue le principal pourvoyeur d’une idéologie réactionnaire et xénophobe. La deuxième partie, intitulée « Les Barbouzes », prend la forme d’un passionnant récit d’espionnage – dont la trame n’a rien à envier à certaines fictions – qui révèle les différents types de pressions exercées par les représentants des conglomérats pour étouffer la publication d’éléments dérangeants. Enfin, le dernier mouvement dénonce les complicités entretenues par des figures du journalisme avec certaines instances du pouvoir.

© PREMIERES LIGNES – MEDIAPART

Cette structure permet aux deux auteurs de ne pas se limiter à une seule critique du capharnaüm médiatique mais d’adopter une vue d’ensemble de la situation et de toutes ses ramifications. Partant de l’époque aujourd’hui disparue des Guignols de l’info, le récit se déplace jusqu’en Afrique de l’Ouest où les activités du groupe Bolloré sont tenues à l’écart des regards des reporters avant d’en revenir aux affaires Kadhafi et Cahuzac ; autant d’événements liés par la manière dont la presse a été contrôlée par la main des puissants et qui témoignent des dysfonctionnements d’un système. Ce travail d’investigation permet donc d’en revenir à la racine du problème qui est certes d’ordre économique – la situation de monopole – mais qui implique d’évidentes conséquences politiques – l’affaiblissement d’une presse libre et indépendante. Le propos se mue ainsi en un éclairage capital sur la vulnérabilité de notre démocratie dont l’ampleur permet de rompre avec l’immédiateté des chaînes d’informations et leurs polémiques quotidiennes, autre manifestation de la manière dont le débat public est noyé sous les formules chocs et les élucubrations en tous genres.

© PREMIERES LIGNES – MEDIAPART

Investir le septième art pour déployer ce réquisitoire permet ainsi de renouer avec un temps long propre à la réflexion et de combattre la pensée d’extrême droite, qui a fait des émissions-spectacles de l’empire Bolloré sa chasse gardée et son premier outil de propagande, sur un autre terrain que celui qu’elle manipule à sa guise. En d’autres termes, ces quatre-vingt-dix minutes de projection de Media Crash sont infiniment plus précieuses qu’une semaine perdue dans le flux nauséabond de Cnews et de ses marionnettes.

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