Impossible de passer sous silence le roman de Giorgio Scerbanenco, traduit en français sous le titre Les Enfants du massacre. L’écrivain italien a imaginé, pour une série de remarquables polars, le personnage atypique de Duca Lamberti, ex-médecin radié de l’Ordre pour avoir euthanasié une vieille dame, devenu enquêteur indépendant travaillant conjointement avec la police. C’est un personnage ambigu, taciturne et désabusé, qui a une certaine idée de la justice, quitte à enfreindre les lois. Il est également doté d’un humour pince-sans-rire et d’une sensibilité qui l’amène, au fil des récits, à changer d’avis au contact de ses partenaires féminins, contrepoints plus solaires et empathiques. Déjà, Fernando Di Leo prend ses distances par rapport à l’aura du protagoniste créé par l’auteur. Son Lamberti, qui s’appelle désormais Lucas, est un inspecteur dur et droit dans ses bottes, archétype d’une certaine représentation classique dans la production courante. Ce changement n’a rien d’une trahison : il relève davantage d’un pas de côté, Di Leo s’éloignant du personnage imaginé par Scerbanenco pour mieux l’intégrer à son propre univers, tout en composant avec les codes et les contraintes d’un cinéma commercial.

I ragazzi del massacro (1969) F. Di Leo - Recensione | Quinlan.it

I ragazzi del massacro (La Jeunesse du massacre pour son exploitation en France) reprend fidèlement les éléments et la structure du livre dans un premier temps. À Milan, une jeune enseignante est torturée, violée et assassinée dans la salle de classe par ses propres élèves, des petits délinquants inscrits au cours du soir par l’assistante sociale. Lorsqu’ils sont interrogés, ils gardent tous la même ligne de conduite, une défense commune: ils n’ont rien vu, ne savent rien. Aucun élément contradictoire ne vient perturber l’interrogatoire, ce qui trouble l’analyse de l’inspecteur Lamberti, persuadé que la vérité est plus complexe qu’elle n’en a l’air. Il est impossible que des gamins aussi déstructurés aient pu mettre au point un plan aussi verrouillé. Employant des méthodes peu orthodoxes, comme verser de l’anisette sur leurs chaises et leurs vêtements, alcool qu’ils ont bu lors du meurtre, Lamberti finit par mettre au jour des fissures et des carences dans les paroles des adolescents. Il cherche alors, avec l’aide de l’assistante sociale, à reconstituer ce qui s’est passé en dehors des murs les jours précédents. Tous deux font face à une misère sociale et humaine dans leur environnement et dans un milieu familial éclaté qui peut expliquer leur comportement.

I ragazzi del massacro (1969) F. Di Leo - Recensione | Quinlan.it

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Après avoir été scénariste sur de nombreux westerns, dont les premiers Leone, Fernando Di Leo passe à la mise en scène en 1964 avec une poignée de métrages disparates dans lesquels il semble se chercher, entre le drame bourgeois (Brucia ragazzo, brucia) et le film de guerre calqué sur le modèle de Les Douze Salopards avec Des roses rouges pour le führer . Sa rencontre avec l’univers de Scerbanenco est déterminante. Avec La Jeunesse du massacre, le cinéaste trouve son style, son ancrage entre un cinéma populaire musclé et rythmé et des velléités plus intimes où il développe une vision du monde assez désespérée. Il fait preuve d’une ambiguïté morale dans le regard assez saisissante (que l’on retrouve aussi dans le roman de manière plus approfondie). Par la suite, il va devenir l’un des maîtres du poliziottesco, s’affranchissant du discours sécuritaire de ce sous-genre directement influencé par le succès de French Connection, surtout de L’Inspecteur Harry.

En effet, dans le prologue et l’épilogue, formant ainsi une boucle, les jeunes délinquants sont présentés, à l’aide de grands angles déformant les visages, comme des monstres en puissance, des individus repoussants physiquement, instaurant d’emblée un malaise. Di Leo ne fait pas dans la dentelle et braque sa caméra sur des jeunes envers lesquels il n’a aucune sympathie, affichant même du dégoût. Cette vision réactionnaire de la jeunesse, à cet instant, n’est pas un faux-semblant : elle existe bel et bien et confirme toute la complexité morale de la pensée du réalisateur, qui va progressivement changer de curseur lorsque Lamberti va enquêter sur ces gosses de rue, plus malheureux que maléfiques. Cette ambivalence du point de vue, qui n’est plus dans nos habitudes, structure toute l’œuvre de Di Leo, homme de gauche traversé par le doute, des réflexes droitards sur certains plans et une vision de la femme assez rétrograde. Ce qui rend, au final, son adaptation passionnante, reflet à peine déformé de ce que ressentait la population italienne dans les années 70.

Naked Violence (1969) - IMDb

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Dans la deuxième partie, l’intrigue opère un virage étonnant, s’éloignant du roman, s’orientant quasiment du côté du proto-giallo, avec une silhouette maléfique que l’on ne voit que de dos avant la révélation finale, digne des meilleurs thrillers à l’italienne. Ce glissement vers un cinéma nettement plus commercial s’émancipe du roman, plus fouillé, proposant aussi une résolution frustrante et profondément triste qui, dans le contexte économique des productions de consommation, ne pouvait satisfaire le public. Di Leo a des obsessions et des thèmes récurrents, il reste avant tout un artisan qui a un cahier des charges à remplir. ce basculement n’est pas déplaisant, loin de là, conférant une étrange séduction à un film mal aimable, déjà par son style visuel très âpre.

Dès l’ouverture, Di Leo ne vise pas le beau, l’élégance plastique;  il nous immerge dans une atmosphère poisseuse, déliquescente. Entre une caméra à l’épaule tremblotante et des gros plans insistants sur les visages, la mise en scène ne fait pas de cadeau, cultive une sécheresse sans concession et impose son caractère asphyxiant, que ce soit dans les intérieurs ou les extérieurs. La dimension quasi documentaire, accentuée par le fait que certains jeunes étaient réellement des petites frappes et non des comédiens, rapproche le film du cinéma de Pasolini dans ses meilleurs moments. La photographie, privilégiant le grain et les couleurs ternes, met en avant des décors naturels sans éclats, entre appartements miteux, bureau déprimants et paysages urbains grisâtres. Ce qui, pour un polar de divertissement, n’était pas si courant en 1969.

Naked Violence/The Boys Who Slaughter/I Ragazzi del Massacro/Sex In The Classroom (1969) – Mark David Welsh

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Pour toutes ces raisons, I ragazzi del massacro demeure une œuvre passionnante, complexe et amère, bénéficiant aussi d’une remarquable prestation de Pier Paolo Capponi, aperçu dans Le Chat à neuf queues et Photo interdite d’une bourgeoise, qui trouve ici son meilleur rôle.

Niveau bonus sur le Blu-Ray édité par Tamasa, rien de plus logique que de retrouver Jean-Baptiste Thoret disserter sur le film avec une analyse très pertinente. En 2014, dans Pendant les  travaux le cinéma reste ouvert diffusée sur France Inter, il a consacré une émission entière sur Fernando Di Leo, un sujet pas évident à placer sur une radio de grande écoute.

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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