Rick Alverson – “The Mountain : une odyssée américaine”

Cinéaste indépendant, auteur de plusieurs longs métrages confidentiels, Rick Alverson est à l’origine un musicien, membre du groupe Spoken et plus récemment Lean Years, une sorte de low folk un peu dark dans le sillage des meilleures productions de Drag city. Cette appartenance à une musique dépressive et planante rappelant le meilleur de Dakota Suite et The album leaf, imprègne les premières images de The mountain: une odyssée américaine, une œuvre étrange et atypique bercée par une rythmique un rien apathique engourdissant nos sens. La progression narrative au ralenti évoque les longues plages hypnotiques exécutées par ces groupes cultes comme Labradford, Pan american ou Godspeed your black emperor. Il est nécessaire de se laisser aller, de ne pas chercher à tout saisir, mais de lâcher prise.

Pour Rick Alverson le cinéma est avant tout un voyage intérieur, une mini symphonie introspective entièrement dévouée au ressenti, incitant à accepter une dérive au cœur de l’Americana des années 50. Le récit se dévoile sous nos yeux par petites touches impressionnistes. Andy, un jeune homme introverti, perd son père victime d’une crise cardiaque. Un homme étrange se présente à lui, le Docteur Wallace Fiennes, qui prétend bien connaitre sa mère, internée en hôpital psychiatrique. En réalité, Fiennes est un médecin excentrique, adepte des méthodes controversées de lobotomie. Andy accepte de l’accompagner en photographiant ses expériences. Durant ce road movie étouffant à travers l’Oregon, se rapprochant de plus en plus des malades,  Andy va assister à l’effritement de son monde intérieur en même temps qu’à l’effondrement de la carrière du médecin.

The Mountain : une odyssée américaine : Photo Jeff Goldblum

Copyright Stray Dogs Distribution

De ce sujet délicat et polémique, Rick Alverson déjoue nos attentes, ne propose aucunement une critique des dérives de la science, laissant le spectateur libre d’interpréter, à travers les yeux du jeune Andy, une histoire absurde, aux confins de la folie, parfois absconse dans ses intentions.

Les premiers plans ne mentent pas sur la nature du film, au risque d’agacer par cette propension hautaine d’afficher son caractère insolite. Le format carré, les longs plans fixes baignant dans des couleurs ternes, le recours à une scénographie précieuse immobilisant les personnages, se déploient non comme une prose prétentieuse, mais comme une vision du monde singulière, observant des personnages prisonniers d’un pays schizophrène qui ne sait plus très bien où se trouve la normalité. Le film peut se lire comme la métaphore sur d’une société dirigée par de dangereux malades souhaitant annihiler la personnalité de chacun. Rick Alverson crée un climat trouble générant une ambiguïté contagieuse traversant tout le métrage. Le docteur est-il un illuminé dangereux ou juste un homme poursuivant une quête sincère mais dénuée de sens? La rencontre avec une sorte de guérisseur jette un peu plus le trouble au point de nous égarer et nous faire perdre quelque peu le sens du film lui-même.

The Mountain : une odyssée américaine : Photo Jeff Goldblum

Copyright Stray Dogs Distribution

En apparence, The mountain surexpose son ambition de s’écarter des conventions, et de remplir le cahier des charges nécessaire à sa sélection dans des festivals indépendants à la Sundance. La présence de Denis Lavant, déversant son hallucinante logorrhée de cinq minutes ininterrompue, en franglais le confirmerait. Comme cette volonté de nous perdre dans un récit distancié ne cherchant aucune adhésion émotionnelle. Mais en grattant sous la surface, l’émotion surgit à l’improviste, à l’image de cette scène de sexe magnifique entre Andy et une future victime du zélé docteur. Au cœur d’un monde mortifère, la vie règne encore, par le sexe et peut-être le désir. La chaleur, la vie.

Construit comme une succession de tableaux inspirés des travaux de Edward Hopper, The mountain se perd parfois dans son formalisme outré mais parvient à dégager du sensible par intermittence. Le jeu effacé de Tye Sheridan, figure zombiesque, est contrebalancé par la prestation extraordinaire de Jeff Goldblum, comédien unique, qui transmet comme personne son idéalisme irraisonné aux frontières de la folie – et en plus, pour la mauvaise cause. Au milieu d’acteur figés, parfaitement intégrés dans le cadre, tels des objets fusionnant avec le décor, lui, s’agite comme un danseur, parle avec une passion communicative, injecte de l’humanité à l’homme qui mutile ses patients de leur humanité. Curieux paradoxe pour ce film imparfait, irritant et totalement hors norme. Mais qui parvient à hypnotiser comme un album de post rock, irrigué pas ses longues plages atmosphériques.

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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