I feel good est le huitième film du redoutable duo Gustave Kervern/Benoît Delépine, parmi les plus précieux (et rares) empêcheurs de tourner en rond. Même s’ils se sont assagis depuis Saint Amour, les deux cinéastes font toujours preuve d’une insolence salutaire, continuant à déployer un cinéma unique, cocktail molotov de poétique et de politique.

© Ad Vitam

I feel good s’ouvre sur un plan désopilant : Jean Dujardin, peignoir blanc à la DSK, en déroute sur l’autoroute. Wanna be yuppie en bout de course, il rejoint sa sœur, Yolande Moreau aussi maniaco-dépressive que lui, mais ayant choisi le camp opposé : celui des pauvres. Elle travaille chez Emmaüs. Son frère Jacques, Dujardin résume leurs différends ainsi : « C’est pas Karl Max qui va t’aider à avoir un jacuzzi ou une pergola ». Ils ont été biberonnés au marxisme par des parents communistes que Jacques, jamais à court d’idées-foireuses, n’a eu de cesse de taxer.
Aujourd’hui, il une « vision » – excepté qu’il a piqué le concept à un copain : monter une société de chirurgie esthétique low cost… pour les démunis ! Ca s’appellera « I feel good »… Détail croustillant : ledit copain, « winner macronien» est incarné par Xavier Mathieu, l’ancien délégué syndical de Continental, ce qui résume assez bien le postulat de l’irrévérencieux tandem de réalisateurs. Le film fourmille d’idées et – comme toujours chez les deux compères – dégage une énergie frontale, punk, qui emporte le morceau. Dujardin, amoché, voûté, pérore des formules choc entre Séguéla et Macron. Un hyper libéral avec des grosses montées maniaques ! La mise en scène est toujours aussi percutante : « Il faut que tu sortes de ta zone de confort » assène Jacques à un brave gars de chez Emmaüs; le plan s’élargit et on découvre l’habitat pourri du type en question… 

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Parmi les multi-facettes de I feel good, il y a aussi celles du documentaire. Le déclic du projet est la découverte d’un lieu : le village Emmaüs de Lescar-Pau, situé dans les Pyrénées-Atlantiques.. Le réalisateur Gustave Kervern témoigne :

Le film est né du lieu. Et il est né de la manière dont le lieu nous a accueillis. Etre accepté par les compagnons n’est pas donné à tout le monde. Débarquer là-bas, c’est un peu comme franchir la porte d’un saloon dans un western…

Ce qui fait aussi le charme fou et la singularité de l’univers Kervern/Delépine, c’est leur appétence pour les gueules, les personnages hors normes. Ici, outre une habituée : Yolande Moreau (inoubliable héroïne de Louise Michel et épouse de Depardieu dans Mammuth) et l’inclassable Lou Castel (dont la filmographie oscille entre films d’auteurs de Bellochio, Garrel et westerns spaghetti), se côtoient des tronches et personnalités extérieures au petit monde du cinéma : Jo Dahan de la Mano Négra, une artiste de rue, une ex interprète de Groland, Mouss et Hakim de Zebda – qui signent la bo – , un syndicaliste … Leur force est de donner la parole à des outsiders sans jamais tomber dans le pathos ou le misérabilisme. Seul bémol : un scénario un poil paresseux avec une morale finale un peu sage en regard du reste, entraînant une conclusion un chouïa prévisible. Au dernier tiers du film, ils cèdent en effet à une certaine facilité sur le côté « la beauté-des-vrais-gens ».
Ce n’était peut-être pas la peine d’enfoncer le clou, vu que le message était clair d’emblée. Comme le confie Benoît Delépine :

Ce que le film essaie de dire, c’est qu’il y a peut-être une voie possible à travers ces petits groupuscules humains qui s’ aiment et se respectent. La notion de groupuscule nous importe depuis longtemps. De toute façon, c’est clair : sans décroissance on va dans le mur. On y est condamné, alors autant le faire bien. Et ces groupuscules nous semblent un bon moyen.

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Il n’empêche qu’on sort galvanisés par un cinéma poigne de fer, gant de velours – car, il y a de plus en plus de tendresse chez Kervern/Delépine. Ils perdent un peu de mordant en cours de route, mais restent des trublions indispensables pour nous rappeler à l’ordre et surtout au désordre.

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