Akira Kurosawa – « Yojimbo » (1961) (Wild Side)

Wild Side poursuit l’édition de films de Kurosawa commencée l’année dernière. Il y a quelques semaines, il y eut Yojimbo et Sanjuro. Et, il y a quelques jours, Le Château de l’araignée et La Forteresse cachée. Poursuivons donc, progressivement, nos comptes-rendus analytiques.

En 1961, année de sortie de Yojimbo, Kurosawa a déjà réalisé moult films qui ont consolidé sa notoriété au niveau du grand public et/ou de la critique  : Rashomon (1950), Vivre (1952), Les Sept Samouraïs (1954), Le Château de l’araignée (1957), La Forteresse cachée (1958). Il a créé, en 1959, sa propre maison de production : la Kurosawa Production Company. Après Les Salauds dorment en paix (1960), il lance Yojimbo à travers celle-ci, en « coproduction » avec la Toho – qui est d’ailleurs actionnaire de la Société du cinéaste (1).
L’action de Yojimbo se déroule au XIXe siècle et met en scène un guerrier solitaire, un rōnin. Ce terme sert à désigner, depuis le Moyen Âge, les samouraïs se retrouvant sans maître, ou exclus par lui pour diverses raisons – notamment le déshonneur. Des rōnin se reconvertissaient dans d’autres activités. Certains gardaient le sabre, devenant bandits ou mercenaires. Le phénomène s’amplifia à partir du XVIIe siècle – début de l’Ère Edo. Les rōnin étaient plutôt mal considérés, notamment par les vrais samouraïs, et ils éprouvaient parfois de la honte à revêtir ce statut, mais il arriva qu’ils soient appréciés par des franges de la population opprimées et auxquelles ils venaient en aide – on pense évidemment aux Sept Samouraïs, même si l’action de ce film se déroule dans le Japon médiéval.

Yojimbo signifie « Garde du corps ». Le protagoniste du film s’appelle Sanjuro Kuwabatake. Sanjuro est un prénom qui ne confère pas une identité particulière à celui qui le porte. On peut le traduire par « homme » – ro – de « tente ans » – sanju. Manifestement, le protagoniste invente son nom propre lorsqu’un interlocuteur lui demande, au début du récit, comment il s’appelle.

Sanjuro est un homme errant qui arrive par hasard dans un bourg tenu par deux clans rivaux et fort belliqueux qui empêchent une vie normale de s’y dérouler. Le vigile Hansuke et le tavernier Gonji lui expliquent la situation. Sanjuro, expert au sabre, pourrait se vendre comme garde du corps au chef de clan le plus offrant, assurant à celui-ci une victoire contre son ennemi. Mais le rōnin va et vient entre un clan et l’autre. Il a une idée derrière la tête. Pousser les rivaux à s’entretuer en misant sur leur bêtise profonde et leur cruauté sans limites. Il permet ainsi au bourg de retrouver la paix. Apparemment, puisque la question peut se poser de savoir si Sanjuro ne réduit pas la cité à un quasi-néant…

Le protagoniste se montre ambivalent, à la fois appâté par le gain, faisant preuve d’un certain cynisme par rapport aux situations qui se présentent à lui, aux personnes qu’il a l’occasion de côtoyer, et défendant en même temps et l’air de rien des valeurs positives. Il mettra d’ailleurs a posteriori sa vie en danger en sauvant une femme qui fait l’objet d’un chantage entre les deux clans. Gonji, le tavernier, a l’occasion de lui dire : « Tu n’es pas si mauvais que ça. Tu fais juste semblant ». Sanjuro tient du héros et de l’antihéros.

La mise en scène de Kurosawa est tout simplement magnifique, qui place souvent chaque tribu prête à en découdre avec l’autre en vis-à-vis à deux bouts de la place du bourg, souvent balayée par un vent mauvais et bruyant faisant voler les feuilles, et qui permet aussi au cinéaste d’effectuer à souhait des champs-contrechamp, de recourir à un montage ou à des compositions jouant sur une forte symétrie… Certaines plongées en plan large donnent une vision d’ensemble des forces qui s’affrontent. Le CinémaScope permet des cadrages impressionnants donnant une place importante au paysage, ou permettant une organisation complexe, mais claire, des différents plans en profondeur déterminés par la présence des personnages qui s’affrontent, soumettent l’autre ou sont soumis à l’autre. À ces prises de vues s’opposent celles, beaucoup plus mobiles, qui suivent de près – en plan relativement serré et en contre-plongée – Sanjuro arpentant l’espace de la place, notamment pour se faire une idée de ce qui se trame, se joue dans le bourg quand il y arrive.

Il est un lieu essentiel en ce décor, c’est la taverne de Gonji où Sanjuro passe une grande partie de son temps. Elle est un espace pivot, un poste d’observation qui permet de voir, sans être facilement vu, ce qui se passe un peu partout sur la place. Dans le bonus du Blu-Ray / DVD, Charles Tesson mentionne de façon pertinente le statut de « metteur en scène » du protagoniste.

L’intervention de Tesson, spécialiste entre autres du cinéma asiatique, est également intéressante en ce qu’elle met en lumière la position historicisante de Kurosawa. Il explique que le cinéaste représente symboliquement, à travers son récit au passé, d’une part la fin de l’Ère Edo, qui est celle du déclin du Japon féodal dont les samouraïs sont des représentants, d’autre part le début de l’Ère Meiji, l’émergence de la Puissance commerçante, des « conglomérats industriels ». Dans Yojimbo, le clan Seibei est lié à un grossiste en soie, et le clan Ushitora à un brasseur de saké. Le désir d’enrichissement facile, notamment grâce au jeu, est dénoncé – celui dont ferait preuve la nouvelle génération. Et le réalisateur évoque aussi, en filigrane, à travers les hommes de main de Seibei et Ushitora, qui sont parfois des hors-la-loi – et tatoués comme tels -, le monde des yakuzas dont on sait qu’ils ont prospéré davantage qu’auparavant durant l’Ère Meiji.

Depuis longtemps, l’influence majeure qu’a eue Yojimbo sur le western spaghetti est évoquée. On sait que Sergio Leone a plagié le film pour réaliser Pour une poignée de dollars (1964)… Une affaire qui fut menée jusque devant les tribunaux. Parmi les nombreux textes qui travaillent sur les liens entre les deux films, on citera celui de Flavia Brizio-Skov (2).
Personne n’oublie cependant de mentionner que Kurosawa, grand appréciateur de culture occidentale, s’est inspiré de romans de Dashiell Hammett. Sont cités La Clé de verre (1931) et, surtout, Moisson rouge (1929). Flavia Brizio-Skov évoque aussi le travail de transcodage – terme qu’elle préfère à celui d’adaptation – effectué par Kurosawa à partir de Moisson rouge… En passant par Arlequin, serviteur de deux maîtres de Carlo Goldoni (1753).

Par contre, on omet peut-être un peu plus souvent, de nos jours, de rappeler l’influence déterminante qu’a eue le western américain des années cinquante sur Kurosawa. Principalement ce qu’on appelle le « western révisionniste » porté par des réalisateurs comme Anthony Mann. Ce que, de son point de vue particulier, André Bazin avait appelé le « surwestern ». Donald Richie écrit à ce propos, fort justement : « La ville [dans Yojimbo] est semblable à l’un de ces lieux oubliés au milieu de nulle part qui semble venir des films de Ford, de Sturges, qui semble venir d’Un homme est passé ou du Train sifflera trois fois. Mifune (exactement comme Alan Ladd ou Gary Cooper) est l’outsider qui erre et qui erre – comme dans L’Homme des vallées perdues, un film extraordinairement populaire au Japon. Les habitants ne méritent pas qu’on les sauve, et l’action du héros devient donc absurde, gratuite (…) » (3).
Rappelons que Kurosawa ne cachait pas son admiration pour le réalisateur de La Chevauchée fantastique et que les deux hommes se sont rencontrés à Londres en 1958, à l’occasion de la projection du Château de l’araignée. Est essentielle de ce point de vue l’arme de poing que tient, qu’arbore l’un des frères de Ushitora, Inosuke, qui est de retour dans le bourg après plusieurs années d’absence – pour cause de voyage à l’étranger, en Occident ?

Film à la beauté violente, mais à travers lequel Kurosawa se livre à une représentation très ironique des méchants que combat Sanjuro – méchants qui sont grotesques, risibles -, Yojimbo fut un immense succès au Japon. Un triomphe mérité. Toshiro Mifune qui campe un homme spirituel, réfléchi, répétant quelques gestes mémorables – roulements d’épaules, frottements du menton avec la main -, mais rapide comme l’éclair et d’une précision meurtrière implacable quand il fait « chan-chan bara-bara » (4), obtint en 1961 la Coupe Volpi du meilleur acteur à la Mostra de Venise.

Image et son :
Qu’il s’agisse de Yojimbo ou de Sanjuro la remastérisation est superbe, c’est-à-dire complètement fidèle à la photo d’origine, son grain particulier, rendant justice à la beauté du scope, et nous immergeant comme jamais dans l’espace pensé par Kurosawa, toutes ses nuances, sa lecture des arrières-plans. Pas de DNR superflu, juste une image qui semble récupérer tout son contraste. Si toute la gamme de teintes du blanc au noir profond, en passant par des gris fabuleux, est particulièrement présente sur Yojimbo, elle est peut-être un soupçon moins précise sur Sanjuro, mais la différence est légère. Et surtout, pour des films de cet âge là, avec quasiment zéro griffure, il paraît incroyable de les découvrir dans de telles conditions. La piste sonore quant à elle nette et claire, évite la saturation, ce qui est souvent le risque pour ce type de ressortie. Deux éditions totalement indispensables, donc.

Notes :

1) Kurosawa a travaillé avec la Toho depuis ses débuts, en 1943. La firme a produit la plus grande partie de ses films jusqu’à la fin des années cinquante.

2) « Examples of National and Transnational Cinema: Akira Kurosawa’s Yojimbo and Sergio Leone’s A Fistful of Dollars », in Cultural and Religious Studies, March 2016, Vol. 4, No. 3, pp.141-160.
http://www.davidpublisher.com/Public/uploads/Contribute/570750fcecc3d.pdf

3) The Films Of Akira Kurosawa, University Of California Press, Berkeley / Los Angeles / London, 1996, p.147 (Première édition : 1965). Notre traduction.
Un homme est passé : Bad Day At Black Rock (John Sturges, 1955).
Le Train sifflera trois fois : High Noon (Fred Zinneman, 1952).
L’Homme des vallées perdues : Shane (George Stevens, 1953).

4) Cette onomatopée a permis de forger le terme de « chanbara » qui désigne, entre autres, le film de sabre – appelé aussi « ken geki ».

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