Umberto Lenzi et Jess Franco – ” Des fleurs pour un Espion ” et ” Opération Re Mida “

Opération Goldman d’Antonio Margheriti n’est plus orphelin : la collection Eurospy s’agrandit enfin chez Artus avec deux nouveaux titres. Pour les néophytes, ce genre connut sa petite consécration entre 1963 et 1967 suite au succès de James Bond contre Dr No, même si l’origine se trouve du côté de la France avec OSS 117 n’est pas mort de Jean Sacha d’après Jean Bruce en 1957. Mais il faudra attendre 1963 pour voir à nouveau le célèbre espion Hubert Bonnisseur de La Bath sur les écrans sous la direction d’André Hunebelle.

Le premier titre, Des fleurs pour un espion, suit les aventures rocambolesques de l’agent Martin Steven alias Super 7, ceci après Super 7 contre le sphinx. Les deux films sont réalisés par Umberto Lenzi, l’un des meilleurs représentants du bis transalpin. Alors que le cinéaste s’est montré à plusieurs reprises très à l’aise dans différents genres comme le film de guerre, le giallo et surtout le polar, il semble un peu dépassé par un univers qu’il ne maîtrise que par intermittence, la faute en premier lieu à un scénario indolent dont l’intérêt s’étiole progressivement au point que l’on ne sait plus très bien à la moitié du film quelle est la teneur de l’intrigue. Un aveu d’impuissance si marqué que l’un des personnages nous rappelle dans les dix dernières minutes de quoi il en retourne. Pour faire simple, disons que le valeureux Martin Steven est engagé par les services spéciaux britanniques pour abattre trois suspects détenteurs de la formule d’une arme secrète capable de neutraliser tout courant électrique dans un large rayon. Il s’envole pour Paris dans un premier temps, puis pour Genève où il rencontre la belle Geneviève, une journaliste qui lui propose de l’aider. Tous deux partent pour Athènes suite à un mystérieux message codé : « Les roses bleues sont arrivées ce matin. ».

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D’un scénario sans grand relief, Umberto Lenzi tire néanmoins son épingle du jeu, accumulant scènes d’action efficaces, humour bon enfant et exotisme de pacotille, marque de fabrique de ce type de production. La mise en scène abuse de zooms inutiles mais parvient à distiller un certain charme suranné malgré l’interprétation déficiente du phallocrate Roger Browne, comédien américain peu expressif. Il est heureusement entouré d’une pléiade de jolies donzelles sexy parmi lesquelles se distinguent Emma Danieli et surtout l’étrange Yoko Tani, qui incarne le péril jaune. Inoffensif et agréable, Des fleurs pour un espion se situe dans la moyenne d’un genre qui ne décollera jamais vraiment, faute d’invention et de fantaisie, l’absence de gadget se faisant cruellement ressentir, ne soutenant pas la comparaison avec les aventures de 007 autrement plus délirantes.

Changement de ton avec le délicieux Opération Re Mida, connu aussi sous le titre Lucky l’intrépide et signé par l’iconoclaste Jess Franco. Dès les premières minutes, l’Espagnol s’écarte radicalement du genre, visiblement peu intéressé par l’euro spy. Il avait déjà flirté avec le genre avec les excellents Cartes sur table et Ça barde pour les mignonnes avec Eddy Constantine. Décomplexé, il pousse les curseurs encore plus loin et délivre un pur « fumetti » plus proche de Diabolik que du cinéma d’espionnage traditionnel. D’ailleurs, à la fin du générique d’ouverture, l’agent Lucky Mulligan braque un flingue vers l’écran déguisé. L’image est figée et un phylactère indique : « Sono il re dei fumetti » (je suis le roi de la bande dessinée).

Lors d’un bal costumé particulièrement savoureux où il rencontre Cléopâtre et qui se clôt par la mort de Jules César, il est contacté par la société secrète Archange afin de mener à bien sa mission. Il est amené à enquêter sur une organisation criminelle dirigée par Goldglasses qui inonde le monde de faux billets.

Et c’est parti pour une heure trente de folie intégrale cumulant dialogues nonsensiques, gags burlesques et érotisme gentiment coquin. Derrière l’idiotie assumée, Jess Franco règle ses comptes avec un genre sous-tendu par un racisme ordinaire, présentant l’Albanie comme « un petit et étrange pays à la mauvaise réputation ». Mais heureusement, un pistolet albanais ne peut viser qu’à côté, ratant systématiquement sa cible. Dans un éclair de génie, Jess Franco s’amuse à résumer l’intégralité de l’histoire à la toute fin, se moquant résolument d’une production ne cherchant qu’à surfer sur le succès des Bond.

Mais le plus surprenant demeure la belle tenue de la réalisation, particulièrement soignée tant du point de vue du montage, alerte, que de la photographie colorée et très pop. Cette richesse visuelle est frappante dans le prologue conjuguant en quelques plans les influences d’Orson Welles et de Mario Bava, via une appétence pour les cadrages expressionnistes et les lumières bleutées envahies par la brume.

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Opération re mida se déguste à sa juste valeur, un plaisir régressif et réjouissant pour les mirettes, interprété par un formidable comédien, Ray Danton, essentiellement connu pour son rôle dans La Chute d’un caïd de Budd Boetticher. Il excelle en agent adepte de déguisements incongrus qui ne le rend pas incognito pour autant. Au contraire, partout où il promène sa silhouette, tout le monde le reconnaît, gag récurrent particulièrement jouissif, et l’une des nombreuses raisons de ne pas passer à côté de cette parodie euphorique dont on se demande parfois comment les producteurs ont pu laisser passer une telle liberté de ton. Pour ne pas gâcher le plaisir il est entouré des ravissantes Barbara Bold et surtout Rosalba Neri. Dans cette œuvre à la fois populaire et avant-gardiste, conçue comme une BD live avec des récitatifs ironiques du style « Par une froide nuit dans la mystérieuse ville de Londres » ou « Dans un quartier à la mauvaise réputation », Jess Franco nous transmet tout son amour pour la bande dessinée, dont il fut un grand lecteur, notamment Los Misteriosos casas de Anacleto, influence probable du métrage. Pour toutes ces raisons, cette incursion décalée au sein de l’euro spy fait l’effet d’une véritable cure de jouvence, déployant un univers doux dingue où les agents secrets du monde entier se rendent à un marché des espions pour s’échanger les informations secrètes. Que demander de plus ?

Bénéficiant de belles copies restaurées, les deux films sont accompagnés d’une présentation éclairante de Christophe Bier qui ne cache pas néanmoins sa préférence pour Opération Re Mida.

Opération Re Mida: Amazon.fr: Ray Danton, Barbara Bold, Dante Posani, Dieter Eppler, María Luisa Ponte, Rosalba Neri, Beba Loncar, Teresa Gimpera, Jess Franco, Ray Danton, Barbara Bold: DVD & Blu-ray

 

 

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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