Pensez à l’épisode le plus glaçant de la série Black Mirror. Ou de la Twilight Zone. Eh bien, vous n’y êtes pas encore. C’est dire le degré d’horreur engendré par Vivarium. Lorcan Finnegan, dont c’est le deuxième long-métrage, a travaillé comme designer, monteur, et réalisateur pour la société de Charlie Brooker, le créateur de Black Mirror. S’il n’évoque pas les conséquences dramatiques que pourraient avoir les nouvelles technologies sur notre quotidien, Vivarium propose, comme la série britannique, un miroir cauchemardesque de nos vies. On y découvre un jeune couple attachant, formé de Gemma (exceptionnelle Imogen Poots), jeune institutrice dynamique et pleine de vie, et de Tom (Jesse Eisenberg), sympathique jardinier à l’humour un peu puéril. Fraîchement débarqués dans une nouvelle ville, ils se mettent en quête d’un logement, aidés en cela par un agent immobilier au sourire imperturbable et inquiétant. Tom et Gemma acceptent, un peu à contrecœur, de visiter une maison située à Vauvert (Yonder dans la version originale), un immense lotissement encore inhabité à l’écart de la ville. Refroidi par l’aspect figé et artificiel de cette maison-témoin, le jeune couple cherche à écourter sa visite. Or l’étrange agent immobilier a disparu sans laisser de trace. Bien décidés à quitter Vauvert au plus vite, le jeune couple reprend sa voiture. Mais comme Hansel et Gretel abandonnés dans la forêt, ils ne parviennent pas à retrouver leur chemin : ici, toutes les maisons se ressemblent et portent le même numéro. Après des heures à tourner en vain dans le lotissement, en panne d’essence, surpris par la nuit qui tombe, le jeune couple se voit contraint de retourner dans la maison-témoin pour la nuit. Là, un repas les attend et le lit est fait.

Copyright The Jokers Films

L’affiche et les premières minutes de Vivarium semblent nous orienter vers un film sur la banlieue américaine, or Vivarium tourne assez vite au film d’horreur dans un huis-clos étouffant, remarquable d’efficacité. Alors que le premier tiers du film est captivant, le reste peut par moments sembler un peu longuet, la logique de l’enfermement et du huis-clos limitant de fait les péripéties. Les dernières minutes du film rachètent cependant cette légère baisse de tension par un finale éblouissant, si vertigineux qu’il parvient à faire se dresser les cheveux sur la tête. A cet égard, l’usage remarquable des effets spéciaux dans le dernier quart du film, proposant une échappée, sorte de vision en coupe ou de plongée dans les rouages du piège, brise partiellement le huis-clos et dévoile une réalité insoupçonnable et monstrueuse. Surtout, le film a le mérite de dérouler jusqu’au bout sa logique infernale. Cette inflexibilité dans le scenario – puisque rien ne vient dévier la destinée tragique des deux héros – instille une tonalité totalement désespérée à Vivarium et témoigne d’une belle intransigeance de la part du réalisateur, qui aurait aussi bien pu céder à des facilités plus consensuelles.

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L’apparition d’un enfant dans cet univers complètement dystopique a de quoi surprendre. Loin d’apaiser les tensions entre Tom et Gemma, ce bébé, livré un beau matin dans un colis, ne fait que distendre des relations déjà très dégradées par l’isolement et l’enfermement. On pourrait arguer que Lorcan Finnegan ne fait ici que reprendre à son compte la figure de l’enfant monstrueux chère aux films d’horreur. Pourtant, si ces séquences sont effroyables, c’est qu’elles ne font qu’exacerber une réalité familière. Qui n’a jamais mesuré la cruauté innée des enfants ? A commencer par la scène où l’enfant tourne en rond dans la maison en aboyant à la perfection et en répétant ad nauseam le mot « chien ». Le mimétisme ahurissant de l’enfant, sa capacité toute perverse à monter les parents l’un contre l’autre, sont – on le sait – des caractéristiques que l’on reconnaît aux jeunes enfants, ici rendues terrifiantes par leur aspect paroxystique et grimaçant.

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Dans Vivarium, Lorcan Finnegan confie avoir voulu dénoncer le consumérisme et l’aspiration à la propriété privée sous la forme d’un « conte surréaliste et tordu ». Le pari est réussi, tant le film fait intervenir l’absurde et joue sur des compositions visuelles vertigineuses, où domine une impression d’irréalité. Le décor emprunte son univers visuel aux peintres surréalistes, à commencer par Magritte, qui est de tous les plans. On reconnaît les toiles du peintre belge, en particulier la série intitulée La trahison des images, dans le choix de maisons aux couleurs pastel, les contrastes de lumière, la reproduction à l’infini du même et les alignements symétriques des habitations. La fuite est impossible pour les protagonistes et – l’ironie est cruelle – regarder le ciel ne leur permet même plus de s’échapper mentalement, tant les nuages arborent des formes identiques. Ainsi, l’environnement des personnages, réduits à des rats de laboratoire, s’apparente à une immense cage à ciel ouvert, à un vivarium géant, puisque même l’horizon semble artificiel. De même, les personnages enfermés en sont réduits à répéter les mêmes actions quotidiennes, et de nombreux plans montrent Tom et Gemma en train de reproduire des gestes mécaniques, comme pour insister sur l’ennui désespéré d’une vie de plus en plus désincarnée.

Ainsi, avec Vivarium, Lorcan Finnegan invite son spectateur à un voyage sans promesse de retour et parvient à mettre le fantastique au service d’une fable terriblement dérangeante.

Durée : 1h38

 

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