Jean Becker fait ses armes dès les années 50 aux côtés d’Henri Verneuil (Maxime/Le Grand Chef), et surtout de son père Jacques, notamment sur Touchez pas au Gribsi et Les Amants de Montparnasse. Leur ultime collaboration, Le Trou, en 1960, accouche d’un classique du septième art, mais a raison de la santé de son géniteur qui décède peu après la fin du montage. Jean vole alors de ses propres ailes et réalise quatre longs-métrages (dont trois avec Jean-Paul Belmondo) de 1961 à 1966. Sur son coup d’essai, Un nommé La Rocca, il adapte José Giovanni (en charge des dialogues), la présence de l’auteur et scénariste du Trou crée ainsi une filiation avec l’œuvre de son aîné, que la suite de sa carrière viendra par ailleurs partiellement démentir (des échos thématiques demeurent de manière éparse). Lassé par le monde du cinéma, il se tourne vers la télévision en 1965 en s’exerçant sur la série Les Saintes chéries, avant de multiplier les réalisations de publicités. Un jour, le producteur Serge Silberman lui présente un écrivain de plus en plus convoité, Sébastien Japrisot, qui a notamment œuvré sur les scripts du Passager de la pluie de René Clément et Histoire d’O de Just Jaeckin. L’entente entre le cinéaste et le romancier, en plus de nouer de solides liens amicaux, génère l’envie d’un projet commun, mais leurs premières tentatives s’avèrent infructueuses. Plus tard, Japrisot propose une ébauche de récit qui retient l’attention du metteur en scène, cependant ce dernier lui suggère d’en faire au préalable un livre en vue d’une éventuelle adaptation. Il s’intitule L’été Meurtrier et devient rapidement un succès littéraire, de nombreux producteurs et réalisateurs manifestent des offres afin d’en acquérir les droits, l’écrivain est inflexible, il ne veut travailler qu’avec Jean Becker. La transposition en scénario se heurte à un dilemme, une version de quatre heures pour la télévision ou une autre réduite à deux heures pour le grand écran. La première option est vite évacuée en raison de deux motifs rédhibitoires : la collaboration avec Antenne 2 est exclue par Becker, tandis que TF1 trouve le film trop violent. Directement pensé pour Isabelle Adjani dans le rôle principal, le projet se heurte au planning de l’actrice (elle est à ce moment-là enceinte) puis à un refus relativement strict malgré son intérêt pour l’histoire. Près de 300 comédiennes sont auditionnées, le cinéaste s’engage moralement auprès de Valérie Kaprisky, remarquée chez Jean-Marie Poiré dans Les Hommes préfèrent les grosses, après avoir une première fois relancé Adjani, qui s’apprêtait à partir tourner Antonieta de Carlos Saura au Mexique. Un coup de fil en pleine nuit de l’interprète d’Adèle H. revenant sur sa décision, occasionne un ultime revirement, et scelle le casting féminin. Côté masculin, Gérard Depardieu décline, Patrick Dewaere se suicide avant d’avoir donné une réponse, c’est finalement Alain Souchon qui est choisi et retrouve sa partenaire de Tout Feu, tout flamme. En Mai 1983, le métrage est projeté au Festival de Cannes et sort en simultanée dans les salles françaises où il triomphe : il cumulera plus de cinq millions d’entrées. Plus gros succès de son auteur, L’été Meurtrier récolte ensuite quatre Césars dont celui du meilleur scénario d’adaptation et de la meilleure actrice. Inédit en haute-définition, le voilà désormais disponible en Combo DVD/Blu-ray chez M6 Vidéo, fourni d’un nouveau master 4K.

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En 1976, la jeune Éliane (Isabelle Adjani), sensuelle et aguicheuse, emménage dans un petit village de Provence avec Gabriel (Michel Galabru), son père adoptif paralytique et sa mère Eva Braun (Maria Machado). La jeune femme fait alors la rencontre d’un pompier volontaire du village, surnommé Pin Pon (Alain Souchon), dont elle finit par tomber amoureuse.

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« Je serai le juge et je serai le jury, dit Fury, le rusé compère. J’instruirai seule toute l’affaire et je vous condamnerai à mort. » À l’issue du générique, rythmé au son de la bande originale culte de George Delerue et des images observant la traversée d’un voyageur, se trouve cette citation de Lewis Carroll tirée d’Alice au pays des Merveilles, référence importante pour Sébastien Japrisot, qui ouvrait déjà son roman. S’ensuivent un changement de cadre et d’ambiance, indiqués par la chaleur de l’été et le chant des cigales, nous voilà désormais au cœur d’un petit village de Provence. La voix-off descriptive de Pin Pon se charge d’entamer les présentations et de nous familiariser avec le décor. Un code littéraire, dont s’accommode immédiatement et avec une certaine élégance Jean Becker, alternant monologues au passé et dialogues présents, légère distanciation et immersion pure. Cette évocation de souvenirs emprunte de tendresse, gagne en pertinence par sa mise en scène, attentive aux détails, précise et frontale, à l’instar de cette partie de jambe en l’air dans une salle de cinéma fermée, où comment un espace public, devient celui de retrouvailles secrètes. Peinture d’un quotidien nourri aux non-dits et rumeurs, où chacun observe, épie son prochain, fantasme à tort ou à raison des péripéties ordinaires, aux fondements plus ou moins solides. La photographie signée d’Etienne Becker (frère du cinéaste) saisit naturellement le potentiel visuel de chaque accessoire mais aussi l’envergure des décors et la cinégénie des acteurs : elle impose un pur paysage cinématographique. Ce cadre rural faussement commun, facilite l’identification du spectateur, pour mieux laisser se révéler ses enjeux et ses singularités. Durant son premier acte, le réalisateur feinte la chronique estivale, gentiment légère, en observant les prémisses d’une romance naissante entre deux jeunes adultes. La subjectivité assumée du point de vue, transforme Eliane en pur objet de désir et de fascination, n’existant qu’à travers un regard exclusivement masculin. La jeune femme détonne à chacune de ses apparitions (ses vêtements systématiquement « remarquables » aux couleurs vives) tout en étant significativement privée de parole : il faut attendre quinze minutes pour entendre sa voix. Toutefois, une scène pivot vient complexifier son portrait et amorcer une bascule de l’intrigue ainsi que l’emballement de sa mécanique scénaristique. Précédée de passages courts mais marquants (le choix de la tenue à la fenêtre, l’étrange crise en voiture), la séquence du restaurant donne à Isabelle Adjani l’opportunité d’un numéro de jeu impressionnant de naturel dans ses nombreuses ruptures, tour à tour frivole, drôle puis triste et en larmes. Dans la foulée, les embrassades en pleurs, constituent un pic de bonheur, entaché d’une douleur alors inexplicable. Un changement de point de vue soudain, transforme Eliane en narratrice, laquelle s’exprime alternativement à la première et troisième personne du singulier, avant de dévoiler un intriguant dessein : « Maintenant il faut que je sois patiente. Je les retrouverai tous, je le ferai payer cher à eux et à leurs familles ». En une réplique, L’été Meurtrier prend une dimension et une envergure nouvelles, distille son identité, cette saga familiale croisant le thriller vengeur, se pose en relecture audacieuse et audacieuse du Rape & Revenge.

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Le mystère s’épaissit (pourquoi Eliane accorde t’elle autant d’importance à ce piano mécanique ?), tandis que des retours dans le temps parsèment peu à peu le récit. Ils offrent des éléments d’éclaircissement autant qu’ils contribuent à faire de l’intrigue un puzzle à reconstituer, les points de vues et versions ne cessant de se multiplier à mesure que le film avance. En ce sens, Sébastien Japrisot recolle fidèlement à la structure de son roman, divisé en six parties, épousant chacune le regard clairement défini d’un personnage. Cependant, cette transposition pour le cinéma ne saurait se résumer à un travail facile de décalque, le scénariste et romancier offre à Jean Becker à matériau en or, permettant à ce dernier de valoriser ses atouts et compétences. Les nombreux monologues détaillés, par exemple, ne sauraient se substituer au pouvoir sans commune mesure des images, Japrisot parvient ainsi à un équilibre délicat, où chaque mot semble avoir été pesé et sous pesé au préalable, laissant le champ libre au cinéaste pour donner une seconde vie à son histoire. Très inspiré, Becker se montre aussi à l’aise sur le terrain de la sensualité (rapport à la nudité débridé mais jamais gratuit), à la faveur d’un amour évident pour ceux et celles qu’il contemple, qu’adroit lorsqu’il est amené à filmer l’insoutenable. Le flashback consacré au viol, constitue un sommet de maîtrise, de la durée des plans aux choix d’éclairages, en passant par l’utilisation de la musique, où chaque éléments nourrit un climax brutal et éprouvant, lequel impact immédiatement le regard. Dans un registre moins violent, il signe une magnifique séquence centrée sur Cognata (exceptionnelle Suzanne Flon), la tante sourde, se remémorant des souvenirs relatifs à la terrible agression. Les poids des mots et des actions cèdent progressivement au silence d’un gros plan bouleversant sur le visage de son actrice, esquissant une larme. En un court instant, ce personnage longtemps en retrait gagne une ampleur et une profondeur insoupçonnées. L’alchimie totale entre le scénariste et le réalisateur, n’explique pas à elle seule, la réussite presque miraculeuse de L’été Meurtrier, il est nécessaire de dire quelques mots de sa distribution impériale et homogène. Isabelle Adjani, à l’affiche la même année du formidable thriller désespéré de Claude Miller, Mortelle Randonnée, dans lequel elle incarnait une tueuse psychopathe transformiste, une composition troublante et faussement superficielle, trouve ici un autre rôle à la démesure de son talent. Sensuelle et borderline, fragile et manipulatrice, détestable et attachante, elle incarne magistralement et avec un naturel sans équivoque, toutes les facettes d’une héroïne hors normes dans le paysage du cinéma français. Alain Souchon, chanteur à succès reconnu mais acteur encore débutant, épate. D’une justesse inébranlable et d’une sincérité touchante, il campe une âme innocente, ravagée puis corrompue par sa bonté et ses sentiments, son désir d’être à la hauteur de la femme qu’il aime, sans que jamais sa crédibilité ne s’étiole. Michel Galabru, davantage reconnu pour ses prestations dans des comédies telles que la saga des Gendarme, La Cage aux Folles ou encore Le Viager, en dépit d’incursions dramatiques notables comme Le Juge et l’Assassin ou Le Choix des Armes, se livre à une composition bouleversante. Il trouve l’un de ses plus beaux rôles avec ce contre-emploi mutique, tout en douleurs contenues et enfouies, rongé par le poids des secrets, attendant patiemment son heure, physiquement réduit à l’inactivité.

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Grand film populaire, sur lequel le temps n’a pas eu la moindre prise, L’été Meurtrier déploie un récit ample et captivant, intelligemment écrit et mis en scène, en plus d’être brillamment interprété. Près de quarante ans après sa sortie, il n’a rien perdu de son charme initial et de sa puissance intrinsèque : ni plus ni moins que l’une des fictions françaises essentielles de la décennie 80. Le beau combo concocté par M6 Vidéo, s’accompagne de deux suppléments, l’un en compagnie de Jean Becker, insistant sur la qualité du travail de Sébastien Japrisot, disant n’avoir eu « qu’à mettre en scène » et ne pas avoir modifié la moindre virgule. Il explique qu’il s’agit de sa première réalisation mettant une femme au centre de l’action, ce qu’il perçoit telle une marque de fabrique propre à Japrisot, il évoque également un long-métrage qui a changé sa manière de faire du cinéma. Un second document relate les souvenirs de l’actrice franco-allemande Maria Machado, qui incarne ici, la mère d’Eliane, surnommée Eva Braun. Elle revient sur l’intensité de certaines séquences de jeu tournées aux côtés d’Isabelle Adjani. Un bel objet pour une œuvre culte à voir et revoir sans modération !

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