Yasujiro Ozu – "Fleurs d’Equinoxe" (1958, reprise)

 Quatrième film d’Ozu à ressortir en numérique Haute Définition via Carlotta, la reprise de Fleurs d’Equinoxe (Higanbana) est le premier rendez-vous donné pour cette année avec le cinéaste alors que se fête au japon les 110 ans de sa naissance. Inaugurant sa dernière période « couleur », ce fut aussi l’un des premiers opus à connaître une distribution internationale (tardive cependant : 1969 en France).

Le conflit de génération, ici plus exacerbé que la séparation entre parent et enfant d’un Printemps Tardif, y est peut-être un tantinet pour quelque chose en surface : le public occidental pouvait-il en quelque sorte plus facilement se « complaire » à observer un père de famille japonais dépassé par les nouveaux modes d’existence de sa progéniture, et justement ce mode de vie occidental rampant dans le japon des derniers opus d’Ozu, la couleur intensifiant par ailleurs tout un univers de grattes-ciel et de néons en extérieur, invitant à contempler les terrains de golf fièrement installés…
Reste que les distributeurs japonais étaient semble t’il réticent à véritablement propulser Ozu en dehors de ses frontières, comme si le cinéaste touchait à des éléments proprement japonais difficiles à partager… Un cliché inverse voulant qu’un Kurosawa par exemple soit plus facilement accessible au public occidental. On sait aujourd’hui fort heureusement que le cinéaste est bien capable de captiver une audience tout à fait universelle, avec des conflits et subtilités qui dépassent la seule variation sur le bouddhisme zen ou la recherche d’une forme « absolument japonaise » par exemple.
Ainsi, en dépit des conventions sociales affichées ici très clairement et même au-delà du seule spectacle des « différences » qu’on puisse y trouver, nul doute que le plaisir de beaucoup de spectateurs se retrouve en réalité plus dans les petites manipulations, ces interstices tout en finesse traqués par le cinéaste, un grand mouvement à la fois répétitif et mutant qui confine à la fascination, et dont la musicalité même invite souvent à mettre en retrait une pure approche analytique (même si paradoxalement, plusieurs théoriciens du cinéma ont trouvé là matière à se concentrer avant tout sur l’esthétique).
On touche à une sorte de « fond » commun aux expériences de tout spectateur, un couloir hypnotique voir même pourquoi pas chamanique, capable de dépasser les seule formes particulières, comme la poésie déclamée par exemple dans la scène de la réunion d’anciens élèves, qui aurait tout pour paraître difficile d’accès mais qui s’avère ici intensifier cette sensation que tout est étroitement uni, interdépendant. L’art d’Ozu touche à de multiples chose assurément, par la conscience de ses moyens mûris de films en films, dans cette économie d’expression qu’il trouve en fin de carrière, faisant ainsi de son cinéma une œuvre qui dépasse probablement toute leçon de « grammaire cinématographique », en dépit de la perfection qui semble atteinte sur bien des points.
On peut voir le montage, la musique et cet art de l’ellipse comme s’unissant dans un grand cercle infernal, capable d’harmoniser la géométrie au couteau du cadre, sa perspective assurée et si particulière (qui ne se fige et ne se systématise pourtant jamais), une dimension plus « carrée » en soit donc… Mais ce serait encore limiter Ozu puisque le film, heureusement, n’achève rien. On peut penser ici que la forme devient totalement « ozuesque » (1), mais la série de films en couleurs s’avère en soit suffisamment nuancés entre chacun d’eux pour ne pas employer peut-être de termes trop définitifs.
En 1958, il faut peut-être prendre en compte qu’Ozu sort juste de Crépuscule à Tokyo, un film extrêmement noir et dense, très mélodramatique, d’ailleurs encore parfois mal aimé tant il tranche avec la série d’opus qui succédait à Printemps Tardif. Comme si Ozu avait eu besoin de contempler un dernier abîme… Crépuscule à Tokyo est fascinant dans ses conflits et ses secrets familiaux, dans l’autonomie crûement et tragiquement affichée de son héroïne, même par rapport aux derniers films du cinéaste. Fleurs d’Equinoxe fait donc difficilement office de changement radical : il affiche encore un conflit de prime abord bien larvé, avec une sourde opposition, et nous fait à nouveau craindre un temps pour son actrice Ineko Arima, ne nous ramenant pas vraiment donc à un « avant »… Fin d’Automne sera également lui-même un opus très chargé de rancœur par la suite.
Ce qui est assez fascinant en soit dans Fleurs d’Equinoxe, c’est d’observer à quel point le personnage principal, sans jamais être pathétique, est en échec face à l’autorité virile qu’il cherche encore à affirmer, et le contrôle qu’il pense tout simplement exercer sur le cour de l’existence : c’est moins sa fille qui l’a mis au « défi » et a « gagnée» comme il l’exprime dans une colère lasse contre l’ « anormalité » de sa situation, que la vie elle même. Il est peut-être donc moins question ici de tradition et d’ancienneté, voir de masculinité déjà en « crise » par l’émancipation des filles à se choisir leurs propres amoureux : M. Hirayama est peut-être surtout le jouet de ses propres contradictions ps forcément désuètes, lui qui croit pouvoir jouer les conciliateurs à droite et à gauche, s’inscrire dans une figure de médiateur à l’extérieur de son foyer, sans renoncer à son propre paternalisme.
Mieux, comme beaucoup il se projette dans une modernité qui n’est au fond faite uniquement de signe extérieur sans pouvoir être en paix avec lui même ou le rôle qu’il doit porter… Ce faisant, le héros de cet opus est peut-être plus que d’autres le jouet de ruses diverses : totalement dépassé par les événements et par la ronde des autres personnages, il est confronté à un monde de changement permanent qu’ Ozu est l’un des très rares à avoir su mettre sur pellicule.

 

Reprise le 22 janvier 2014

 

Les captures d’écrans sont extraites du DVD arte vidéo, le piqué de la restauration sera à découvrir en salle

(1) comme le définit Kiju Yoshida dans son essai Ozu ou l’anti-cinéma (Actes Sud – Institut Lumière)

A propos de Guillaume BRYON

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