Une église de campagne. Des cloches qui sonnent à tout rompre. Sous une pluie de confettis, une jeune femme vêtue de blanc s’engouffre dans une voiture, suivie par l’homme qu’elle vient d’épouser. En face, une autre voiture, momentanément bloquée par la foule. À l’intérieur, un couple commente la scène avec scepticisme : « Ils n’ont pas l’air très heureux. – Et comment ! ils se marient. » En vingt secondes, tout est dit. Dévoilés par le contrechamp, un homme impatient et une femme à l’air blasé, dont la voiture repart en trombe, tournent le dos à ce mirage de jeunesse. Voyage à deux est un film sur le couple, une comédie dramatique désillusionnée servie de piques et de remarques acerbes, qui épouse le trajet d’un road movie. Des échanges de la même teneur viendront prolonger le ton de la scène d’ouverture, formant la ligne de basse continue des personnages à travers les différentes époques de leur vie : « Pourquoi les gens se disputent-ils ? – Pour le sexe, l’argent. L’argent, le sexe. – Il veut, elle ne veut pas. – Elle veut, il ne veut pas. […] – C’est ça, le mariage. – C’est ça, le mariage. Pour eux. – C’est ça, le mariage. Point final. » Ou encore : « Qui peuvent bien être ces gens qui n’ont rien à se dire ? – Des gens mariés. »

 

© 1967 Twentieth Century Fox Film Corporation. Tous droits réservés.

 

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À première vue, Voyage à deux détonne dans la filmographie de Stanley Donen. Après l’immense succès de ses comédies musicales, à commencer par l’indépassable Singing in the rain (1952), celui-ci réalise des comédies romantiques (Drôle de frimousse, Indiscret) ou policières (Charade, Arabesque) d’excellente facture. Avec Voyage à deux, Stanley Donen emprunte une voie plus périlleuse et donne un tour plus mélancolique à son œuvre en abordant la question du passage du temps et des aléas du mariage. Le réalisateur déjoue subtilement nos attentes par un décalage entre la gravité du sujet d’une part, le ton et le rythme de son film d’autre part. Le spectateur suit Mark (Albert Finney) et Joanna (Audrey Hepburn), un couple britannique au bord du divorce, en route pour la côte d’Azur. Ce périple en voiture leur donne l’occasion de se remémorer leur rencontre, sur ces mêmes routes de France, et fatalement de mesurer ce qui les sépare désormais de leur innocence de jeunesse. L’alliance improbable entre la tendresse et la drôlerie d’un côté, le cynisme et la désillusion de l’autre font le charme si singulier de Voyage à deux, un mélange de cruauté et de légèreté qui fusent dans des phrases assassines : « Tu ne cesses de me canarder. – Mais je n’ai rien dit ! – C’est parce que tu utilises un silencieux. »

 

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Si l’usure du couple et la dégradation du lien amoureux ne sont pas pour rien dans cette amertume, à bien y regarder le désir est dès le départ représenté comme un embarras comique. La relation de Mark et Joanna est fondée sur un malentendu, une épidémie de varicelle qui les rapproche l’un de l’autre alors qu’ils n’auraient jamais dû être ensemble. Et avant même qu’ils ne deviennent Mr. et Mrs. Wallace, ils sont peu amènes l’un envers l’autre : il est pressé, elle est seule ; il ne veut pas, elle veut. « Quand est-ce que ça a commencé à aller mal ? – C’était dans la MG, notre première bagarre ? – J’ai l’impression que nous étions très heureux dans la MG », essaient-ils de se convaincre, tandis que le flash back nous montre les premières fissures conjugales dans la MG. En effet, nul coup de foudre passionné et nulle évidence enflammée ne marquent la scène de rencontre, mais plutôt un mélange d’élan l’un vers l’autre et de défense contre le désir. La relation entre les personnages est d’emblée dissymétrique, nourrie de petits reproches et de saillies. Il est égoïste et narcissique, elle est passionnée et exigeante. Une clairvoyance implacable scrute la mécanique affective, éclairée par la propre expérience de Frederic Raphael (Eyes wide shut, 1999) qui écrivit le scénario du film sur fond de crise conjugale.

Cette lucidité, qui se lit dans la profondeur mélancolique des personnages, est portée par des inserts sur les yeux de biche d’Audrey Hepburn et le regard bleu d’Albert Finney. Et la mélancolie qui enveloppe le film est délicatement reprise et amplifiée par la bande son magnifique d’Henry Mancini. Le rythme enlevé des mélodies de jazz s’atténue dans la rondeur des cuivres et du xylophone. Les cordes des violons s’étirent dans de longues plages déchirantes et les notes de piano s’exténuent en s’échappant de la symphonie. Dans cet ensemble doux-amer, la dynamique de la comédie maintient un certain tonus, qui fait parfois verser Voyage à deux dans le burlesque, comme dans la séquence du désastreux voyage avec la famille Manchester (“cha-cha-cha”), avec ses passages en accéléré, ses situations insolites et ses dialogues loufoques.

 

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De manière générale, l’écriture et le montage de Voyage à deux sont incroyablement séduisants par leur vivacité et leur complexité. Les scènes sont agencées sur un rythme nerveux qui témoigne de la méticulosité à organiser de façon cohérente une structure temporelle éclatée. Alors que l’immobilité et le huis clos semblaient a priori plus adaptés à l’évocation de la sclérose conjugale, Stanley Donen inscrit le mouvement au cœur de son opus, filmant des héros presque toujours en déplacement et principalement en extérieur. Quatre temps se juxtaposent de manière non chronologique, les costumes des personnages et les coiffures hallucinantes d’Audrey Hepburn permettant de distinguer les époques. Plusieurs marques de voitures ont aussi été utilisées pour différencier les périodes auxquelles le couple voyage, avec des détails comme les vignettes automobile pour indiquer l’année.

Mais le réalisateur n’insiste pas tant sur les étapes d’une vie conjugale (la rencontre, le mariage, l’enfant, la trahison), que sur un parcours spatial et temporel excentrique qui se dessine dans un itinéraire qui semble identique. C’est moins la ligne droite que la circularité qui figure l’éloignement des personnages. Mais cette spirale nous ramène toujours au même point, en superposant l’amour et le désamour. Si le temps manifeste l’évolution sociale et amoureuse des personnages, prévaut l’idée d’un chassé-croisé ironique entre le bonheur des jours modestes et frugaux et l’insatisfaction de la vie bourgeoise. Ainsi, les lieux et les motifs reviennent année après année, comme le somptueux domaine où le couple passe la nuit à différents âges de la vie, le carillon de l’église qui se dérègle, les chambres d’hôtel et terrasses de restaurants qui les accueillent et abritent leurs amours et trahisons. Les déplacements de sens soulignent certes la dégradation de leur relation, mais aussi une plus profonde connaissance et acceptation de l’autre.

 

© 1967 Twentieth Century Fox Film Corporation. Tous droits réservés.

 

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Par sa forme circulaire et ses éléments répétitifs, Voyage à deux fonctionne selon le critère associatif des images de l’inconscient. La psychanalyse ne s’y invite pas seulement en tant que sujet de boutades entre les personnages, mais aussi comme modèle d’écriture et de montage. Les liens se forment à la faveur d’éléments verbaux, sonores ou visuels. Ainsi du passeport, sésame du voyage et fiche d’état civil des personnages, sorte de running gag qui symbolise l’étourderie de Mark et la prévenance de Joanna. D’autres images sont plus allégoriques – nous pensons à celle des volailles qui impulse la métaphore de l’amour comme maladie virale, à partir de l’épidémie de varicelle (en anglais chicken pox). Ou celle de l’œuf, avec ses significations réversibles. C’est l’œuf dur avec lequel Joanna bâillonne Mark quand il répare la MG. Mais c’est aussi l’œuf de la discorde dans la chambre d’hôtel, quand Joanna demande à Mark de s’occuper du dîner de leur fille Caroline. Il est encore présent dans la leçon sur les serpents ovipares que délivre l’infernal Howard Manchester (William Daniels). Enfin, il resurgit sous la forme d’une balle de ping-pong que Joanna fait mine d’avaler pour empêcher Mark de jouer sa partie avec Maurice (Claude Dauphin).

Le parti-pris symbolique et graphique est annoncé dès le générique de Maurice Binder (Charade et les James Bond des années 1980), remarquable collage d’images dessinées. S’il n’est pas sans rappeler le fameux générique de Saul Bass pour La Mort aux trousses (1959), il prépare efficacement le spectateur au puzzle que sera le film. Cet aspect ludique, que le montage parallèle creusera à coups de panneaux signalétiques et de bornes kilométriques, permet de ne pas s’appesantir sur la dimension tragique de ce lointain cousin de Pierrot le fou (1965). Le film dissémine en effet ses petites bulles de bonheur, comme une partition de jazz avec des décrochages de tonalités et des effets visuels résolument modernes pour l’époque. À ce titre, une des dernières scènes nous paraît emblématique de cette esthétique graphique de la fin des années soixante. Audrey Hepburn y apparaît dans une robe argentée dessinée par Paco Rabanne, révélant un esprit avant-gardiste à mi-chemin entre la pop des années 1960 et le psychédélisme des années 1970.

Aussi, il n’est pas étonnant que Stanley Donen ait considéré Voyage à deux comme son film le plus audacieux et le plus abouti, un film qui faillit ne jamais voir le jour en raison de ses hautes exigences techniques et matérielles. Ç’aurait été pour notre plus grand désespoir, car jamais nous n’avions vu histoire qui relate aussi subtilement à la fois l’effritement et la permanence du désir. De ce voyage spatial et métaphorique que reste-t-il ? L’amour, aussi usé soit-il. L’échange ultime n’est pas en reste : “Bitch. – Bastard”, et les deux protagonistes se tancent dans un regard complice qui préfigure l’imparable réplique qui clôt, quelque trente années plus tard, le formidable Eyes wide shut de Stanley Kubrick : « Let’s fuck. »

Technique et suppléments

Wild Side a vu les choses en grand pour cette somptueuse édition de Voyage à deux présentée dans un coffret luxueux et accompagné d’un “guide illustré sur la genèse et le tournage du film” de 200 pages par Adrienne Boutang et Marc Frelin : Fragments d’un transport amoureux.  Tout d’abord, la copie est une merveille, explosant de toutes parts au niveau des couleurs. Concernant les suppléments, outre le commentaire audio de Stanley Donen, Carnets de route permet d’écouter le scénariste Frederic Raphael partager ses souvenirs concernant l’écriture et sa participation au film. Il rappelle notamment qu’il fallut du temps pour convaincre Audrey Hepburn, qui venait d’incarner un personnage proche de celui de Joanna. S’il ne tarit pas d’éloges sur sa collaboration, il émet quelques menues réserves, notamment sur le jeu de Finney qu’il juge trop british alors qu’il l’avait imaginé autrement. Rappelant les points communs entre Voyage à deux et Eyes Wide Shut, il livre un avis très intéressant sur les différences de méthodes entre Kubrick et Donen. Il n’oublie pas de souligner l’essence autobiographique de son inspiration, tout en précisant qu’elle ne se trouve peut-être pas là où l’on se l’imagine. Quoi qu’il en soit, difficile de ne pas voir l’écriture de Voyage à deux comme un exercice psychanalytique et cathartique pour le couple, puisque Raphael et sa femme ne se sont jamais séparés. Dans La Fin du voyage, Sean Hepburn Ferrer, fils de Mel Ferrer et Audrey Hepburn, parle de l’expérience de sa mère sur le tournage. Dans La mode et le style, La chef-costumière Sophie Rochas se souvient elle aussi du tournage, des infidélités à Givenchy – dont Audrey Hepburn était l’égérie – que constitua le film. L’expérience fut tellement bouleversante et la fin de tournage aussi forte qu’un deuil qu’elle mit 30 ans avant de le voir. Deux autres bonus étaient déjà présents dans l’édition Carlotta : le petit doc de 5 mn Récit de voyage est un retour en images sur la carrière de Stanley Donen insistant sur le fait que le cinéaste n’est pas juste le réalisateur de comédies musicales mythiques et s’attardant donc à son tour sur Voyage à deux.  Enfin si Visages de modes, pourrait paraître de prime abord un peu insipide, parcourant les tenues vestimentaires de l’actrice, cette analyse se révèle en réalité passionnante, en particulier lorsqu’elle signale que les looks d’Audrey – coiffure et robes – tiennent lieu de fil et repérage narratif. Au sein d’une structure morcelée, on voit passer le temps sur le visage de Joanna, du juvénile à l’austérité.

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