François Jouffa – “La Bonzesse”

Les éditions Montparnasse ont la judicieuse idée de se mettre à leur tour au « mauvais genre » et de proposer diverses curiosités susceptibles de titiller la curiosité du cinéphile déviant. Après une curieuse et passionnante fable fantastique et sociale (Les Sorcières du bord du lac), voici venir un « classique » du cinéma érotique décomplexé : La Bonzesse de François Jouffa.

Même si le film est loin d’être un chef-d’œuvre (annonçons-le d’emblée), il mérite assurément le détour pour quiconque voudrait humer l’atmosphère hautement érogène de ce début des années 70. Douce nostalgie d’une époque où tâcherons et artistes se donnaient la main pour faire craquer les coutures d’une morale étriquée et cherchaient à réinventer le monde en réinventant les rapports amoureux. Emmanuelle enlevait le bas sur les grands boulevards et triomphait pendant de longues semaines. La France s’émouvait en découvrant les ébats de Marlon Brando et Maria Schneider dans Le Dernier Tango à Paris ou les exploits peu glorieux de Jean-Claude et Pierrot, les petits voyous obsédés mais attachants de Bertrand Blier (Les Valseuses). A Cannes en 1973, c’est Jean Eustache qui choque les oreilles prudes des festivaliers par les dialogues extrêmement crus de sa Maman et la putain tandis que Ferreri et sa Grande Bouffe mettent en rage la frange la plus réactionnaire de la presse française qui ne supporte pas que ce rital mal-élevé représente le drapeau tricolore en compétition.

En suivant le chemin emprunté par d’augustes précurseurs (Max Pécas et José Benazeraf en tête), le cinéma « populaire » s’enhardit également et les comédies érotiques de Jean-François Davy ou de Jean-Marie Pallardy deviennent de plus en plus osées. François Jouffa, journaliste, a déjà signé le scénario d’un film de Francis Leroi (La Michetonneuse) et réalise avec La Bonzesse son premier long-métrage. A sa manière, l’histoire de cette jeune étudiante en philosophie (Sylvie Meyer) qui décide de se prostituer dans une « maison close » témoigne parfaitement des ambiguïtés de la « révolution sexuelle ». Le réalisateur dit s’être inspiré du témoignage d’une de ses amies pour confectionner son récit. On y trouve donc toutes les aspirations d’une certaine contre-culture à l’invention de nouveaux rapports amoureux. Le portrait que dresse Jouffa des clients du boxon lui permet de poser un regard satirique sur les hypocrisies de la société traditionnelle. On croise, en effet, un évêque en soutane (« le seul endroit où je peux encore la mettre depuis notre dernier concile » !), un parlementaire qui n’hésite pas à « inaugurer » la petite nouvelle, un père de famille honorable qui vient se faire sucer (car sa respectable épouse a toujours refusé de se livrer à de telles pratiques !) sans parler de tous ces bons bourgeois adeptes du sadomasochisme. Dans une scène très drôle, une prostituée doit jouer la peur face à son client déguisé en alligator qui s’apprête à lui sauter dessus !

Pourtant, le cinéaste montre également le revers de la médaille. Le bordel n’est pas envisagé comme une sorte de phalanstère utopique mais, au contraire, comme un lieu placé sous le seul signe de l’argent. Olga Valery, qui a débuté au début des années 30 chez L’Herbier et Renoir, incarne ici une fabuleuse mère maquerelle à la langue bien pendue mais qui réduit tous les rapports humains à des rapports commerciaux. Avec un certain talent, Jouffa montre la manière dont la libération sexuelle a été immédiatement récupérée par le libéralisme économique. Le sexe comme marchandise, c’est un peu la devise des maisons closes mais le cinéaste englobe dans ce schéma tous les rapports amoureux exaltés par une société pourtant plus permissive. Les soirées chez l’ami publicitaire (Bernard Verley) sont finalement assez identiques à celle ayant cours chez madame Renée !

La quête quasi mystique de l’extase hors de toute convention pour Béatrice se heurtera aux contingences d’un monde n’acceptant le sexe que dans la mesure où il reste monnayable (ce que prouvera d’ailleurs quelques mois plus tard et de regrettable façon l’odieuse loi X s’abattant sur le cinéma porno). Il faudra qu’elle parte du côté de l’Inde pour parvenir à trouver une autre voie tolérable…

Ce double mouvement satirique et amer fait tout l’intérêt du film. Bien sûr, la mise en scène est un peu paresseuse (les scènes de bordel font parfois un peu succession de vignettes) et certains éléments sont un peu plus faibles (l’histoire d’amour contrariée de Béatrice avec le fameux publicitaire) mais La Bonzesse reste un document d’époque assez intéressant.

Le film a également connu quelques démêlés avec la censure et sera interdit dans un premier temps jusqu’à l’arrivée de Giscard au pouvoir. Tourné en 1973, il est totalement interdit le 22 janvier 1974 et ne sortira qu’en mai. Pourtant, l’œuvre reste « soft ». Christophe Bier souligne que Jouffa, qui avait vu Gorge profonde, souhaitait tourner flirter avec le « hard » mais qu’il ne le fit pas parce que « les acteurs masculins ne parvenaient pas à bander. » Sociologiquement, La Bonzesse intéresse donc aussi par cette manière de se confronter à la représentation érotique. Si tout reste simulé, on perçoit quelques plans assez hardis qui aurait pu, effectivement, frôler la pornographie, à l’image de ce moment où Béatrice essaie de réveiller avec la bouche les ardeurs du père de famille volage.

A sa façon, La Bonzesse représente aussi les prémices de cette vague pornographique qui allait s’abattre sur la France le temps d’une parenthèse enchantée où les digues de la censure se brisèrent avant de vite se refermer sous le poids de l’ostracisme économique.

Aujourd’hui nous revient avec ce film un petit parfum libertaire et désabusé  dont on aurait tort de se priver…

***

La Bonzesse

(France – 1974 – 98 minutes)

Réalisation : François Jouffa

Scénario : Jean-Pierre Gambert et François Jouffa

Production : Francis Leroi

Interprétation : Sylvie Meyer, Bernard Verley, Olga Valery, Feodor Atkine

Disponible en DVD aux éditions Montparnasse à partir du 3 avril 2018

A propos de Vincent ROUSSEL

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