Après le succès critique et publique de son premier long métrage officiel, Le Masque du démon, Mario Bava se retrouve dans la position difficile du cinéaste attendu au tournant. Preuve d’un manque d’ambition ou d’une modestie à toute épreuve, le cinéaste est réquisitionné pour épauler Raoul Walsh sur Esther et le Roi par la maison de production la Gallatéa. Puis, il est engagé pour seconder le tâcheron Henry Levin sur Les Mille et une nuit, adaptation poussive des contes orientaux sauvée par la beauté des images et des décors, marque de fabrique de l’Italien. Il accepte, pour son film suivant, cette fois réalisé en solo, une commande qui pourrait sonner l’effondrement artistique d’un artisan qui ne semble pas très regardant sur les propositions. Produit par Achille Piazzi pour une somme dérisoire, Hercule contre les vampires n’inaugure rien de bon parmi la pléthore de péplums qui défile sur les écrans au début des années 60. L’histoire, d’une naïveté désarmante se résume à peau de chagrin. Après un long périple semé d’embûches, les fameux travaux peut-être, Hercule le demi-dieu retrouve sa bien-aimée, Diane, inconsciente. Le repos du guerrier n’aura pas lieu. Il va devoir la ramener à la vie. Selon l’oracle Médée, la seule manière d’accomplir sa mission est de trouver la pierre sacrée dissimulée au cœur de la terre dans le royaume d’Hadès. Accompagné de ses fidèles Télémaque et Thésée, il embarque sur un navire à la recherche du joyau. Il ignore néanmoins, après avoir confié Diane au roi Licos que ce dernier est responsable de l’État de Diane, projetant de la garder pour lui. Un combat entre le Bien et le Mal va se déchaîner entre le valeureux Hercule et le perfide Licos. Nul ambiguïté ou complexité ne vient enrayer un scénario manichéen, pourtant signé Duccio Tessari et Franco Prosperi, peuplé de personnages unidimensionnels dont le sort nous désintéresse rapidement. Mario Bava respecte le cahier des charges, exhibe la musculature de son héros qui ne cesse de prouver sa force au gré d’exploits rocambolesques, observés avec un regard amusé, pas très éloigné de la parodie. Cette distanciation, qui n’est en aucun cas du mépris, est compensée par la richesse des jeux de lumière et une iconographie marquante.

copyright Artus Films

Cependant, ce talent plastique incontestable déséquilibre le film. Il ne s’agit pas comme chez certains grands formalistes de transcender une histoire conventionnelle pour la rendre passionnante par le pouvoir de la mise en scène. La démarche de Mario Bava, plus instinctive, s’avère plus compliquée, résultat d’un ensemble moins cohérent et articulé que certains classiques du péplum italien comme Hercule à la conquête de l’Atlantide. Le film pâtit d’une histoire simpliste, sans relief, enchaînant les péripéties de manières répétitives. Alors pourquoi Hercule contre les vampires  est une merveille, une expérience sensorielle insolite pour une production commerciale ? La question du décrochage est au cœur de la réussite d’un film où la mise en scène magnifique, hypnotique, joue en solo, autonome par rapport aux événements qui se déroulent. Le geste grandiose de Mario Bava, presque suicidaire, s’avère de penser son film comme une suite de tableaux embarquant le spectateur dans un monde parallèle, un ailleurs fantasmé loin du réel et même de l’univers balisé du genre – principe que reprendra à son compte un autre grand du cinéma populaire italien, Riccardo Freda, avec Masciste en enfer, l’année suivante en 1962. Pour apprécier cette fantaisie psychédélique avant l’heure, il est presque conseillé de se désintéresser de la littérature et d’admirer la succession de toiles. Il est courant de perdre le fil narratif d’un film, de se laisser embarquer dans ses propres rêveries soit parce que le film ne nous intéresse guère soit parce qu’il nous égard. Mais il arrive qu’un métrage vous invite chaleureusement à vous transporter vers un ailleurs sollicité par les inclinaisons esthétiques purs. L’art pour l’art sans chercher à valider quoique ce soit. Hercule et les vampires produit cet effet sidérant de rupture, de décrochage. Et, paradoxalement, c’est bien grâce à ce décrochage que le plaisir sensoriel est décuplé. Une approche littérale du film ne permet pas d’en saisir toute la splendeur. Au contraire, vu le côté rudimentaire des exploits décrits et des rebondissements, le spectateur moyen sevré par la narration alambiquée des séries contemporaines peut rejeter un tel film, à la fois naïf et malicieux. Mario Bava ne cherche même pas, à contrario d’un Vittorio Cottafavi et d’un Riccardo Freda, à dynamiter le récit de l’intérieur, lui conférant des dialogues ironiques, suggérant des sous-textes, de rejouer des tragédies à partir de situations candides. Il n’est pas rattaché à la tradition littéraire, voire théâtrale du cinéma. Par contre, au-delà de l’artisan consciencieux, il expérimente constamment, multiplie les trouvailles graphiques, invente des décors gothiques de toute beauté, inonde le cadre de teintes mauves, pourpres, bleues et vertes, au détriment de la vraisemblance, laisse échapper des volutes de fumée cache misère inventif d’un budget anémique. Grâce à sa double fonction de metteur en scène et de directeur de la photographie, il s’impose comme un magicien de l’image, un prestidigitateur capable de transformer trois bouts de cartons en un royaume des enfers, transcendé par un sens de la composition du cadre unique, donnant la sensation, par des trucages malicieux, d’une très grande profondeur de champs.

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Le geste cinématographique purement gratuit est celui d’un peintre, d’un créateur à la recherche d’une forme de pureté. Mario Bava n’est jamais aussi à l’aise qu’avec l’artifice, le faux, les effets en trompe l’œil même si la pauvreté évidente du budget l’oblige à créer un monstre de pierre frisant le ridicule. Mais c’est bien peu comparé aux splendeurs poétiques irradiant le film. La levée des goules s’extirpant de la terre s’offre comme un grand moment de poésie macabre. C’est bien sous terre, au royaume des ténèbres, que l’inspiration du cinéaste se décuple et non en pleine lumière dans des décors naturels filmés platement, inversant ainsi le mythe de la caverne de Platon. Mario Bava ne se contente pas de raconter une énième histoire d’Hercule, il en profite surtout pour matérialiser à l’écran sa vision sombre de l’humanité, qui explosera littéralement plus tard dans ces chefs d’œuvre d’épouvante gothiques. La présence de Christopher Lee renvoie à son personnage maléfique et tourmenté de Dracula, ce qui explique le titre français car nul vampire n’apparait à l’écran. Cette figure des ténèbres est la seule qui intéresse un cinéaste visiblement mal à l’aise avec le reste de la distribution, à commencer par un Rex Park inexpressif.

Ainsi, le réalisateur s’acquitte merveilleusement de la commande. L’année suivante, il partira plus au Nord, du côté des grands guerriers nordiques avec La Ruée des Vikings, autre forme de péplum dérivé.

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Edité par Artus Films dans un combo DVD/BLU RAY, Hercule contre les vampires sort enfin dans sa version intégrale et bénéficie surtout d’une copie absolument somptueuse. Le film est agrémenté d’une interview des comédiens Giorgio Ardisson et Fabio Metelli. Ce bel objet contient surtout un magnifique livret de 80 pages, Sur les berges du Styx, écrit par le spécialiste Michel Eloy,  revenant sur Mario Bava, la figure culte d’Hercule, l’histoire du péplum et même Dracula.

 

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