Damiano Damiani – “La Mafia fait la loi” (“Il Giorno della Civetta”) (1968)

Pour sa treizième parution, l’excellente collection Make My Day, supervisée par Jean-Baptiste Thoret, propose de s’intéresser à un cinéaste prolifique et éclectique, bien que trop peu connu, Damiano Damiani, au travers de l’un de ses meilleurs films, jusqu’alors inédit en DVD en France : La Mafia fait la loi. Considéré comme l’égal d’un Francesco Rosi ou d’un Elio Petri par Thoret lors de sa passionnante présentation, partageant « le naturalisme de l’un et le goût pour le grotesque de l’autre », le réalisateur ne jouit pourtant pas de la même considération, souvent cantonné à une image de faiseur appliqué, ayant touché à quasiment tous les genres, du western (avec notamment Un Génie, deux associés, une cloche, produit par Sergio Leone, avec Terrence Hill et Miou-Miou) au film d’horreur (il signa le deuxième volet de la saga Amityville, intitulé Le Possédé). Pourtant, Damiani est l’un des chefs de file d’un cinéma social, appelé « cinéma civil » par le critique et scénariste Vito Zagarrio (présent dans les bonus de cette édition), n’hésitant pas à regarder en face les travers de l’Italie (corruption de l’appareil politique et judiciaire, mainmise de la Cosa Nostra, poids des traditions) et dont le sommet demeure La Piovra, série télévisée en six épisodes qu’il réalisa en 1984. Adapté d’un roman de Leonardo Sciascia (dont les ouvrages sont également à l’origine de Cadavres exquis de Rosi et d’À chacun son dû de Petri), Il Giorno Della Civetta (titre original pouvant se traduire par Le Jour du hibou) est le premier long-métrage d’une longue série que le réalisateur consacra à la mafia, ainsi que sa première collaboration avec son acteur fétiche, Franco Nero, alors tout juste auréolé de ses succès en pistolero dans Django de Sergio Corbucci et Le Temps du massacre de Lucio Fulci. L’acteur interprète le rôle du Capitaine Bellodi, jeune officier de police idéaliste envoyé en Sicile pour résoudre un meurtre, qui va se trouver confronté à la loi du silence régnant dans un petit village dirigé d’une main de fer par un impitoyable parrain…

(Capture d’écran DVD La Mafia fait la loi © Studio Canal)

Un paysage aride écrasé par un soleil de plomb, des collines rocailleuses traversées par des routes sinueuses, chaque plan de La Mafia fait la loi tend à faire de la Sicile un vrai décor de cinéma aux relents de western (le précédent film de Damiani étant d’ailleurs El Chuncho, porté par Gian Maria Volontè et Klaus Kinski) voire un personnage à part entière, vivant et dangereux. Lieu hors du temps, isolé et détaché géographiquement du reste de l’Italie, l’île devient, sous l’œil du réalisateur, un monde à part, régi par ses propres règles, gangrené par la violence (les automobilistes passent à côté d’un cadavre sans même lui prêter attention), l’obscurantisme, la superstition et la misogynie. Première victime des maux à l’œuvre, Rosa Nicolosi (interprété par une Claudia Cardinale alors au sommet de sa carrière, qui enchaînera avec le rôle assez similaire de Jill McBain dans Il était une fois dans l’Ouest), superbe épouse d’un fermier porté disparu, objet de tous les désirs et de toutes les rumeurs diffamatoires des habitants du village (entre tentatives de viol et accusations de « débauche » et d’infidélité), elle est au centre de toutes les attentions et de toutes les hostilités. Manipulée à la fois par Bellodi et par Don Marino (le parrain local campé par Lee J. Cobb, inoubliable Juré numéro 3 de Douze hommes en colère de Sidney Lumet), elle est au cœur des scènes pivots, de longs tête-à-tête avec le jeune Capitaine dans sa ferme, au commissariat et enfin dans la chambre de ce dernier, faisant office de moments de bascules au sein de l’intrigue. Un jeu de dupes, d’apparences trompeuses se met en place entre les différents acteurs de l’histoire, renforcé par l’incommunicabilité des autochtones, secrets et tenus à l’omerta, poussant la plupart d’entre eux à ne parler que par métaphores ou messages sibyllins, à l’instar des énigmes de « l’espion » Parrinieddu (Serge Reggiani), comparant les rapports entre les habitants du village à un jeu de cartes cryptique. Ce manque de communication se retrouve opposé à la promiscuité entre des êtres condamnés à vivre proches les uns des autres, à qui il suffit pourtant (ironiquement) de s’apostropher en pleine rue pour entrer en interaction, à la fois victimes et complices d’une mafia toute puissante. Régnant par la terreur (la route, au centre de l’intrigue, se révèle littéralement construite sur des cadavres) elle garantit pourtant travail et argent à tous en échange du silence, condamnant les villageois à stagner, à ne pas avancer à la même vitesse que le reste du pays (les travaux du chantier ralentis par les manigances des criminels en sont la plus limpide métaphore). La violence latente, évoqué dès le premier plan du film sur un fusil de chasse, semble donc propre à cette population livrée à elle-même (dont le réalisateur dresse un portrait peu flatteur), comme abandonnée par l’état italien, poussée à l’illégalité (même la police fait fi des lois), les Siciliens se retrouvant qualifiés par l’un des carabiniers de « sourds et d’aveugles qui ne voient bien que pour tirer » (les dialogues se révèlent percutants et souvent assez drôles). Comme étranger à cet univers, Bellodi, solitaire, cultivé et lettré (nombreuses reproductions de tableaux de Van Gogh et de Picasso ornent sa chambre), gagne la confiance et le respect de chacun (y compris de Marino, qui le considère comme faisant partie de sa « race ») à mesure qu’il plonge en son sein, quitte à s’y perdre ou à corrompre son âme.

(Capture d’écran DVD La Mafia fait la loi © Studio Canal)

Le regard presque candide du Capitaine lors de son arrivée est également celui du spectateur découvrant les rouages d’une région, les rapports entre des personnes secrètes et mutiques, les différents acteurs du drame en jeu nous étant présenté en même qu’au carabinier fraîchement débarqué. Au détour d’un plan, où la caméra suit ce dernier de dos avant de s’élever et de révéler l’immense vallée où le chantier aux mains de la mafia s’étend, son œil devient le révélateur du paysage, du décor, mais aussi de la situation économique et politique poussée au surplace par la Cosa Nostra. Une sensation de gigantisme fugace que viendra vite contredire le reste du film, dans lequel les cadres se retrouvent souvent restreints, cloisonnés, les personnages observés à travers une fenêtre, un rideau, enfermés dans l’encadrement d’une porte, faisant naître un sentiment de voyeurisme. Hérité de Luchino Visconti, comme évoqué par Vito Zaggario dans l’interview présente en bonus, ce rapport à l’œil, à l’observation discrète et masquée, renvoie à l’opposition intérieur/ extérieur (la caméra est parfois hors d’une maison alors que la discussion a lieu dedans) chère au réalisateur du Guépard, mais aussi à la notion de spectacle, de mise en scène. Une théâtralité qui trouve un écho particulier dans la topographie et l’architecture même du village. Séparés par une place ensoleillée, centre névralgique du village où se croisent tous les habitants, se faisant face à quelques dizaines de mètres de distance seulement, le commissariat et la luxueuse villa de Don Marino permettent à leurs occupants de s’observer, de s’épier aux jumelles, afin de percer les secrets et les manigances de chacun. Cette proximité permet à Rosa, dans sa quête désespérée pour retrouver son mari, de passer d’un côté de la loi à l’autre, de Bellodi au mafieux, sans distinction morale ou éthique, comme un amusant écho à l’Homme sans nom multipliant les va et viens entre les ranches des Rojo et des Baxter dans Pour une poignée de dollars. Les yeux comme motif récurrent, ce sont aussi ceux tour à tour assoiffés de pouvoirs et accusateurs des lieutenants du parrain, filmés en très gros plans et au grand angle, déformant leurs traits lors de deux scènes mettant en avant leur cupidité et leur immoralité. Enfin, toujours prompt à jouer avec les profondeurs de champ, révélant certains personnages en zoomant ou dézoomant au sein d’un même plan, d’une même conversation, Damiani met de côté ses ambitions de voyeur indiscret en gardant caché le visage de l’assassin lors de la première séquence. Un assaillant invisible qui, s’il ouvre une fausse piste en laissant présager un classique « whodunit » cher à Agatha Christie, ne se dévoilera jamais, devenant la personnification d’une région trouble et hostile, secrète et mutique, dans laquelle le danger est omniprésent et protéiforme, cette silhouette assassine c’est tout le pouvoir de la Cosa Nostra larvé en chaque homme et chaque femme ausculté par le cinéaste.

(Capture d’écran DVD La Mafia fait la loi © Studio Canal)

 

 

 

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A propos de Jean-François DICKELI

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