Alf Sjöberg – "Mademoiselle Julie" (1951)

Méconnu aujourd’hui, le réalisateur suédois Alf Sjöberg fût célébré en son temps, et remporta sa seconde palme d’or lors du festival de Cannes en 1951, en adaptant cette pièce de Strindberg. Au 19ème siècle, Julie, une jeune fille de bonne famille est pressée de se marier par son père, un comte sur le déclin. Profitant de l’absence de ce dernier durant la nuit de la St Jean, elle s’accorde ses derniers instants de liberté. “Mademoiselle Julie” s’éloigne nettement de la théâtralité du matériau d’origine : le traitement cinématographique, d’une grande souplesse chorégraphique, fait jouer les souvenirs et le présent pour une longue rêverie nocturne, de plus en plus irréelle. A l’heure où sort un nouveau remake, celui de Liv Ullmann, l’original mérite amplement d’être redécouvert, même s’il n’échappe pas toujours à une forme de préciosité qui, paradoxalement, fait tout son charme. Les chassés-croisés temporels ; l’atmosphère onirique, doucement décadente ; et la fantaisie, qui menace sans cesse de dériver, en font une œuvre très particulière.
 
 
Alors que le bal bat son plein, Mademoiselle Julie fait irruption parmi les domestiques en pleine bacchanale. À la surprise de tous, elle choisit de danser avec le valet de son père, Jean, avant de le rejeter, lui riant au nez. Julie est une arrogante, ses frasques ne surprennent personne ; mais ses insolences masquent sa vulnérabilité, et surtout le désespoir d’un mariage imminent, arrangé par son père. La fête lui sert donc d’exutoire. Mais en réalisant ses derniers caprices, elle perd la tête, danse, boit, et flirte contre toute attente avec Jean, son serviteur, au risque de se compromettre en public. La nuit se prolongera en une longue confidence intime et les deux amants finiront par échafauder une fuite clandestine…
Le charme du film, outre sa désuétude, ses affèteries aristocratiques, repose sur le traitement novateur du récit. Jean et Julie, réunis, ne cessent de se remémorer leurs passés : l’un a grandi dans l’ombre de sa jeune maîtresse, sans pouvoir l’approcher ni jouir des mêmes privilèges qu’elle ; l’autre a subi les extravagances d’une mauvaise mère, mariée au comte par intérêt. Ignoré par Julie qu’il aimait en secret, Jean éprouve un fort ressentiment envers elle, mais l’attirance l’emporte et, par delà la séparation sociale, un profond sentiment fraternel qui l’unit à elle depuis l’enfance. Jean et Julie s’avouent donc l’un à l’autre, et se racontent leurs existences parallèles. Mais les allers-retours dans le temps ne sont pas formalisés comme des flashs-back conventionnels. Ils forment avec la réalité et les paroles échangées un entrelacs indémêlable, où chaque image, chaque pièce, chaque geste entrevu ici, enclenche un ressouvenir contigu, un effet de coprésence. L’atmosphère dérive subtilement vers le fantastique : les spectres déambulent librement aux marges des vivants et les époques se confondent par un simple glissement de plan.
Bien qu’il évoque différent modèles – une forme de surréalisme, doux et feutré, ou encore le cinéma d’Ingmar Bergman (avec la présence de Max Von Sydow dans un petit rôle de palefrenier alcoolique) –, “Mademoiselle Julie” ne ressemble en réalité à rien de connu. C’est un film assez singulier que, tout au plus, on pourrait rapprocher de Max Ophuls (pour la satire aristocratique, le portrait attendri d’une ingénue, la ronde des désirs et des souvenirs) ou des scènes nocturnes des “Amants”, le film (plus tardif) de Louis Malle. Julie et Jean sont deux “enfants” qui ont été piégés par leurs destinées. Ils croient y échapper l’espace d’une nuit, conjurant le temps et leurs responsabilités, pour donner libre cours à leur désir. Le film est donc une fable, assez universelle, contre les destins programmés et la dérision des existences. Son ton oscille, et épouse les mouvements contradictoires de Julie, sans discerner l’humour du pincement, de plus en plus désenchanté. La photographie avec ses fines nuances de gris, est comme ouatée, crayeuse, habillée d’un halo lumineux permanent. Cette douceur rêveuse, qui est aussi celle des deux personnages, plutôt candides et isolés en définitive, tranche avec la cruauté et l’absurdité environnantes : un monde de conventions hypocrites d’un côté, des existences frustes et serviles de l’autre.
 
 
“Mademoiselle Julie” ne laisse pas deviner la pente tragique qu’il va emprunter. Sa tragicomédie s’écoule tranquillement au rythme des réminiscences personnelles, des avanies drolatiques, ou des notes plus crues. Malgré ce reversement de la fantaisie dans le drame, on pourra reprocher au film de rester dans un ton un peu égal, et de systématiser le même procédé, d’à-coups fantasques entrecoupés de rêveries, dans une suite de variations presque sans fin. Le récit est une échappée d’un seul tenant, un long charme, d’abord enlevé, puis lesté de gravité, qui butte sur le passé des personnages. L’élan festif des débuts finit piégé dans une contredanse intérieure, un surplace dans les histoires familiales, les obligations et le déterminisme social. Mais cette élégance un peu surannée, qui donne à l’imagerie ou au jeu de ses acteurs un air parfois vieillot, voire apprêté, convient tout à fait au sujet. “Mademoiselle Julie” fait ressentir le corset des personnages, montre les parades insolentes qui sont inventées pour y remédier, le refuge puis l’enfermement dans le fantasme. Le conte est cruel, discrètement ironique, convenu et audacieux à la fois, et raffiné, jusqu’à la préciosité.
 
© Splendor Films

 

 

A propos de William LURSON

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