Il en faut parfois peu pour faire déraper une vie : un dessin mal dégrossi du petit montrant deux professeurs copulant sous le terme de « Fous-moi la », ou la petite qui passe une crise mystique demandant à brûler des cierges comme on fait des vœux Aladdin, passe encore. Les amis trop sympas, proposant des séances de paddle à Biarritz, on peut supporter. Mais quand un matin au courrier se trouve une lettre invitant au dépistage du cancer colorectal, mailing list classique à 50 ans, mais qu’on en a 46, c’est tout le limon de notre propre finitude et de nos échecs qui remonte à la surface. Il est peut-être temps de tout casser.

Ainsi démarre et dérape « Broadway », nouvel opus du désormais prolifique Fabrice Caro, plus connu (le suspens n’est pas intense) sous le pseudonyme de Fabcaro pour son travail de dessinateur et scénariste en bande dessinées avec les non moins explosifs et célèbres « Zai zai zai zai » ou « Moins qu’hier (plus que demain) » qui l’ont fait exploser aux yeux du grand public après un parcours déjà riche (avec notamment le sublime « -20% sur l’esprit de la forêt » ou l’hilarant « Jean-Louis (et son encyclopédie) ») l’ayant vu trimballer son œil aguisé par l’absurde et le regard social et sociétal avec la génération Tcho, Psykopat et consorts depuis maintenant près de 20 ans avant de s’aventurer plusieurs fois avec succès du côté de l’écrit avec notamment “Le discours” (choix de culturo d’été, à retrouver ici) déjà dans l’éclectique collection Sygne de Gallimard, qui cherche à réinsuffler un peu de vie à la fiction en allant frayer avec les auteurs d’autres médias, bandes dessinées en tête.

  • Le gris de nos vies

De considérations sur la solitude des démarcheuses téléphoniques, la taille standard des grilles de piscine et leur potentiel danger pour les cambrioleurs en mal de plouf, les spectacles de fin d’année ou les voisins trop présents à qui on ment depuis des années sur l’amour du whisky, on retrouve dans « Broadway » toute la truculence et le regard à la fois absurde et désenchanté voire mélancolique de l’auteur sur ce qui fait les médiocrités de nos vies et de nos espoirs défunts.

Dans cet humour qui oscille de l’explosion à l’immobilisme , les saynètes d’observation se succèdent comme autant de strips panoramiques de la vie percée d’inquiétude du quarantenaire, dans un festival de supermarchés, d’amis « trop sympas » et de machine à café, de rendez-vous parents-profs, d’appels à la CPAM et de réflexions décalées sur les vertus du bio.

« Je regrette aussitôt de les avoir achetées au supermarché, celles-ci doivent probablement être plus efficaces, débarrassées de toute trace de pesticides, encore que j’imagine mal un pesticide traverser une courge toute entière pour venir pénétrer les pépins, sacrée périple. J’en glisse un sachet dans mon panier. Je vais me retrouver avec une collection de graines de courge et Anna va sérieusement se poser des questions sur cette passion tardive. Elle avait déjà tiqué sur le premier paquet, Des graines de courge ? Et j’avais répondu dans une improvisation qui m’avait surpris moi-même, Francois m’a dit que c’était très bon dans les endives – pourquoi les endives, aucune idée, c’est le premier mot qui m’était venu. Anna avait dû trouver incongru que deux collègues de travail, au bureau, parlent d’endives, mais elle n’avait rien dit » (p120)

Partout le même glissement de pensées, le même décalage entre l’esprit d’escalier des personnages et le même sentiment de distance entre ce que le réel attend de nous et ce que nous pouvons lui offrir (ah si j’avais dit ca, il aurait vu, mais non, je suis resté assis) qui font la superbe du regard du montpelliérain, la même médiocrité rigoureuse des structures de vie qu’on rêve sans parvenir à le faire d’envoyer valser, la même spirale de cerveau qui bug et dont l’humour tient à la surprise de la brutale cassure absurde entre l’attendu et la case suivante, technique qui faisait déjà le sel, cela ne nous rajeunit pas, des strips de « Jean-Louis (et son encyclopédie) » qui, rappelons-le, se passait déjà dans une salle des profs près d’une machine à café.

Ainsi l’auteur dévoile-t-il presque sa « recette » à traver son personnage, au détour d’une page :

« Pourquoi l’utile, pourquoi l’approprié ? A la fac, lors d’une soirée, se trouvait au milieu de la pièce une fille magnifique que tout le monde entourait, écoutait, couvait du regard, le genre de fille dont l’aura occupe tout l’espace, le genre de fille qui marche lentement sous la pluie alors qu’autour d’elle tout le monde court. Tout à coup, un gars à côté de moi que je ne connaissais pas, et qui était probablement assez ivre, s’était levé, avait traversé la pièce, et lui avait mis son doigt dans l’oreille, comme ca, sans un mot, avant de revenir s’asseoir, stoïque, et personne n’avait rien dit, personne n’avait su comment réagir tant cet acte n’obéissait à aucun repère en vigueur, j’avais trouvé ce geste d’une poésie et d’une beauté admirables, jamais je n’avais vu de geste aussi dépourvu de sens. […] On ne met pas assez le doigt dans l’oreille dans la vie. » (pp. 125-126)

  • Doigt dans l’oreille et main devant la bouche : des rires, des bâillements, et des anus.

Tout y est, et c’est autant sa gloire que son problème : de la même manière que « Zai zai zai zai » et ses suite sont devenues l’ami des anniversaires sans idée, il se dégage toutefois de ce récit sans issue réelle le sentiment désagréable d’un « pot-pourri », comme si l’auteur finissait, sentiment déjà à l’œuvre sur ses dernières bandes dessinées, par s’enferrer dans un « truc », toujours aussi efficace mais plus du tout surprenant, un peu comme si, toutes proportions gardées et avec l’amour absolu que l’on porte à Fabcaro, Gad Elmaleh refaisait depuis 10 ans une variation sur son sketch du blond. Oh wait.

Si la poésie et le rire de ce doigt dans l’oreille comme sérum au monde parviennent un peu à résister à ce bégaiement, le sentiment de “ficelles” s’exacerbe encore par l’écrit qui à l’efficacité d’un dessin se doit de montrer la mécanique du trait d’humour qui se met en place, donnant l’impression que chaque gag tire un peu à la ligne, laissant le temps de le voir venir, ou de sentir quelle direction prend son auteur.

« Je me surprends à éprouver une sensation surgie de très loin, de l’époque où j’ouvrais mon Kinder Surprise, et comme l’adage selon lequel le meilleur moment de l’amour est celui où l’on grimpe l’escalier, le meilleur moment du Kinder était celui où l’on découvrait la capsule de jaune, car tout de suite après, c’était la déception assurée, tout retombait, pour la énième fois la petite voiture rouge à laquelle il fallait accrocher les roues noires, et puis voila, c’était fini, Kinder, en avant la déception. Peu à peu on était de moins en moins d’écus car on avait de moins en moins d’attente et c’est peut-être la meilleure école de la vie, apprendre à dompter la déception, l’apprivoiser, puisque de toute façon elle jalonnera notre vie, plutôt la maitriser que de tenter de l’éviter, instaurer une matière dès le collège, Tu as quoi là ? – Maths puis deux heures de déception, cours pendant lequel on ouvrirait des Kinder Surprise à la chaine, et il n’y aurait que des voitures rouges avec les roues noires à accrocher et on oraliserait Pouaah comment c’est nuuuuul !, intégrant ainsi progressivement la notion de désillusion. » (p.90)

Pire, au-delà de ce sentiment finalement décevant d’être en terrain trop connu, l’excursion en pays absurde se révèle même pataude, voire carrément lourdaude quand, de cette lettre CPAM qui n’aurait dû n’être qu’un superbe incipit (les deux chapitres d’ouverture sont brillants), Fabrice Caro fait le running gag absolu, la clef de voûte de tout le parcours de son personnage (qui, spoiler, ne verra jamais Broadway, dont on entendra même pas parler) : on ne compte plus alors les blagues à base de prostate, de fesses plates, de cancer colorectaux et de colons vieillissants, au mieux gênantes, au pire vulgaires.

Si la carte de fidélité opérait dans « Zai zai zai zai » comme la mèche d’une explosion punk qui tirait à boulet rouge et poétique sur un monde frigide, le nouvel objet semble ici n’accoucher que de gags cacochymes à la métaphore un peu trop appuyée (façon « vous avez vu comme je suis un super observateur du monde contemporain ? ») pour être honnête.

  • Une déclaration

Peut-être fallait-il que l’ouvrage s’oriente vers quelque horizon plutôt qu’enchainer les gags, peut-être aurait-il mérité un travail d’édition plus poussé (certaines blagues sont même redondantes, comme les variations sur le slogan Playmobil, et l’ensemble manque clairement d’être resserré malgré un prix élevé) plutôt que donner le sentiment de surfer sur le succès de son auteur. L’humour est un art délicat, difficile donc de juger si aisément.

Mais que cette déception face à un texte si attendu ne résonne toutefois pas comme une mise à mort : l’ouvrage se vendra, et il serait de mauvaise foi d’affirmer que l’on n’y passe pas quand même un agréable moment rieur, tant il fourmille d’idées et situations où percent parfois le génie de l’auteur (mention spéciale au nain danseur et à son inclusion forcée).

Mais de la même manière qu’on ne finissait par plus acheter les précédents, assurés de les trouver chez un ami, vite lus, vite oubliés, on craint, en amoureux déçu, pour cet auteur dont le génie finit par s’émousser sur les rives de la surproduction.

Il le confiait, d’ailleurs il y a peu à Society, dans une interview fleuve du numéro 135 menée par Simon Capelli-Welter et Sylvain Gouverneur :

« D’autant qu’il faut toujours trouver une nouvelle idée, mais sans qu’on finisse par voir les ficelles pour autant…
-Je suis de plus en plus dans ce truc-là. En ce moment, d’ailleurs, -je ne devrais pas trop le dire, ca va faire peur à mes éditeurs-, j’ai moins envie de BD, parce que j’ai l’impression d’avoir fait le tour. Bon, je n’ai pas fait le tour de la BD, mais peut-être le tour de ma BD, qui est un tout petit tour. »

Tu as lu le dernier « fabcaro » ? On se demande, au fond, si réduire sa production à une marque n’est pas la pire des injures à faire à ce homme en colère et en angoisses dont l’humour absurde et poétique constituait le plus beau baume contre le monde et ses névroses, et qui risque de finir, au mieux comme ses personnages, au pire comme une carte de fidélité.

Il concluait d’ailleurs ladite interview, émouvante de sincérité pour un créateur au faîte de sa gloire :

« Tu te sens prêt à tout remettre en question ?

-Je ne sais pas si j’en aurais le courage. Je ne suis pas un vrai punk, au fond. Mais ouais, je suis dans ces problématiques en ce moment. Est-ce que je pète tout ? Est-ce que je reste sur ce truc que je maitrise un peu ? Je ne sais pas. »

C’est pour cette lucidité caustique, cette honnêteté qu’il est et a toujours été admirable. Accompagnons-le dans cette mue, espérons-la, et désirons l’aimer encore, si possible plus qu’hier et moins que demain.

Editions Gallimard, Collection Sygne, 208 pages, 18 euros. En libraire.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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