Joseph Hader est peut-être encore plus connu en Autriche pour ses spectacles de Stand-up et de cabaret que pour sa carrière d’acteur. Ô surprise, on l’a découvert récemment dans une incarnation on ne peut plus sérieuse, à l’opposé de l’image qu’il donnait, celle de l’écrivain Stefan Zweig dans le film de Maria Schrader. Cette personnalité trompe-l’œil et polymorphe, bien décidée à arriver là où on ne l’attend pas, incarne dans son premier long métrage en tant que réalisateur Georg, célèbre critique musical réputé pour ses chroniques acerbes, l’un des plus anciens d’un grand journal viennois. Ulcéré d’avoir été congédié du jour au lendemain au profit de jeunes rédacteurs coûtant moins cher, Georg explose. À la fois miné par le sentiment d’injustice et blessé dans son orgueil de privilégié, décidé à ne pas capituler, il fomente une terrible vengeance contre son ex-employeur, commençant par rôder près de chez lui, vandaliser ses biens, jusqu’à envisager de commettre l’irréparable…

La Tête à l’envers réussit là où The Square échouait. Josef Hader livre une satire sociale acide mais, loin de la leçon sentencieuse et poussiéreuse de Ruben Östlund, il garde un ton suffisamment distancié pour apporter une vision pertinente des classes privilégiées dans le milieu culturel. Dans la parabole d’Östlund, désincarnés, les personnages se limitaient à des figures symboliques caricaturales. Chez Hader, ils sont des êtres de chair. Son héros a une vraie substance, ambiguë, duale, provoquant tour à tour agacement et attendrissement. En outre, Joseph Hader accorde une attention toute particulière à ses personnages secondaires, que ce soit celui de la femme de 43 ans psychiatre psycho-rigide déboussolée par son mari et ses aspirations tardives à être mère, ou Erich, cet ancien camarade d’école ennemi (si émouvant Georg Friedrich) s’avérant peut-être le plus bel allié de Georg dans sa dérive et son éveil. En pleine crise existentielle, chacun semble arrivé à un seuil décisif de sa vie. La vie intime de ce quinquagénaire vole en éclats parallèlement à sa vie professionnelle. Le parcours de ce type cachant à sa femme son licenciement et partageant ses journées entre la revanche et l’errance ressemblerait presque à un Tokyo Sonata léger, qui n’échappe pas pour autant au désenchantement. Aussi ce « Wild Mouse » du titre original, ce grand-huit à restaurer que finance Georg pour Erich constitue la meilleure allégorie de ce passage obligé d’une vie dont la disparition de la stabilité s’apparente à des montagnes russes. Josef trahit en effet l’arrogance de sa classe et du « vieux con qui pense que c’était mieux avant », mais également le regard coupant sur l’évolution de l’écriture culturelle. Dans le portrait qu’en fait Josef Hader, l’art n’est plus un objet de vénération, mais un produit de consommation livré en pâture à des incapables, de jeunes chroniqueurs ne connaissant rien à leur sujet. Le héros s’insurge donc contre ce manque d’exigence, de culture générale. Mais d’un autre côté, il est lui-même l’incarnation d’une critique pesante, tranquillement installée depuis des décennies, sans jamais s’être soucié de détruire des carrières par ses critiques assassines.

La Tête à l’envers effectue un beau va-et-vient entre la lucidité du héros et ses travers de privilégié découvrant enfin à l’occasion de la cassure de sa vie le monde qui l’entoure. Ce sont ces contradictions de « l’être érudit » qu’égratigne le réalisateur plutôt subtilement, avec un film qui allie habilement divertissement populaire et réflexion. Malgré ses défauts, il est difficile de ne pas être attendri par le spectacle de sa détresse glissant vers le chaos, tel un gouffre. Ce qui le sauve du cynisme, c’est probablement cet infantilisme qui le caractérise tant dans sa vie intime que dans son attitude potache : celui dont la plume était si coupante se balade la nuit pour taguer la maison de son patron ou rayer sa voiture.

Particulièrement soigné au niveau de la mise en scène, bénéficiant d’une très belle photo en scope, La Tête à l’envers frappe également par la beauté de son illustration musicale, en particulier l’utilisation du répertoire classique, entre lyrisme et contrepoint ironique. Quoi de plus approprié en effet que la célèbre pièce baroque des folies d’Espagne pour illustrer l’humeur défaillante du héros ?

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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