Décentrer le regard et l’ouvrir à d’autres horizons, offrir un aperçu du foisonnement artistique d’une scène culturelle encore trop méconnue dans nos contrées européennes : telles étaient les ambitions du « Prologue » du cycle « Tigritudes » qui s’inscrit dans le cadre de la saison Africa 2020 et qui s’est tenu au Forum des Images du 2 au 4 juillet 2021. Objectifs atteints et attente créée car ce week-end estival n’était qu’un avant-goût d’un impressionnant cycle de films consacré au cinéma africain qui aura lieu du 12 janvier au 27 février 2022. Cette « anthologie subjective », concoctée par deux réalisatrices, Dyana Gave et Valerie Ozouf, s’étendra de 1956 à nos jours et visera à exposer la richesse des formes et des discours du cinéma et des arts du continent. Elle aura à sa disposition tout l’espace et le savoir-faire du Forum des Images pour étoffer son parcours d’une multitude d’avant-premières, de rencontres avec les artistes, de discussions transversales entre différents champs artistiques et de plusieurs « leçons de cinéma ».

C’est donc un condensé de cet événement qui nous a été dévoilé durant ces trois jours de juillet, sans que sa brièveté n’altère son intérêt. Avec deux avant-premières présentées aux deux extrémités du festival – La Nuit des rois (Philippe Lacôte, 2020, Côte d’Ivoire) en ouverture et L’Indomptable feu du printemps (Lemohang Jeremiah Mosese, 2020, Lesotho) en clôture – deux séances de plusieurs courts-métrages et la ressortie d’un classique du cinéma algérien – Omar Gatlato (Merzak Allouache, 1976), les organisatrices ont proposé un programme dense et varié, constitué d’une dizaine de cinématographies différentes, de l’Egypte à l’Afrique du Sud en passant par le Mali. Un tel panorama, étalé dans le temps et dans l’espace, se caractérise à l’évidence par son hétérogénéité. Mais une constante demeure et traverse les différents films projetés : la volonté d’expérimenter, de se détourner des chemins conventionnels et de proposer un autre regard sur des sujets connus. Philippe Lacôte s’écarte du film de prison attendu et se lance dans une interrogation presque réflexive sur la narration, sur ses ressorts créatifs comme sur le désir vital qu’elle suscite chez les hommes. Comme le révèle son réalisateur lors de la discussion post-projection, Omar Gatlato rompt, quant à lui, avec l’uniformité politique du cinéma algérien de son époque et apparaît comme une chronique drôle et mélancolique sur le quotidien des habitants d’Alger, portée par l’originalité de son dispositif – l’adresse constante du héros aux spectateurs, par le biais de regards-caméras. Si L’Indomptable feu du printemps reprend un sujet classique – l’opposition d’une femme à la disparition de son village – il refuse de suivre la voie du drame social et se rapproche du conte mythologique, conduit par une mise en scène qui confine au mysticisme. La forte dimension politique qui traverse toutes ces œuvres ne s’affiche donc pas en étendard et ne s’exhibe pas directement à la surface du récit. Elle se loge à l’intérieur de projets esthétiques qui visent également à renouveler les formes et les tonalités. L’imaginaire, l’art, voire l’animisme et le mysticisme priment bien souvent sur la seule captation du réel. Il en résulte des films hybrides, affranchis des étiquettes, se jouant des conventions et des attentes pour tracer leur propre singularité. Ou plutôt, leur propre identité. En d’autres termes, ces derniers illustrent la citation de l’écrivain Wole Soyinka, conçue en réponse au mouvement de la « négritude » tracé par Aimé Cesaire et Leopold Sedar Senghor, qui a inspiré le cycle de films et qui lui a donné son titre : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore. » Retraçons à présent le fil chronologique de ce festival.

La Nuit des rois ©Les Films du Losange

La nuit des rois (Philippe Lacôte, 2020, Côte d’Ivoire)

Egalement présenté à la Mostra de Venise, La Nuit des Rois était le film-phare du week-end, Second long-métrage de Philippe Lacôte, après Run en 2014, il raconte l’histoire de Roman, nouveau venu dans la prison de la MACA et immédiatement assigné au rôle du conteur : celui-ci est chargé de captiver, durant toute une nuit les autres détenus par l’inventivité de ses récits, sous peine de mourir. Comme indiqué par le titre et le synopsis, une multitude de références est ici convoquée pour accompagner le foisonnement d’histoires brassées par le scénario. Mais, davantage que Shakespeare ou que Les Mille et une nuits, c’est surtout Gabriel Garcia Marquez qui apparaît comme la principale source d’inspiration puisque l’on retrouve ici l’atmosphère enchanteresse et toujours surprenante du réalisme magique. Ce dernier terme est d’ailleurs revendiqué par le cinéaste car il correspond, selon lui, à la tradition culturelle ivoirienne, fondée sur une porosité de la frontière entre le réel et la fiction. C’est cette combinaison singulière qui donne sa force au film, bien que cette hétérogénéité des tonalités le conduise parfois à se disperser et à perdre le fil de sa narration. Il est à cet égard à l’image des autres œuvres au programme du festival : il brille davantage par la puissance de sa mise en scène que par la rigueur de son récit. C’est grâce à sa capacité à alterner les différents régimes d’images – qui vont des images d’archives aux effets spéciaux – qu’il parvient à entremêler, sans perdre sa cohérence, réflexion politique sur les mécanismes du pouvoir et questionnement philosophique sur le rôle de la fiction dans une société humaine. Il sortira dans les salles françaises le 8 septembre 2021.

Programme de courts-métrages – « Graines de héros »

Élaborée en collaboration avec le festival du court-métrage de Clermont-Ferrand, cette séance présentait quatre œuvres qui se rejoignent par leur volonté de représenter les maux d’une société à travers les yeux d’un enfant. Que l’on se situe au Nigéria ou au Ghana, le trajet reste le même : l’innocence du regard disparaît peu à peu devant la violence et la misère qui l’entourent. La noirceur n’est cependant pas le trait dominant de ces récits qui se concluent dans un humour amer – Henet Ward – ou dans la poésie – What did you dream, qui insiste sur l’importance de continuer à rêver, en dépit des difficultés. On retiendra notamment Da Yie qui se distingue par l’ampleur et l’efficacité de son récit, qui dessine en une vingtaine de minutes le voyage initiatique de deux jeunes héros propulsés vers la maturité mais bien déterminés à préserver leur enfance.

Omar Gatlato ©Collection Christophel

Omar Gatlato (Merzak Allouache, Algérie, 1977)

Le festival s’est ensuite tourné vers l’histoire du cinéma africain avec la projection d’Omar Gatlato, premier long-métrage d’un cinéaste toujours prolifique, Merzak Allouache, puisqu’il a actuellement trois projets en cours de production. On y suit le quotidien d’Omar, surnommé Gatlato pour son attitude (trompeuse) de séducteur, de sa vie domestique délicate et encombrée dans une famille nombreuse – il partage sa chambre avec ses neveux – à son travail au service des fraudes en passant par ses loisirs : les sorties avec ses amis et, surtout, la musique qui est sa véritable passion. Le personnage arpente les séances de cinéma ou de concerts afin d’enregistrer les chansons qui lui plaisent grâce à sa minicassette. C’est en découvrant une cassette déjà utilisée qu’il tombe amoureux de la voix d’une femme qu’il fantasme et qu’il se met à rechercher. Saluons ici la judicieuse initiative de Tigritudes qui nous permet, grâce à cette « séance du patrimoine », de découvrir l’Algérie des années 1970, période d’entre-deux incertaine entre les premiers temps de l’Indépendance et la guerre civile qui a ravagé le pays. Cet aspect documentaire se manifeste ici par les regards complices du héros, par ses commentaires sur la société qui l’entoure et par son récit d’une existence menacée de lassitude à force de répétitions et de stagnation. Mais ces attributs rappellent également la liberté formelle propre aux cinémas américains et italiens des années 1970, qui se combine ici parfaitement avec la spécificité du territoire algérien. Elle permet au réalisateur d’apposer un regard fin et amusé sur les maux de sa nation et de s’illustrer dans le registre de la comédie avec des passages bien souvent hilarants. Cette inscription générique cohabite toutefois avec une grande mélancolie, renforcée par le passage du temps qui nous permet peut-être, nous spectateurs de 2021, d’apercevoir avec plus de facilité le désespoir latent de son protagoniste, enfermé dans une société malade de ses non-dits et de ses interdits implicites. Omar devient alors l’image d’une génération perdue qui voulait croire à des lendemains qui chantent mais qui n’aura finalement connu qu’une nouvelle triste réalité. Merzak Allouache confirme ce sombre diagnostic à la fin de la projection : « Si je devais refaire le film aujourd’hui, je le ferais sans doute avec moins d’espoir. »

Programme de courts-métrages – Le Fresnoy

Le prologue est également parti à la découverte de certains courts-métrages issus des collections du Fresnoy, studio de création et lieu de formation aux arts contemporains. Il s’agit donc d’œuvres expérimentales, à la croisée entre cinéma et arts plastiques. En dépit de la diversité de leur format et de leur sujet, ces cinq films se caractérisent par un même désir : celui de mettre en scène l’absence, de révéler en creux la trace d’un passé toujours aussi présent. Tomo se concentre sur un village traumatisé par la guerre, Faraw ka taama est dédié à la mémoire de ces ouvriers morts dans la construction du pont de Markala, Le Park nous montre un parc d’attraction déserté, où ne subsiste que des jeunes immobiles prenant l’allure de fantômes et Atlantiques est hanté par la disparition de ces candidats à l’exil qui ont péri dans la Méditerranée. 75000$ a, quant à lui, recours aux images de synthèse afin d’évoquer le sort des albinos, enlevés et mutilés pour leur peau, qui permet ensuite à ces bourreaux de s’enrichir. Dans un geste d’une grande pudeur, Moïse Togo, le réalisateur, dessine la nuit éternelle à laquelle sont condamnées ces victimes de la barbarie et utilise toute la richesse du design sonore pour représenter ces atrocités. Le résultat est époustouflant et signe la naissance d’un cinéaste que l’on espère revoir à l’avenir.

L’Indomptable feu du printemps ©Arizona Distribution

L’indomptable feu du printemps, Lemohang Jeremiah Mosese (Lesotho, 2020)

En guise de conclusion, le choix des programmatrices s’est porté sur L’Indomptable feu de printemps, permettant ainsi la rencontre avec une cinématographie presque inconnue, celle du Lesotho, enclave de l’Afrique du Sud. Il s’agit du récit d’une femme âgée, encore éprouvée par les nombreuses disparitions qui ont jalonné son existence, qui s’oppose à la construction d’un barrage qui signifierait la fin du village qu’elle a toujours connu et à l’intérieur duquel sont enterrés tous ses proches. À ce plaisir de la découverte d’un territoire inconnu, s’ajoute ici celui de contempler de splendides paysages, capturés dans de belles compositions. Mais la satisfaction s’arrête ici et ne parvient pas à faire oublier la lourdeur d’un scénario répétitif et confus. Celui-ci accumule les événements malheureux et fait porter sur les épaules de son héroïne toute la tristesse du monde, en accentuant son propos par l’usage appuyé et incessant de la musique. Il hésite constamment entre la voie spirituelle et la voie politique, sans jamais trouver le fil narratif qui lui convient. Cette déception finale ne nous empêche pas de louer les qualités d’un festival bienvenu en ce maussade été parisien et qui, rappelons-le, n’est qu’une promesse puisque Tigritudes s’installera véritablement au Forum des images de janvier à février. Vivement l’hiver !

 

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