Ron Howard – « Le Journal » (« The Paper ») (1994)

Symbole de liberté, d’insoumission, dernier rempart contre la tyrannie et les complots lovés au sein de la démocratie, le journaliste a, de tout temps, suscité l’intérêt d’Hollywood, machine à fantasmes toujours en quête de nouvelles figures de chevaliers blancs. Si Citizen Kane présente la presse comme un cinquième pouvoir susceptible de devenir un outil de propagande pour un magnat mégalomane rêvant de politique, elle est, dans la plupart des cas, synonyme d’engagement désintéressé. Enquêtant sur un scandale politique (Les Hommes du président, Pentagon Papers), des crimes sexuels au cœur d’une institution (Spotlight), un lobby surpuissant (Révélations) ou un tueur en série insaisissable (Zodiac), le reporter fascine. Avant de signer l’un de ses meilleurs films en 2008 avec Frost/Nixon, Ron Howard avait déjà abordé la profession au milieu des 90’s avec ce quelque peu oublié Le Journal, désormais disponible en combo Blu-Ray / DVD édité par Elephant Films. Cinéaste inégal, capable du pire (la trilogie adaptée de Dan Brown), comme du meilleur (Rush), il est souvent considéré comme un yes man sans génie ni réelle personnalité. Après avoir débuté comme acteur dans nombre de séries télévisées et de films (American Graffiti de George Lucas notamment), il rejoint l’écurie New World Pictures de Roger Corman et réalise son galop d’essai avec Grand Theft Auto (Lâchez les bolides ! dans la langue de Molière) en 1977. Alternant ensuite blockbusters (Solo : A Star Wars Story, Apollo 13) et petites productions (Gung Ho, Portrait craché d’une famille modèle dans lequel il donne sa chance à un tout jeune Joaquin Phoenix), il devient peu à peu une valeur sûre de l’industrie. Capable de signer une poignée d’œuvres devenues cultes (Cocoon, Splash, Willow) et de rafler les plus grandes récompenses (Oscars du meilleur film et du meilleur réalisateur pour Un Homme d’exception), il peine pourtant à s’imposer aux yeux du public comme un véritable auteur. En 1994, tout juste sorti d’Horizons Lointains, fresque académique à gros budget réunissant Nicole Kidman et Tom Cruise, il tourne donc The Paper (de son titre original). On y suit la folle journée d’Henry Hackett (Michael Keaton), rédacteur du New York Sun, obligé de jongler entre la pression de son travail et la grossesse de sa femme Martha (Marisa Tomei), sur le point d’accoucher…

(© Copyright Elephant Classic Films)

Problématique centrale, du héros devant trouver une Une à l’heure pour la publication du lendemain, à ces deux jeunes hommes accusés à tort de meurtre et dont l’innocence doit être rendue publique, le temps est au centre du récit aussi bien que de la mise en scène d’Howard. S’ouvrant sur une horloge indiquant l’heure fatidique d’un crime crapuleux, le long-métrage multiplie les plans sur des pendules, des montres (avec un graffiti faisant référence à Salvador Dalí), la caméra pénétrant même dans le mécanisme d’un réveil lors du générique, tel le spectateur plongé dans les rouages d’un journal. Le script se déroule durant vingt-quatre heures, une seule et unique journée qui va voir le fonctionnement du quotidien totalement bouleversé, les relations entre les employés et la hiérarchie, chamboulés. De par son obligation de rendre compte d’une actualité brûlante, sa recherche de l’information inédite, de la news, la rédaction est ici présentée constamment en mouvement, telle une fourmilière où chaque individu s’affaire consciencieusement, sans répit. La bande-son s’accompagne ainsi parfois du bruit d’une trotteuse, égrainant les secondes, rythmant le tempo crescendo d’un film, s’ouvrant sur le train de vie banal des journalistes, pour gagner peu à peu en nervosité et en effervescence, jusqu’à un climax efficace et frénétique. Cette urgence constante (accompagnant un véritable drame humain doublé d’une erreur judiciaire) est parfaitement résumée dans une réplique de la rédactrice en chef, Alicia Clark (Glenn Close) : « Notre vérité ne dure qu’un jour ». Un rapport à l’immédiateté, à l’instantané quoi qu’il en coûte, qui trouve un écho moderne dans la culture de l’éphémère à l’heure des réseaux sociaux et des chaînes d’info en continu.

(© Copyright Elephant Classic Films)

Centré majoritairement autour de la vie de l’univers rédactionnel, de leurs efforts afin de faire vivre le quotidien, le réalisateur ne cherche pas à glorifier la presse mais à filmer les journalistes à hauteur d’homme. Dans son interview présente en bonus, David Mikanowski (journaliste au Point Pop) revient d’ailleurs en détails sur l’importance des travailleurs chez le cinéaste. Des pompiers de Backdraft aux ouvriers de Gung Ho, voire même l’équipe d’astronautes d’Apollo 13, il est fasciné par les groupes de femmes et d’hommes besogneux, unissant leurs efforts dans un but commun. Ici, pas de défense forcenée du troisième amendement, ni de révélation d’un complot politique ou industriel, juste le besoin de boucler une édition, de révéler des scoops sans pour autant tomber dans le sensationnalisme (en témoignent les incessants débats entre le héros et Alicia). L’introduction du long-métrage, avec son ambiance anxiogène accentuée par les lumières stroboscopiques d’un métro en marche, laisse à penser que toute l’intrigue se concentrera sur les deux jeunes Noirs accusés à tort du meurtre de riches Blancs (les tensions raciales sont au cœur de la discussion du duo d’adolescents avant la macabre découverte). Pourtant, le récit préfère se concentrer sur la couverture médiatique de l’événement, l’enquête passant au second plan et les révélations de coup monté ne découlant au final que de l’impératif d’obtenir une Une choc. Cette recherche de réalisme dans les coulisses des médias est à attribuer en premier lieu au très bon scénario écrit par David Koepp (également coproducteur) et son frère Stephen, journaliste à Newsweek, entre autres, et rédacteur en chef de TIME Magazine. La véracité palpable de chaque situation, de chaque friction entre les personnages, et donc hérité de l’expérience de ce dernier, faisant ainsi de The Paper, une photographie détaillée d’une profession pourtant maintes fois traitée au cinéma.

(© Copyright Elephant Classic Films)

La rédaction semble omniprésente jusque dans la vie privée des personnages : Martha, travaillait comme journaliste avant son congé maternité, Bernie White (Robert Duvall) essaye de renouer les liens avec sa fille qui lui a tourné le dos car il n’était pas assez présent, Alicia entretient une relation extraconjugale avec un collègue… Le microcosme génère autant de tensions professionnelles, d’incompatibilité dans les méthodes, que de coucheries, d’inimitiés ou de relation réellement solides. Les journalistes ne sont pas des blocs dénués de toute émotion, de toute personnalité, ne vivant que pour leur mission, en cela, le film est l’antithèse du soporifique Spotlight (avec lequel il partage le même acteur principal). Si les excellents dialogues (ravivant le souvenir du formidable Glengarry sorti deux ans plus tôt) ne sont pas étrangers à l’énergie se dégageant du long-métrage, le casting est le véritable catalyseur de l’ensemble. Parmi eux, notons un excellent Michael Keaton, hyperactif accro à la caféine et au Coca-Cola tout en ironie et en sourire en coin, Glenn Close, toujours impeccable dans les rôles exécrables, ainsi que les seconds rôles de prestige, Jason Robards, Duvall (qui remplace Paul Newman, d’abord pressenti) et William Price, tous deux déjà à l’affiche de Network. Le personnage de tyrannique et ambitieuse rédactrice en chef (elle court les soirées mondaines et fait semblant de connaître Robert De Niro qu’elle surnomme « Bob ») renvoie d’ailleurs à celui de la programmatrice campée par Faye Dunaway dans le film de Sidney Lumet. Microcosme en perpétuelle ébullition, les locaux du quotidien sont arpentés par la caméra de John Seale (collaborateur attitré de Peter Weir, dont le dernier fait de gloire avant sa retraite fut de signer la photo de Mad Max : Fury Road) dans de longs mouvements à la steadycam. Bien que faisant le choix du réalisme, notamment lors des scènes de réunions de la rédaction, très vives et bruyantes, Ron Howard s’autorise çà et là quelques percées angoissantes (Alicia perçue telle une menace invisible, seule sa voix se fait entendre) ou poétiques (la très jolie conclusion, mettant en parallèle le rapport à la filiation de deux personnages), comme des moments suspendus, des respirations dans le récit. Long-métrage faussement anecdotique qui peine à s’élever au niveau de ses illustres modèles engagés (Les Hommes du président en tête), The Paper demeure un divertissement plaisant et attachant dans sa peinture d’une profession plongée dans l’urgence de l’actualité, scrutant des Sisyphe modernes relevant inlassablement le défi de faire vivre l’information jour après jour.

(© Copyright Elephant Classic Films)

Disponible en Combo Blu-Ray / DVD chez Elephant Films. 

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A propos de Jean-François DICKELI

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