Lamberto Bava – « Baiser macabre »

Avant toute chose, il convient de rappeler que l’amateur de cinéma bis et de curiosités déviantes est particulièrement gâté en ce moment. Non seulement de nombreux éditeurs exhument des petites perles inédites ou remettent à l’honneur des titres de nos vidéoclubs d’antan, mais certains d’entre eux effectuent en plus un travail éditorial remarquable autour de leurs sorties. A l’instar d’ « Artus Films » ou du « Chat qui fume », « The ecstasy of films » nous propose non seulement le premier film de Lamberto Bava dans une copie restaurée de toute beauté mais nous offre également de riches suppléments : un entretien avec le cinéaste, fils de Mario Bava, et deux interviews consacrées aux scénaristes du film avec d’un côté, Pupi et Antonio Avati, de l’autre, Roberto Gandus. Enfin, le DVD et le Blu-Ray sont accompagnés d’un livret instructif d’une vingtaine de pages signé Marc Toullec, bien connu des lecteurs de Mad Movies.

Après avoir été assistant réalisateur pour son père mais aussi pour des cinéastes comme Ruggero Deodato (le fameux Cannibal Holocaust) et Dario Argento (Inferno), Lamberto Bava signait donc son premier long-métrage en 1980 après avoir réalisé un épisode d’une série télévisée.

Baiser macabre séduit immédiatement par son atmosphère et par une manière assez habile de ne pas se laisser enfermer dans le cadre strict d’un genre. A part le tout dernier plan, le film ne relève pas du fantastique et ne joue pas la carte du surnaturel. De la même manière, si certaines scènes se révèlent assez sanglantes, elles ne suffisent pas à ranger l’œuvre dans la catégorie « horreur », une étiquette qui conviendra par la suite parfaitement aux deux Démons du même Lamberto Bava.

Inspiré (du moins, c’est ainsi que l’on nous le présente au début du film) d’un fait divers, le film est avant tout une ahurissante histoire d’amour nécrophile. Sitôt que son mari tourne les talons, la belle Jane (Bernice Stegers) se rend chez son amant Fred. Mais sa fille Lucy ne l’entend pas de cette oreille. Pour faire revenir en urgence sa mère à la maison, elle noie son petit frère sur lequel elle était censée veiller. Pensant qu’il s’agit d’un accident, Jane demande à son amant de la raccompagner le plus rapidement possible. C’est alors qu’ils sont victimes d’un violent accident de voiture qui coûtera la vie au jeune homme…

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Si on s’en tient à ce résumé, le film semble emprunter la voie d’un cinéma d’épouvante puritain axé sur la punition d’une femme pécheresse. Bava ne se prive d’ailleurs pas de jouer avec les clichés en filmant conjointement, en montage parallèle, la mort du petit garçon et l’orgasme  de la mère qui l’a abandonné.

Pour avoir trompé son mari et abandonné ses enfants, Jane perd tout. Pourtant, c’est elle que nous retrouvons dans l’appartement de son amant défunt. Face au jeune concierge aveugle de l’immeuble, elle se livre à de curieux rites funéraires pour célébrer la mémoire de Fred.

Par petites touches, Lamberto Bava installe une atmosphère morbide et vénéneuse. Le film entier repose sur une surprise que je ne dévoilerai pas même si le pot-aux-roses est facilement devinable pour le spectateur. Au-delà de cette révélation, c’est un rythme nonchalant et envoutant qui fait la force de ce récit. A la manière de Truffaut dans La Chambre verte, Jane honore la mémoire de son amant en bâtissant un petit cénotaphe (à base de photographies, d’effets personnels du défunt…), en allumant des bougies et en portant des déshabillés vaporeux annonçant de mystérieux jeux érotiques et nécrophiles.

L’incroyable aplomb avec lequel Bava aborde ce thème pourtant tabou ne laisse pas de surprendre. Certes, Buñuel avait défriché le terrain (Les Hauts de Hurlevent, une fameuse séquence de Belle de jour…) avec quelques joyeux artisans du cinéma gothique italien (Freda notamment) mais ici, tout le récit est construit autour de cette passion folle et dévorante d’une femme pour un mort.

A cela, il convient d’ajouter une autre figure pas forcément rare dans le cadre du cinéma fantastique mais que Bava pousse à son paroxysme : celle de l’enfance maléfique. Car l’autre personnage principal de Baiser macabre, c’est Lucy. Après avoir tué son petit frère, la pré-adolescente persiste à tourmenter sa mère et cherche à percer son secret. Le temps d’une mémorable scène de repas, le cinéaste nous montre une enfant aussi sadique que monstrueuse, prête à toutes les extrémités pour confondre sa mère.

D’un strict point de vue narratif, le film ne propose pas de nombreux rebondissements mais s’attache à bien caractériser les personnages pour rendre encore plus dément le climat de folie générale : les rituels érotiques de la mère, la figure monstrueuse de la fille et ce jeune concierge aveugle, amoureux éperdu de la belle Jane. Le spectateur s’identifie d’ailleurs à ce jeune homme et le fait qu’il soit handicapé, incapable de saisir tous les enjeux d’un drame qu’il ne peut pas voir, renforce le malaise que le cinéaste cherche à susciter.

Pour ce premier coup d’essai, Lamberto Bava ne se montre pas indigne de son père à qui il emprunte quelques caractères esthétiques : un goût pour les coloris vifs et pour les accords de musique stridents … La mise en scène tire un riche profit des décors et joue de façon très belle avec les couleurs, les matières (les draps, les rideaux, les déshabillés de l’héroïne…) et les ombres (celles du grand escalier, par exemple).

Parfaitement à l’aise avec ce huis-clos (ou presque) cauchemardesque, le cinéaste signe une œuvre étonnante qui séduit moins par ses quelques effets spectaculaires que par son climat délétère et morbide dont la violence psychologique s’avère finalement bien plus perturbante que moult épanchements d’hémoglobine…

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Baiser macabre de Lamberto Bava

(Macabro – Italie – 1980)

Avec : Bernice Stegers, Stanko Molnar, Roberto Posse

Combo Blu-Ray / DVD édité par The Ecstasy of films

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A propos de Vincent ROUSSEL

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