Le soleil se lève sur la boutique, et Klara regarde le soleil. Klara aime les gens, le bruit du monde, les mouvements parfois éphémères derrière le silence de la vitrine, où la patronne l’a placé, comme une récompense. Elle rêve et elle apprend, parfois gauchement, quand elle imagine que c’est le soleil qui a permis de ressusciter le SDF qu’elle a cru, sans doute à tort, mort.

Klara apprend, pour le jour où cette « Amie Artificielle » pourra trouver son enfant, celle qu’elle accompagnera.

Cette enfant, c’est la petite Josie, qui l’a élue, en passant plusieurs fois devant la vitrine. Mais Josie est malade, et bien vite Klara, émue, n’aura qu’un but : accompagner Josie vers la guérison, contre vents et marées, contre ceux qui n’y croient pas, contre la mère qui rêve de préparer son deuil à venir, contre les médecins, contre tous, sauf le voisin de Josie, Rick, enfant rejeté parce que ses parents ont refusé de l’upgrader en le modifiant génétiquement. Contre tous et avec le soleil.

Je dois avouer ici qu’une autre raison, indépendante de l’apport vital du Soleil ou du fait d’être choisie, avait motivé mon désir d’être en vitrine. Au contraire de Rosa et de la plupart des AA, j’ai toujours souhaité avoir un aperçu plus vaste de l’extérieur – et le découvrir très en détail. À peine la grille levée, l’idée que seule une vitre me séparait du trottoir, et que je pouvais voir de près et en entier tant de choses qui jusqu’alors m’avaient paru n’être que des angles et des arêtes, m’excita au point que je faillis oublier un instant le Soleil et sa générosité.

Étonnant roman, a priori, que ce « Klara et le soleil », signé du très très grand Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature, et déjà à l’œuvre d’un travail précis et émouvant, qui questionne autant le temps qui passe, la mélancolie, la mémoire et son refoulé, l’amour et le deuil, qu’une certaine indécision dans la perception du monde, dont il se plait à révéler les abimes vertigineux entre ce que nous semblons en percevoir dans notre expérience malhabile et ce qu’il est réellement.

Travail élégant, protéiforme (dans ses ambiances, ses lieux, ses périodes) et obsessionnel, dont on pourrait citer en vrac quelques opus majeurs comme Les vestiges du jour (où le monde change et un siècle passe derrière les vitres du majordome d’un domaine, incroyablement bouleversant, et dont le film parvient à se hisser à hauteur d’œuvre), Le géant enfoui (émouvante variation sur la mémoire, où un couple vieillissant vit dans un monde fantasy de brumes et d’oubli, où les souvenirs s’effacent, unique œuvre non écrite à la premiere personne du singulier) ou encore l’anticipation déjà, avec Auprès de moi toujours (dont on taira les revirements, mais qui travaille aussi la mémoire, la perte de l’innocence, la peur de ce qui restera de chacun).

Au-delà du plaisir de raviver les envies de chacun envers ce grand artiste, la liste ci-dessus n’apparait que plus nécessaire, tant Klara et le soleil vient creuser, en mineur, chacun de ces sillons : adapté d’une idée originale de conte pour enfants, le roman en conserve les oripeaux de surface, entre la simplification de son intrigue, son regard innocent, ses constructions limpides de phrases, parfois troublantes tant on se questionne, dans les premiers chapitres (on y reviendra), sur un possible ratage.

Le tout teinté d’un fort corpus sous-jacent de tropes propres au roman d’apprentissage, et en particulier le roman d’apprentissage sudiste, avec un twist, et non des moindres, sur lequel nous reviendrons : ce n’est pas Josie, qui grandit.

  • Luddites et transhumanismes

Bien sûr, et l’air de rien, à travers son improbable et touchant personnage et ses situations ambivalentes et complexes (le deuil qui rode, la maladie, les rejets des autres enfants pour Rick, le rejet du père pour Klara ou l’étrange figure du sculpteur), Ishiguro y interroge un certain air du temps : le rapport aux ordinateurs, les manipulations génétiques (c’est l’une d’elles, qui visait à améliorer les enfants, qui a construit la maladie de la petite), les méfiances envers les technologies (qui, par humour, s’incarnera en un robot luddite qui rêve de détruire les machines de production), l’incarnation de soi dans un doppelganger, le transhumanisme, etc.

C’est la partie émergée de l’iceberg, la parabole la plus immédiate.

— Et c’est ce qui vous surprend ?

— Oui. Jusqu’à ces derniers temps, je ne pensais pas que les humains pouvaient choisir la solitude. Que le désir de ne pas être seul pouvait être balayé par une force plus puissante. »

Mais, au-delà des thèmes, visibles, ce qui apparait de prime abord comme une faiblesse (langage quasi enfantin, pauvreté linguistique et scénaristique relatives) se dévoilera peu à peu comme le véritable tour-de-force du roman : en prenant à corps le point de vue de Klara, page vierge qui se boote en quelque sorte comme démarre le récit, il en suit les courbes, s’affinant au fil de ses observations, se complexifiant au cœur de ses réflexions, se troublant dans un meme geste dans une cacophonie incroyable et impressionnante lorsqu’elle flanche au cœur de la ville, dans une séquence hallucinée où les bribes de visages et de récits se mélangent dans la foule d’un théâtre.

  • Le robot qui rêvait, le robot qui croyait : Toy Story de la mélancolie.

Dans un miracle assez bouleversant, en forçant le point de vue, le récit d’apprentissage devient celui du roman lui-même, et son trouble, celui de la fiction : si, comme on tend à l’oublier progressivement au fil des pages, la fiction est racontée par un robot, que reste-t-il de l’Homme ?

La mère me regarda un moment. Puis elle dit : « Ce doit être merveilleux. De n’avoir rien à regretter. De ne pas avoir envie de revenir en arrière. De ne pas songer sans cesse au passé… Tout doit être tellement plus… »

Progressivement, Klara et le soleil devient le lent déclin des frontières : que reste-t-il de l’amour ? Du deuil ? de ce qui nous fait ? De ce qui relève de la technologie et de la nature ? De la croyance, même, quand les intelligences pourront rêver d’un dieu Soleil à notre place ?

Comment, alors, grandir et vivre ?

La mère se pencha au-dessus de la table pour me voir de plus près et son visage remplit huit boîtes, laissant seulement les boîtes périphériques pour la cascade, et j’eus l’impression un instant que son expression variait d’une boîte à l’autre. Dans l’une d’elles, par exemple, ses yeux riaient cruellement, mais dans la suivante, ils étaient pleins de tristesse. Les bruits de la cascade, des enfants et des chiens s’estompèrent pour laisser place aux paroles de la mère.

« C’est bien. C’est très bien. Mais à présent je veux que tu bouges. Fais quelque chose. Continue d’être Josie. Bouge un peu pour me montrer. »

Je souris comme l’aurait fait Josie, prenant une posture décontractée, le dos avachi.

« C’est bien. Maintenant dis quelque chose. Je veux t’entendre parler.

— Je regrette. Je ne suis pas sûre…

— Non. Ça c’est Klara. Je veux Josie.

— Salut, maman. C’est Josie.

— Bien. Encore. Vas-y.

— Salut maman. Pas de quoi s’inquiéter, hein ? Je suis arrivée ici et je vais bien. »

On préserve, on transfère (et on « transfert », pour faire un jeu de mot psy), on lutte, on abdique parfois, et le conte, bien malin, ne penchera jamais d’un côté ou de l’autre, préférant à la morale le trouble des sentiments.

  • Mémoire de nos morts : un mausolée en haute définition.

Mais Ishiguro pousse, au fond, le curseur encore plus loin, jusqu’aux limites absolues de la vie.

Il y avait, il y a peu, une video (lien ici) qui avait marqué le web et troublé profondément chaque personne la regardant : dans un jardin en 3D, lunettes oculus sur le nez, une mère de famille retrouvait l’enfant qu’elle avait perdu brutalement, profitant de ces quelques minutes de douleur et de joie pour l’étreindre « virtuellement » et lui dire enfin au revoir.

La jeune fille lui souriait, la mère pleurait, de chagrin et de bonheur. Cette ambivalence, qui bouleversait dans la video, est le cœur profond de Klara et le soleil : joie, larmes, et pixels.

Et en cherchant à remplacer les enfants défunts ou à venir par la technologie, en questionnant ce qui peut se passer quand nos créations finiront par tenter de nous sauver de la mort ou mimeront nos rites, c’est alors tout l’abime vertigineux de l’Humanité (dans le sens même où on estime parfois que la civilisation a commencé lorsque nous avons enterré nos morts) qui se décline sous les limbes du temps et de la mémoire dans cette immense traversée minuscule de Klara et Josie.

« J’veux pas mourir, maman. J’veux pas que ça m’arrive.

— Tout va bien. Tout va bien. » La mère parlait aussi bas que moi un instant plus tôt.

« J’veux pas que ça m’arrive, maman.

— Je sais, je sais. Tout va bien. »

Je m’éloignai sans bruit et je sortis sur le palier obscur. Je m’arrêtai près de la rampe, regardant les étranges motifs nocturnes sur le plafond et dans l’entrée, et je réfléchis aux conséquences de ce qui venait de se produire.

On ne dévoilera pas ici plus les allants du cœur de ce grand roman qui ne semble pas l’être, humble et discret dans sa puissance. Il faut en vivre les aléas pour en saisir la vibration et les limites qui s’émoussent et semblent se creuser avec vertige jusqu’à l’émotion.

C’est l’histoire, absurde, déchirante, d’un robot qui, croyant au soleil, voulait épouser la Nature et réussir la photosynthèse. Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas : l’histoire de nos objets transitionnels (doudou, numériques ou de tissus, rites et religions, pour ne pas être seuls), l’histoire d’une initiation à l’humanité, l’histoire de notre devenir, hommes et machines, dans la croyance et le deuil, dans la tech et la mort. Pixels et chagrin. Unis, dans le trouble de ce sentiment douloureux et poignant, ce petit tic-tac : l’espoir. Moi, Robot : bouleversant.

Editions Gallimard, 384 pages, 22 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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