(Le texte contient des spoilers).

Distribué par Carlotta Films, Bandits à Orgosolo est actuellement visible en salles, dans une version restaurée en 4K. C’est l’un des fleurons du documentarisme et du néo-réalisme. Un film à la fois vibrant d’humanité et taillé dans le marbre qui fait les grandes tragédies.

Vittorio De Seta est né dans une riche famille sicilienne en 1923. Alors qu’il a entamé des études d’architecture à Rome, il bifurque vers le cinéma. Après quelques expériences en tant qu’assistant-réalisateur, il décide de devenir documentariste et d’approcher les couches laborieuses et miséreuses de la population italienne.
Entre 1954 et 1959, il réalise 10 documentaires, principalement en Sicile.

Vittorio De Seta s’intéresse aussi à la Sardaigne, et notamment au phénomène séculaire et mythique du banditisme d’Orgosolo. Orgosolo se situe dans la Province de Nuoro, au centre-est de l’ile, sur la chaîne montagneuse appelée le Supramonte – ces noms sont entendus dans le film.
Cet intérêt a notamment été suscité et nourri par des témoignages écrits de personnalités ayant vécu ou ayant enquêté en ces lieux. Il y a Diario di una maestrina (Le Cahier d’une maîtresse d’école) de Maria Giacobbe, écrivaine sarde née à Nuoro  – ouvrage publié en 1957, non traduit en français. Mais aussi et surtout Inchiesta su Orgosolo (Enquête sur Orgosolo) de l’anthropologue et ethnologue Franco Cagnetta. Cette étude a été publiée en 1954 dans la revue Nuovi Argomenti, dirigée par Alberto Moravia et Alberto Carocci. Elle sera publiée en Italie sous forme monographique, mais seulement en 1975, avec pour titre : Banditi a Orgosolo. Une édition française avait été proposée dès 1964 sous le titre de Bandits d’Orgosolo, avec une préface d’Alberto Moravia.

© 1960 Titanus.

L’enquête de Franco Cagnetta a ceci de particulier qu’elle met en exergue la responsabilité des autorités italiennes, de l’État, dans la situation que connaît la Sardaigne et particulièrement Orgosolo. Cagnetta écrit : « Quel est le résultat de la politique « guerrière » menée jusqu’à aujourd’hui à l’encontre d’Orgosolo ? La dissension complète entre cette région et l’État, la peur qui s’est invariablement instaurée entre la population et les forces de police, la défiance totale des habitants d’Orgosolo pour tout ce qui est étatique et ne vient pas d’Orgosolo (…) Il est important de dire que le chantage, comme le vol, est considéré comme normal. Personne, quasiment jamais, n’a recours à l’État. Face aux persécutions, aux maux qui viennent de l’État, le chantage est considéré comme une persécution, un mal bien moindre ; une sorte d’impôt que l’on ne paye pas à l’État, mais au bandit, parce que demain on pourra éventuellement compter sur lui, alors qu’on ne peut malheureusement pas compter sur l’État (…). Un délinquant citadin n’est pas considéré comme appartenant à la société qui l’entoure, c’est un « hors-la-loi ». Le bandit d’Orgosolo est considéré différemment, la société le reconnaît comme sien : chaque berger sait qu’il pourra se retrouver dans une situation où il devra se faire bandit, chaque bandit sait qu’il n’est pas autre chose qu’un berger malchanceux » (1).

Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Mario Scelba, attaque en justice Franco Cagnetta et les co-directeurs de Nuovi Argomenti pour « insultes aux forces armées » et « troubles à l’Ordre Public ». L’affaire fait grand bruit dans la Péninsule. La procédure n’aboutira pas à des condamnations.

© 1960 Titanus.

En 1958, Vittorio De Seta tourne en Sardaigne deux courts métrages documentaires d’environ 10 minutes, en couleurs : Pastori di Orgosolo  (Bergers d’Orgosolo), et Un giorno in Barbagia (Un jour en Barbagia) (2). La Barbagia est la grande zone montagneuse de l’est de la Sardaigne dans laquelle se trouvent Orgosolo, le Supramonte, la Province de Nuoro – évoqués plus haut. Pastori di Orgosolo montre, en de magnifiques images tournées avec une caméra 16 mm, le quotidien des pasteurs qui s’occupent de leurs chèvres, font du fromage, se protègent du froid, de la neige. Un giorno in Barbagia montre, lui, le quotidien des femmes de bergers : s’occuper des enfants, ramasser le bois, laver le linge, faire le pain, préparer le souper… Le tout sur fond d’émouvants chants sardes.
Parallèlement à ces réalisations, De Seta imagine élargir le propos en concevant un film auto-produit doté d’une trame narrative de type fictionnel – qui serait/sera donc son premier long métrage. Il demande de l’aide à Alberto Moravia, et également, semble-t-il, à l’écrivain et scénariste sarde Franco Solinas. Mais il n’est pas satisfait du résultat, trop littéraire à son goût, et il décide alors de plonger ou de rester plongé dans l’univers d’Orgosolo, en tentant, malgré les difficultés, de se faire accepter par la population locale, et de tirer à partir de cette expérience immersive la matière narrative de son œuvre à venir. Pendant plusieurs mois, peut-être un an, il prend des notes et élabore un canevas pour un scénario qui va évoluer au cours d’un tournage réalisé avec des acteurs non professionnels – des gens du cru – et avec une équipe technique très réduite. L’épouse Vera Gherarducci, qui accompagne Vittorio De Seta depuis ses débuts, est créditée comme co-scénariste, ainsi que comme assistante à la réalisation.

Sur les terres arides d’Orgosolo, où la sécheresse estivale alterne avec le froid glacial de l’hiver, la caméra de Vittorio De Seta suit Michele Jossu (2). Celui-ci est un berger qui s’occupe d’un troupeau de caprinés avec son jeune frère Giuseppe. On le voit d’ailleurs faire du fromage, tondre ses bêtes…. Une rencontre malheureuse avec des bandits voleurs de cochons qui tuent un carabinier l’oblige à fuir. À vivre une longue cavale – en devenant donc un « latitante ». La police le traque sans relâche. Elle veut lui faire porter, même à tort, la responsabilité du crime… à lui qui a facilement été identifié.
Jossu, contre l’avis de ses proches, refuse de se rendre, refuse de se séparer de ses animaux – pourtant trop encombrants. Il sait que s’il les abandonne il les perdra. D’une part, il n’a pas fini de les payer. D’autre part, et c’est lié, il est en passe de devenir propriétaire, de gagner une certaine indépendance. Ce qui constitue une évolution positive par rapport à son défunt père qui, lui, dans le passé, s’occupait de chèvres appartenant à un patron.

Mais les animaux que Michele emmène dans sa fuite meurent d’épuisement. Acculé, le protagoniste décide de devenir bandit, de travailler pour un patron, et il vole les caprinés d’un autre berger, afin de payer ses dettes et d’aider financièrement son jeune frère et leur mère.

© 1960 Titanus.

La dénonciation est criante. Les pauvres se nuisent les uns aux autres. Il sont contraints de le faire, du fait de leurs terribles conditions d’existence, et du comportement impitoyable de ceux qui possèdent plus de richesse et/ou de pouvoir qu’eux. Cela a souvent été relevé par la critique, le motif dramatique dans Bandits à Orgosolo est proche de celui du Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica (1948), la dimension mélodramatique en moins.
Il semble que le berger que vole Michele à la fin du récit soit celui qui, quelque temps auparavant, avait tenté d’empêcher les bêtes de celui-ci de boire à un point d’eau parce qu’il voulait le réserver aux siennes. L’été, l’eau est denrée très rare en cette contrée, et elle rend les pasteurs égoïstes.
Michele est fataliste : « Nous sommes nés sous la mauvaise étoile » (3). De Seta, lui, décrit sur le mode de la Tragédie un déterminisme social. Le fait que, comme l’évoquait Franco Cagnetta, les bergers sont tenus la tête enfoncée dans la mouise et qu’il n’y a pas de solution de continuité entre les bergers et les bandits. Un des brigands qui vont être à l’origine du drame de Michele explique à celui-ci qu’il est un pasteur. Qu’il a perdu une grande part de son troupeau et n’a pas eu d’autre alternative que de s’arranger – d’adopter des méthodes de hors-la-loi. Une voix-off intervient au tout début du récit et déclare à propos des bergers : « Ils peuvent devenir bandits d’un jour à l’autre, quasiment sans s’en rendre compte ». En entendant cette intervention auctoriale, nous avons pensé un instant à La Terre tremble de Luchino Visconti (1948). Cette remarque, ici, nous permet de mentionner le fait que Vittorio De Seta a fait le choix inverse de celui du Lombard – un choix peut-être imposé par la Titanus, la société de production et de distribution qui a pris en main Bandits à Orgosolo – : le choix de faire parler l’italien officiel et non le dialecte d’Orgosolo par les personnages du film, au moment de la post-synchronisation. Visconti a semble-t-il été attaqué pour un excès de réalisme confinant à un esthétisme d’aristocrate. En procédant comme il l’a fait, De Seta a ôté à Bandits à Orgosolo une part de rudesse et d’authenticité. Au regard des images terriblement âpres et belles, au noir et blanc si profond, ce choix ne nuit cependant pas à l’ensemble. Il s’agit de montrer à tous les Italiens l’indigence extrême et atavique dans laquelle vivent les habitants d’Orgosolo, d’expliquer leur situation inextricable, de donner une idée du cercle vicieux dans lequel ils sont pris.

Bandits à Orgosolo a obtenu plusieurs récompenses en Italie, parmi lesquelles le Prix du Meilleur Premier Film au XXIIe Festival International de Venise, en 1961.


Notes : 

1) Cf. pp.275 et 276 de la publication italienne proposée en 2002 par les Éditions Ilisso – sises à Nuoro [Notre traduction].
2) Ces deux films sont actuellement visibles dans le Vidéo-Club du distributeur Carlotta Films : https://levideoclub.carlottafilms.com
3) Vittorio De Seta travaille avec un directeur de la photographie, Luciano Tovoli, mais il manie, tient souvent lui-même la caméra.
4) Michele Jossu dit exactement : « Si vede che siamo nati disperati ». Littéralement : « Ça se voit que nous sommes nés désespérés ». Donc, en quelques sorte : « Il est évident que nous sommes destinés à vivre sans espoir ».

Pour informations : 

* Il existe un ouvrage fort documenté sur Banditi a Orgosolo, sa préparation, son tournage, sa réception. L’auteur en est Antioco Floris, qui enseigne à l’Université de Cagliari. Editions Rubbettino, Soveria Mannelli (Italie), 2019. Non traduit en français.
* Nous n’avons pu le consulter, mais nous avons pu écouter un entretien qu’Antioco Fioris a accordé à Marcello Marras à propos du film de De Seta : CSCUNLAOristano, YouTube, diffusé en direct le 27 mai 2021 – https://youtu.be/DSSr85DsQYc

* Nous avons également pu visionner une émission de télévision de la RAI Sardegna dans laquelle, 30 ans après la réalisation de Banditi a Orgosolo – le 8 novembre 1990 -, De Seta parle du travail qu’il a effectué. Des membres de sa famille, de son équipe témoignent également. Des Sardes qui jouaient dans le film évoquent ce qu’ils ont ressenti, vécu pendant le tournage, parlent du personnage qu’ils ont eu à incarner : Giuseppe, le petit frère, maintenant grand, de Michele ; l’un des carabiniers qui ne l’était pas dans la vraie vie. L’homme qui campait le berger victime de Michele, qui parle dans son dialecte, déclare : «  C’est un film qui a donné la meilleure image possible des bergers à Orgosolo. Nous étions toujours accusés d’être des bergers-bandits. Ce n’était pas vrai et De Seta l’a démontré dans son film (…) Ce film nous a fait connaître dans le monde entier. Avant, les étrangers ne venaient jamais à Orgosolo. Et puis ont commencé à venir des touristes d’Allemagne, de France, d’Angleterre, du Continent » (Vers 5mn et vers 44mn) [Notre traduction, d’après les sous-titres en italien].
Une habitante d’Orgosolo rappelle tout ce que les habitants d’Orgosolo ont donné d’eux-mêmes à Vittorio De Seta pour la vérité du film (vers 28mn). Le cinéaste a toujours reconnu avoir construit son récit en faisant participer ceux qu’il avait autour de lui, en échangeant avec eux, dans un souci d’authenticité (dans ce documentaire télévisuel : vers 10 mn).
De Seta s’explique (vers 36mn) sur la nécessité d’introduire des dialogues en italien. Il dit à ce propos que c’est Gian Maria Volonte qui a doublé Michele Jossu.
Cf. Dario Barone e Anna Di Francisca « Memorie : Banditi a Orgosolo ». Publié sur le site Sardegna Digital Library :
http://www.sardegnadigitallibrary.it/index.php?xsl=2436&s=17&v=9&c=4460&id=76865



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