Gustave Kervern et Benoît Delépine – « Effacer l’historique »

Oyez, oh yeah ! L’inimitable duo Kervern/Delépine est de retour avec un très bon cru, plus âpre que Saint Amour et rentre dedans que I feel good (ses deux derniers opus), renouant avec leur meilleure veine, comme Le grand Soir et Louise Michel dont il poursuit l’exploration des thèmes et d’une France, dévastée par la misère et le numérique.

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Effacer historique réjouit de bout en bout.
C’est d’abord l’observation acerbe et tendre, bienveillante et impitoyable que le tandem porte sur notre société ultra connectée qui emporte le morceau. Mais, comme dans les films précités, le duo fait preuve d’un  sens de la mise en scène et du cadre qui rend leur cinéma unique et indispensable. Plans séquences fixes avec mini action et pourtant fascinants ; cadrages bizarroïdes derrière des parois, verres, couleurs saturées comme si on visionnait un film d’une époque révolue, du temps de la candeur.

Trois voisins de lotissement, Marie, Bertrand et Christine ne se seraient jamais rencontrés s’il n’y avait eu l’avènement des Gilets Jaunes et les aléas du numérique. Chacun est confronté à l’infernale machine. Marie qui va jusqu’à noter ses mots de passe dans le congélateur (sic !) est harcelée par un étudiant qui la fait chanter pour une « sextape » ; la fille de Bertrand est elle-même victime de chantage numérique par une autre collégienne ; enfin, Christine chauffeuse VTC se bat pour avoir plus d’étoiles sur son compte taxi …
Nos trois anti-héros pourront-ils affronter avec brio les GAFAN et survivre dans ce monde dématérialisé ?
Le talent fou des deux réalisateurs est de faire des variations autour de ce thème avec un mélange d’humour noir, de profondeur potache et de poésie atemporelle. Ils ont inventé un style et un regard unique et creusent le sillon, déjà à l’oeuvre dans leurs films précédents. Ainsi, d’une certaine façon Le grand Soir  prophétisait les Gilets Jaunes : Poelvoorde, punk à chien, ne se sentait bien qu’au carrefour qu’il squattait et appelait les passants à l’insurrection. Dans Louise Michel, Yolande Moreau voulait buter le patron. Le problème était de mettre la main sur cette entité invisible.
Quelques années plus tard, ce n’est plus une entité, mais une méga-hydre aux mille-têtes mortifères.
Heureusement, les deux cinéastes et leurs protagonistes ont une arme inédite : leur humanité et leur singularité…Et leur humour. Car tout en étant d’une lucidité sans failles, ils nous font hurler de rire en épinglant malicieusement la démence de l’époque : Bertrand a acheté un «antivirus gratuit à 14 euros par mois ».
Christine fait sa bière, son pain, son tarama elle-même, avec sa taramagic machine !..
Marie est une « ménagère en jachère » qui rembarre un dragueur : « j’ai pas envie de finir droguée violée dans un local à poubelles » !…
Le trio génial Blanche Gardin, Corinne Masiéro et Denis Podalydès fait des étincelles et toutes les apparitions un feu d’artifice.
Que ça soit des abonnés au cinéma de Kervern/Delépine ou des nouveaux.
Benoit Poelvoorde en livreur « Alimazone » au bord de l’apoplexie ; Houellebecq ressuscité de Near Death Experience et prêt à en découdre pour un nouveau suicide ; Vincent Dedienne en « Ami de la terre » hostile…

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Effacer l’historique est aussi un constat doux amer sur notre addiction à la technologie –« pire qu’un bracelet électronique » dixit Bertrand et l’éclosion d’un mouvement à moitié étouffé dans l’œuf, celui des Gilets Jaunes.
Nos trois protagonistes chantent l’hymne des Gilets et sont solidaires, mais dans un monde de plus en plus phagocyté par les technologies et où, quasi tout signe de révolte est condamné à être récupéré, marketé.

Ainsi, les réalisateurs confient que « On a été obligé de blanchir les masques Anonymous avec des effets spéciaux, parce que les droits de ces masques appartiennent à la Warner. Même ce symbole d’anarchisme est privatisé par une multinationale. On est cernés.”

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Plus que jamais nous avons besoin de cinéastes francs-tireurs et libres à une époque, saturée par la notation et le formatage.
Nous donnons haut la main leurs quatre étoiles à Gustave Kervern et Benoit Delépine !
Ils ont été d’ailleurs lauréats de l’Ours d’Argent à la dernière Berlinale,
« Not dead » comme disaient Poelvoorde et Dupontel dans Le grand Soir.
L’insurrection joyeuse ne connait ni de bornes, ni d’évaluation.

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