L’esprit des roches

Fini la grisaille du Nord de la France, Dumont installe sa caméra dans un paysage méditerranéen splendide. « C’est beau hein ? » lance Géo à Ève, observant le paysage depuis les hauteurs de Saint-Raphaël. Un lieu idyllique, bien éloigné des décors du Nord dont la beauté brute et vierge constituait un terrain privilégié pour le cinéaste-peintre qu’est Dumont. Il est d’ailleurs amusant de remarquer que le prénom Géo renvoie au peintre belge Géo Bernier et que le héros de L’Humanité était quant à lui présenté comme étant le petit-fils du peintre originaire de Bailleul, Pharaon De Winter : deux références à des artistes peu célébrés, ayant tous deux représenté la Flandre natale du réalisateur.

Dumont raconte qu’il a découvert ce décor en tournant sur une route du Midi l’impressionnante scène d’accident de France. On ne peut au demeurant que constater la radicale différence de tonalité entre ces deux films, d’un côté une satire acerbe et cruelle, de l’autre un film solaire et sensoriel sur l’enfance. Une nouvelle preuve du statut si singulier de Bruno Dumont dans le cinéma français contemporain.

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D’aucuns ont formulé que le cinéaste revient ici à l’épure et à la sécheresse de ses débuts : une intrigue réduite, peu de dialogues et une absence de musique à l’exception du générique de fin. Hors Satan était également un film construit entièrement sur la fascination hypnotique pour un paysage. Le spectateur qui connaît parfaitement son Dumont est d’ailleurs constamment sur ses gardes, pouvant s’attendre à de brusques éruptions de violence. Mais ici il n’en est rien — ou presque.

Dans P’tit Quinquin, les enfants étaient plus âgés et la cruauté infantile était un sujet plus central. L’élément perturbateur dans Les Roches est une bande rivale d’enfants muets filmés en contre-plongée comme de véritables « Z’inhumains » venus envahir la planète de Géo. Si l’on excepte une étrange scène où Géo se fait frapper, Dumont traite cette rivalité enfantine comme une menace sans grande conséquence.

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D’autres ont dit qu’il s’agit là d’un nouveau surgissement dans son cinéma, une idée sans doute liée à la collaboration avec le chef opérateur Carlos Alfonso Corral. Et il est vrai qu’il signe là son long-métrage le plus coloré (le bleu très vif du ciel et de la mer, le rouge de cette roche volcanique…). Mais en fin de compte, Dumont s’est toujours employé à travailler à l’intérieur d’un paysage et à en exploiter toutes les potentialités. La dune de Hors Satan et de Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc en est un bon exemple. Ici, le train, le viaduc, la route, le terrain de camping, la plage et les fameuses roches deviennent un terrain de jeu aussi bien pour les enfants que pour le cinéaste.

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Celui-ci prend un malin plaisir à composer avec les différents sons environnants : celui, à la fois apaisant et menaçant, de la mer, ou celui, redondant et entêtant, du train traversant le pont. Le réalisateur répète les différents motifs sonores et visuels à travers de nombreux plans d’ensemble du paysage, berçant le spectateur dans une torpeur, pas loin du rêve.

Le cinéaste accroche sa caméra à son tout petit protagoniste, l’impétueux Géo. La caméra à l’épaule capte au plus près ses expressions étranges, sa démarche singulière, ses maladresses, ses soubresauts, ses trébuchements… Géo raille un passant, s’amuse avec une corde ou un bâton, se gratte l’oreille, tire la langue, claque des doigts… Il est possible de se demander à quel point Bruno Dumont l’a dirigé. Mieux, plutôt que de se contenter d’illustrer une intrigue, le cinéaste semble encore plus intéressé d’observer ses petits acteurs dans leur jeu, entre dialogues imposés et spontanéité absolue. Les Roches Rouges devient alors au moins autant un semi-documentaire, un making of qu’une fiction. La réalité, la captation du réel, de l’instant de la prise vient vampiriser l’imaginaire.

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Dans P’tit Quinquin, Bruno Dumont nous faisait naviguer entre le monde de l’enfance et celui des grandes personnes. Le monde des adultes était principalement incarné par deux policiers, Carpentier et Van der Weyden, deux pieds nickelés déboussolés dont l’allure infantile n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle du petit Géo. Dans Les Roches rouges, le visage du gendarme rappelant les enfants à l’ordre sur son bateau est caché par son énorme mégaphone. L’adulte devient alors une voix et une autorité abstraite tandis que les enfants occupent l’espace comme débarrassés de tout obstacle, qu’il soit spatial ou temporel. D’ailleurs il fait toujours jour et beau dans ce long-métrage…

Le scénario du film se terminait initialement de façon malheureuse, mais Dumont a remanié le dénouement durant le tournage. Et cette jolie image de fin pourrait peut-être amorcer un tournant plus optimiste dans la carrière du cinéaste. « On est que tous les deux » conclut Ève devant le grillage de sa maison… Et c’est sûrement mieux ainsi.

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