Plus de 150 films sont projetés pendant une semaine au festival de Douarnenez, toujours aussi juvénile et vivace du haut de ses 43 étés. Grâce à l’énergie d’une équipe très soudée, constituée de nombreux et fidèles bénévoles, la modeste place du parking du centre-ville se transforme en TAZ le temps d‘une semaine, soit un espace de liberté éphémère où se croisent activistes, cinéphiles, passionnés, défenseur-s-es des libertés. Les organisateurs se transforment en Petit Poucet essaimant les rues de panneaux fléchés indiquant l’itinéraire pour se rendre dans tel cinéma ou école ou MJC investis par le festival.
Comme il est dit sur leur site, le Festival de cinéma de Douarnenez a pour vocation de faire découvrir des films peu diffusés, de peuples parfois méconnus, de mettre en lumière des minorités. Chaque année, un pays est à l’affiche ; en l’an 21, c’est la Grèce.

Entre deux débats pointus, la pléthore de films proposés et une délicieuse crêpe maison et bière de brasseur, j’ai eu la chance de pouvoir interroger au débotté 2 personnes clé du festival, s’interrompant brièvement dans leurs activités : accompagner les invités, mener des débats, bref faire tenir toute une logistique dans une ambiance à la fois détendue et pro.

Erwan Moalic est un des co-fondateurs du festival de Douarnenez, depuis sa première édition en 1978.  De 1991 à 2011, avec Caroline Troinils, ils ont été les codirecteurs du Festival penn-sardin.

Cette aventure démarre quand et comment ?
Le premier festival date de 1978. C’est un projet de gens de Douarnenez, cinéphiles, branchés Bretagne, branchés luttes. Nous étions notamment engagés contre la centrale nucléaire de Plogoff.
Et au milieu de tout ça, il y avait un exploitant de salle qui s’appelle toujours le club. Nous nous sommes unis autour de notre désir de faire du cinéma en nous intéressant à des peuples oubliés, minorisés, pas valorisés comme il faudrait. Et à l’époque, en 1978, c’était l’arrivée du parti québécois au pouvoir au Québec. Autour du Québec, il y avait des films, des luttes ouvrières, amérindiennes, inuit, ainsi qu’un travail de réflexion sur l’histoire de la langue, le français par rapport à l’anglais. Il y avait aussi des équivalences, des correspondances par rapport à la langue bretonne, la langue gallèse et le français.
Le festival s’est construit d’années en années.

En vous écoutant, je comprends qu’il y a 3 axes : la cinéphilie, la langue bretonne et les luttes, les causes actuelles…
Oui, la lutte contre la centrale nucléaire de Plogoff, c’était déjà la lutte pour l’environnement. On était déjà concernés par l’écologie. On était dans un mouvement de « résistance » à ce projet. D’ailleurs, la centrale n’a jamais été construite,

Vous avez gardé l’association de ces 3 thématiques ?
Elles sont toujours restées. Parfois, un thème était plus développé que l’autre, selon les invités choisis. Il y avait cette permanence-là. Au moment de la deuxième ou troisième édition, début 80, nous avons commencé à questionner la place de la femme dans la société. Il y avait tous ces paramètres.
D’autres thématiques, comme les sourds, les LGBT sont arrivés plus tard dans les années 2000.

Vous faites partie de l’équipe initiale. Quel est votre rôle, maintenant ?
Avec une collègue, je m’occupe plutôt des films produits et réalisés en Bretagne. On maintient ça depuis les débuts.

Françoise Join est la petite fille d’une figure phare de la cinéphilie et œuvre pour le festival depuis sa première édition. Nous lui laissons à son tour la parole

Et vous Françoise ?
Moi, j’étais là aux débuts, en 78, à ….10 ans !
Je faisais partie des premiers bébé festivals, comme on dit. Il se trouve que ma grand-mère travaillait dans le cinéma, le Club, où tout a démarré. L’année d’après, j’étais bénévole

A 11 ans ?
Oui ! A l’époque, ça se faisait : on coupait les tickets, on donnait un coup de main. C’était l’édition sur les Amérindiens. Il y a toute une génération de bébés festivals, c’est à dire de gens liés au festival qui ont eu des enfants qui sont devenus bénévoles et qui, à leur tour, ont eu des enfants. Par exemple, Anoush qui est là derrière, est maintenant stagiaire après avoir été bénévole, Sa mère était une des premières attachées de presse du festival et a d’ailleurs rencontré son père, bénévole aussi, au festival ! Il faisait la cuisine, les entrées…Jusqu’à présent, c’est une ambiance comma ça : famille, les amis d’amis. Dans les festivaliers-piliers, tout le monde a été, à un moment donné, bénévole.

Vous avez démarré comme bénévole et ensuite ?
J’ai été bénévole des années. Après, comme j’étais journaliste, je couvrais le festival. Et puis, maintenant pendant les 3 semaines, je suis payée par le festival et suis chargée de l’accueil des invités. Je suis salariée parce que le poste demande beaucoup de travail et que le bénévolat à 85h par semaine a ses limites.

Comment choisissez-vous un pays, une minorité chaque année ?
Au début, ça s’appelait le festival des minorités nationales. Ca n’est plus le cas. Maintenant, c’est le festival de cinéma. La décision relève du Conseil d’Administration dont je ne fais pas partie.

Est-ce que le choix du pays se fait en fonction de l’actu ?
Je ne pense pas. Il se trouve que le festival arrive toujours à être dans l’actu. Ça a été vrai pour les aborigènes, aussi quand on a fait les peuples de Chine, c’était au moment de la place Tiananmen. Mais, le thème est choisi une année avant. C’est des envies et des possibilités de cinéma. Il faut qu’il y ait des films, des cinéastes, un cinéma riche. On ne va pas traiter d’une minorité qui n’a pas de cinéma, ça n’a pas de sens.

Y a-t-il des éditions qui t’ont particulièrement marquée ?
Les peuples inuit, les amérindiens, c’était fort aussi. Après, les Belgiques c’était extraordinaire, Yiddishland c’était fabuleux. Ce sont des rencontres à chaque édition.

Ca me parait important que votre festival parle de gens dont on ne parle pas d’habitude.
On ouvre au fur et à mesure. Depuis 2009, les films sont sous-titrés pour les sourds. Si on veut être un festival ouvert, on l’est à tous. En échangeant avec des sourds, on s’était rendu compte que, par exemple, qu’au moment du sida, il n’y avait pas d’informations pour eux. Un sourd qui n’oralise pas, il ne lit pas. Autant, inviter, ouvrir. Comme aussi pour les minorités sexuelles – si tenté que ça soit des minorités- qu’on accueille chaque année également. On rajoute des thèmes de fil en aiguille, mais en gardant les fondamentaux. Avant, il y avait des sections spécifiques, maintenant tout s’imbrique. Aujourd’hui, tous nos débats sont signés pour que les sourds puissent y participer. Même à la télé, la langue des signes s’est répandue. Les apéros Castex, on les a tous eus en langue des signes ! Après, les intersexes se sont greffés, je ne sais plus en quelle année et il n’y a pas de raison qu’il n’y ait pas une section LGBT. Ce ne sont plus des thématiques ; ils font partie du festival. Tout est traduit en langue des signes. Enfin, dans les thèmes récurrents, nous avons la section bretonne et la section tribu : nous invitons des films dont on a déjà parlé.  La sélection n’est pas monolithique, ce n’est pas que la Grèce cette année.
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Certes, mais l’auteure de ces lignes s’est concentrée sur la section Grèce/ Pays et peuples en lutte. Le pays était dans tous ses états, représenté par des cinéastes qui y ont fait date comme Costa-Gavras, Michael Cacoyannis ; la relève : Panos Koutras (et sa savoureuse moussaka géante), Sofia Exarchou, Georgis Grigorakis …
Le documentaire de Marion Inizan sur Michael Cacoyannis faisait la passerelle générationnelle, interrogeant les cinéastes d’aujourd’hui sur le cinéma de feu Cacoyannis.
Durant le festival, on pouvait aussi avoir un aperçu du cinéma underground : celui d’Eva Stefani qui s’intéresse aux clochards et laissés pour compte de la gare ; de Paola Revenioti cinéaste trans qui filme les tapins nocturnes et créatures en goguettes, notamment dans Kalliarda, mot pour désigner l’argot des prostitué(e)s grec(que)s afin de se protéger dans les prisons et aussi pouvoir bitcher allégrement.
Belle mise en abyme : le documentaire Ikaria consacré à l’île rouge éponyme et à son hôpital menacé est diffusé sur l’île Tristan, accessible seulement à marée basse.
L’ambitieux Combat au bout de la nuit ( 4H45 !) portait sur les luttes des réfugiés afghans, soudanais, syriens, femmes de ménage ou travailleurs du port licenciés, médecin bénévole ou sans-abri…
Enfin, pour tenter de donner une idée du panorama consacré au cinéma hellénique, une amie avisée a vu deux films censurés, qu’elle recommande vivement. Kierion de Dimos Theos est un drame politique tenant du documentaire. Tourné en 1967, le film dut attendre la fin de la dictature des colonels et 1974 pour sortir sur les écrans. Le second, Rom de Menelaos Karamaghiolis, est un film d’avant-garde produit par la télévision nationale grecque. C’était la première fois que le mot ‘Rom’ fut utilisé dans la société grecque et cela créa des problèmes avec la télévision grecque qui censura le film lors de sa première diffusion en 1989.

En 4 jours à peine, s’il est impossible d’embrasser l’intégralité de la -généreuse-programmation, on peut sinon s’en faire une idée, mieux ! un coup de foudre. A l’instar de nombreux festivaliers -les séances ont toutes affiché complet- deux documentaires sur le même thème m’ont secouée et donné envie d’interviewer leur réalisatrice et co-auteur, Angélique Kourounis et Thomas Jacobi.
Ils sont consacrés à Aube Dorée, troisième parti politique grec d’obédience nazie. Le premier opus démonte de l’intérieur ses rouages et son arrivée au pouvoir ; le second qui vient d’être terminé, se focalise sur un procès historique pour faire reconnaître ce parti comme organisation criminelle.
Un travail d’investigation et de réflexion colossal mené sur plus de dix ans tambour battant par Angélique Kourounis et Thomas Jacobi, tous deux correspondants en Grèce pour de nombreux médias.

                                                 

Aube dorée, une affaire personnelle (2016) tourne dans de nombreux festivals (20 sélections), mais aussi beaucoup de salles de cinémas indépendantes où les projections ouvrent sur des débats. Le film a reçu deux prix dont le PriMed (Prix International du Documentaire et du Reportage Méditerranéen) – Prix Averroès Junior, qui a permis au film d’être mis à disposition des professeurs d’histoire des troisièmes, secondes et terminales comme document de travail.
D’intérêt public, il a été mis sur Youtube par ses auteurs

Aube dorée, une affaire personnelle s’est tourné en cinq ans, depuis l’entrée au conseil municipal du sinistre chef d’Aube Dorée, Michaloliakos. Décomplexé, le parti récuse la démocratie, organise des sons et lumière hyper virilistes, entre mauvais jeux de rôles et remake 2.0 du 3ème Reich, multiplie les manifestations très violentes, les pogroms, jusqu’au jour où un des membres de A.D tue dans la rue en plein jour un jeune rappeur antifa, Pavlos Fyssas alias Killah P.
Les médias grecs se montrent complices de cette montée nazie. Nazie car criminelle : nombreuses exécutions d’étrangers restent impunies à ce jour. Haris Mexas, presque sympathique membre d’ Aube Dorée, affiche dans sa bibliothèque Mein Kampf et les écrits de Goebbels, mais se déclare ni raciste, ni nazi (sic !), ce qui est la ligne de conduite médiatique de tous ceux de A.D. Une formidable scène révèle la supercherie : un des caméraman n’a pas coupé le micro de Mexas tandis qu’il filme une autre aspirante nazie et on entend alors l’homme « modéré » se vanter d’avoir bien roulé l’équipe de Kourounis !                Cette scène n’est pas que jubilatoire, elle révèle aussi le courage et les limites des journalistes d’investigation : jusqu’où peut-on jouer le jeu de l’ennemi et se regarder en face, ensuite ? Au sens figuré et littéral : Thomas Jacobi,   co-auteur du premier film et (un des) caméraman du second s’est fait passer à tabac à deux reprises, suite à ce film, des membres d’Aube l’ayant reconnu durant l’une de leurs actions qu’il filmait.

Nous en parlons dans l’entretien qui suit.
Contrairement, aux nombreux assassinats de migrants commis par ceux d’A.D, le meurtre du jeune Pavlos Fyssas va être médiatisé : il est ce qu’on pourrait appeler hélas ! non pas cyniquement, mais de façon réaliste une « bonne victime » : pas un immigré, mais un jeune grec, certes antifa, mais affublé d’une mère courage, Magda que nous allons vraiment découvrir lors du second documentaire.

Magda Fyssas (AP Photo/Petros Giannakouris)

Si le premier opus se finit de façon tragique sur la montée d’un parti qui a des sympathisants dans le monde entier (jusque dans notre « douce France »), Aube Dorée, l’affaire de tous fait presque figure de documentaire feelgood.


A moins que vous ne viviez dans une grotte, je ne crois pas spoiler le documentaire, en révélant qu’au bout de cinq ans et demi, Aube Dorée est reconnue pour ce qu’elle est : une organisation criminelle.
Cet épilogue est inattendu, vu la partialité de la procureure, très en faveur d’Aube et de médias plus que sympathisants bruns…Et d’une police qui, jusqu’en 2013, a trop souvent profité des gros bras d’aube Dorée comme brigades anti-émeutes. Comme il est rappelé dans le film, ce parti a remporté 3 élections de suite, devant le troisième parti politique grec avec 500 000 votes, malgré son nazisme et son mépris de la démocratie affichés.

Magda Fyssas, mère héroïque du jeune antifasciste exécuté, sera cruciale dans la réussite de ce procès auquel elle assistera tous les jours pendant 5 ans.
Intelligemment, Kourounis et Jacobi font le pont avec un autre procès historique qui, lui, échoua en 1931: celui de la sinistre Sturm 33 en Allemagne. L’avocat Hans Litten interrogea courageusement pendant plus de trois heures Hitler sur ses accointances avec les S.A, coupables de nombreuses exactions. Hitler récusa les liens et joua la carte du bon samaritain nationaliste. Les accusés s’en tirèrent avec des peines symboliques et on connaît la suite de l’ignoble Histoire.
En Grèce, on ne peut pas poursuivre quelqu’un pour incitation à la violence par la parole, ni interdire un parti, mais on peut prouver ses crimes. En octobre 2020, le verdict d’organisation criminelle provoqua une liesse immense dans les rues d’Athènes, noires de monde pour célébrer le moment et dans la salle de cinéma : une standing ovation, longue et émouvante salua la fin du film.

A chaque projection, Kourounis et Jacobi font circuler un petit carnet pour que tous ceux que ça intéresse, y notent leur mail afin de suivre la vie du film et les débats et rencontres qu’il génère.

Parlant de rencontres, laissons la parole aux deux têtes pensantes du film Angélique Kourounis et Thomas Jaocbi, co-auteurs du premier; Angélique a écrit et réalisé les 2 films; Thomas est assistant preneur de son et cameraman du second. Le troisième larron, Maxime Bitter se tient à leurs côtés, à la fois sur le qui-vive et discret. Chargé de production., il dit modestement « les aider avec la paperasse ». Il fait parti du trio indivisible.

Les interviews ont été menées séparément, Angélique courant à une interview ensuite, Thomas étant occupé ailleurs. Certains propos ont été formulés lors des rencontres ayant suivi les projections et intégrés dans l’entretien afin d’en faciliter la lecture.
Une bonne montée d’adrénaline avant, pendant et après ces deux entretiens. Pour paraphraser la cinéaste Laurence Fereira-Barbosa si Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel, les héros, oui ! Même si, bien sûr, les personnes concernées nieraient immédiatement ce type d’appellation, préférant parler de peur -qui pousse à agir- plutôt que de courage.
En ces temps confus de repliements nationalistes, de peur de l’étranger et de sordide instrumentalisation dans certaines manifestations antivax de l’étoile jaune et du code de Nuremberg, il paraît salutaire de tendre des micros à des cinéastes et journalistes, aussi engagés et talentueux.

Angélique Kourounis est une journaliste franco-grecque, correspondante, en Grèce de nombreux médias français (LCI, Radio France, Reporters sans Frontières, Charlie Hebdo, etc… Elle a écrit, fait des images et réalisé les deux documentaires.

Peux-tu nous raconter tes débuts de journaliste ?
Au départ, je couvrais les pays de l’Est. Ainsi, la table ronde de Walesa en Pologne, les polices gynécologiques de Ceaucescu en Roumanie et le massacre de l’héritage culturel roumain par Ceaucescu.
Je commence à parler de la Grèce en couvrant tous les attentats du groupe du 17 Novembre.  C’est un groupe que certains disent terroriste, d’autres marxiste-léniniste révolutionnaire. Chacun y met ce qu’il veut. Il a commencé à agir en 75 et jusqu’en 2002 ou 2003. Il a tué 22 personnes, en a blessé une cinquantaine et fait une cinquantaine d’attaques à mains armées. C’est un groupe qui a bénéficié pendant des décennies de la bienveillance d’une grande partie du peuple grec. C’était plus que de la bienveillance ; les gens étaient d’accord avec ce qu’ils faisaient. Il y avait une expression, quand les choses allaient mal : « Ah ! vous avez besoin d’un 17 novembre » pour vous remettre les idées en place.
Il y avait 2 raisons : d’abord ces premiers assassinats était celui de Richard Welsh, le chef d’antenne de la CIA et la CIA a participé à la mise en place de la dictature en Grèce. Ensuite, c’était l’exécution de tortionnaires qui étaient passés entre les mailles du filet, un commandant de la police anti-émeute, des éditeurs très à droite…
Ils n’ont tué que des hommes qui ont participé de près ou de loin à la dictature et ensuite à l’établissement d’une démocratie un peu blindée, très à droite. Ce groupe de 17 Novembre a toujours fait des attaques chirurgicales sans victimes collatérales. C’est pourquoi ils étaient soutenus parce qu’il n’y a jamais eu d’attentat au marché, ni dans le métro. La première victime collatérale, ca a été (en 92) Thanos Axarlian, ils s’y sont pris comme des manches et c’est pour ça que les Grecs leur en veulent. Ils ont tiré au bazooka ou au lance-roquettes sur une rue étroite, large de 5 mètres à 2 h de l’après-midi à l’heure où les grecs sortent tous des bureaux.
La cible était Paleokrassás, le ministre des finances et ils ont touché un étudiant. Ca s’est passé à 2 mètres du Parlement. Beaucoup soutiennent que la police a laissé Axarlian mourir pour créer une victime collatérale et casser ce soutien populaire. D’autres disent que c’était impossible de le sauver et que c’est une connerie du 17 novembre. Certes, la façon dont ils s’y sont pris est inadmissible, mais au Parlement qui était à 500 mètres, il y a des médecins. Donc, voilà, c’est ça le débat. A partir de là, il y a eu un décrochage d’une partie de la population. Le décrochage avait commencé en 89 quand ils ont tué Pavlos Bakoyannis qui est le beau-frère de l’actuel premier ministre. C’était l’Aldo Moro grec. Il voulait unifier, faire fi des différences de la guerre civile. Il avait fait de la résistance aux colonels, donc on n’a pas vraiment compris leur déclaration ; elle n’était pas vraiment convaincante. Après, ils ont tué l’attaché militaire de l’ambassade britannique et ça a été le glas. Les britanniques sont venus et ont appliqué la même méthode qu’en Irlande du Nord. Ils ont fait des appels à témoins et surtout, ils ont humanisé les victimes. Mon premier film était sur le procès du 17 Novembre.
Les proches victimes m’ont dit qu’ils avaient honte de dire que leur oncle ou père avait été tué par le groupe du 17 Novembre parce que dans l’inconscient collectif grec, si le mec avait été tué par le 17 Novembre, c’est qu’il n’était pas clair. La première chose qu’a fait la police de Scotland Yard ça a été d’humaniser les victimes, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Ils ont tissé leur toile, puis ont attendu une erreur. Un des membres du 17 Novembre a eu une grenade qui lui a éclaté entre les mains. C’est à ce moment-là qu’on a pu tout dérouler.

On parle du 17 Novembre parce que c’est le sujet de ton premier documentaire. Si ça n’est pas un trop grand écart, peut-on passer de ce groupe à tes documentaires sur Aube Dorée ?
Ce n’est pas du tout un grand écart. Le chef d’accusation  pour le 17 Novembre, c’était “organisation criminelle et instigateur moral”; accusation qui n’ a pas pas été retenue pour Aube Dorée. Là, on n’a parlé de que “direction et appartenance à une organisation criminelle”. Le procès du 17 N a eu lieu en 2003, un an avant les Jeux Olympiques. Il était évident qu’il fallait qu’ils soient condamnés. C’était un procès qui, à défaut d’être truqué, n’était absolument pas respectueux des procédures de défense. Les avocats de la défense du procès du 17 Novembre étaient les mêmes que ceux de la partie civile du procès d’Aube dorée, d’ailleurs.
Le chef d’accusation instigateur moral qui est un chef d’accusation où tu n’as pas besoin de preuves, n’a pas été retenu pour Aube Dorée, mais pour le 17 Novembre, oui. Ça veut dire qu’il y a une justice à 2 vitesses : une pour la droite, une pour la gauche.

Tu as dit qu’un des déclics pour ton premier documentaire sur Aube Dorée, c’est que quand tu reviens plus ponctuellement en Grèce début 90, tu es frappée par les unes des kiosques qui sont squattées par des figures d’extrême droite ?
Oui, c’est comme ça que l’enquête a commencé. J’ai une culture de grecque de la diaspora : tu idéalises la Grèce, c’est le plus beau pays du monde et puis quand tu vas vivre dans le pays, tu déchantes. C’est difficile quand tu n’as pas beaucoup d’argent de scolariser ses enfants, de se soigner… Tu mets un certain temps pour que les grecs dits de souche t’acceptent complètement. Je ne me suis jamais pris dans la gueule en France « Sale grecque ! », mais je me suis pris dans la gueule en Grèce « Retourne dans ton pays ! ».

Aux débats, tu estimes que la presse grecque a beaucoup médiatisé Aube Dorée, se montrant permissive à son égard ?
Oui, le porte-parole du parti, Illias Kassidaris est souvent à la une de journaux « people » et invité à des talk-shows où personne ne l’interroge sur son tatouage nazi, préférant lui demander s’il est friand de tango !
Ce virage inquiétant s’explique par le fait que depuis 2018, le gouvernement contrôle 94% de la TV et que le bras droit du parti conservateur élu, la N.D (Nouvelle Démocratie), actuellement au pouvoir,  était proche des néo-nazis, durant la précédente mandature des conservateurs lorsque  le premier  ministre était  Antonis Samaras   ( quand j’ai fait le premier  film Aube Dorée une affaire  personnelle)

Comment as-tu commencé le premier opus ?
La rage était mon moteur, j’ai commencé à filmer sans avoir tout de suite en tête un film. J’avais déjà réalisé un reportage sur Aube Dorée pour Arte en 2014. Ils ont été généreux et m’ont laissé en utiliser des bouts dans le documentaire de 2016. Je me sentais presque complice d’avoir supporté la vue quotidienne de graffitis racistes sur le parvis de l’église d’Agios Panteleimonas, un quartier a priori tranquille d’Athènes, revendiquant en énormes lettres bleues « La Grèce aux grecs ! », «Etrangers, hors de la Grèce ». Personne n’a pris une éponge pour les effacer. Personne, moi, pas plus qu’un autre !

– A la radio, je t’ai entendu dire que la démocratie grecque est née un jour de deuil ?
La démocratie grecque est née sur la partition de l’île de Chypre. C’est pour ça que je ne fête jamais le 24 juillet qui pour moi, ne correspond pas à au début de la démocratie, mais à une île coupée en deux. C’est le coup d‘état des colonels grecs qui ont servi sur plateau d’argent le prétexte que la Turquie attendait depuis des années pour envahir Chypre. C’est un coup d’état qui a accouché de cette démocratie qui est donc née dans la douleur, sur le deuil d’un pays.

Tu te méfies de l’entrisme, de prêcher des convaincus…
Oh oui ! ça m’emmerde ! Ce n’est pas que je m’en méfie, c’est que je trouve ça contre-productif. On est en guerre contre le fascisme, le nazisme et l’extrême droite qui, à défaut de revenir à visage découvert, reviennent avec leurs idées. Jamais le négationnisme n’a été aussi important, l’extrême droite aussi forte, jamais la gauche n’a été aussi divisée. Faire de l’entre-soi quand il s’agit de démontrer quelles sont les idées de l’extrême droite, du nazisme, c’est criminel, inconscient et contre-productif.

Oui, j’ai l’impression que ça encourage les gens à une certaine inertie, qu’il suffit d’être « contre » ….
Absolument ! C’est contre-productif et puis, il faut faire attention. Par exemple, suite au procès d’’Aube Dorée, beaucoup de gens pensent que ça y est : ils sont condamnés. Ça, c’est très dangereux.
Et aussi, plutôt que de rester entre ceux du même bord, je préfère aller en terrain plus hostile. Par exemple, nous avons fait une projection et un débat à Béziers (dont la maire est RN). Eh bien, on a débattu jusqu’à 2 heures du matin. Plutôt que de convaincre 100 personnes déjà convaincues, il m’importe davantage de faire réfléchir, voire changer d’avis ne serait-ce qu’une.

Vous êtes les seuls à avoir fait un film sur ce procès historique ?
En effet. A.D une affaire pour tous traite du procès le plus important de l’histoire, plus encore que Nuremberg. C’est le premier procès pénal en temps de paix contre une équipe parlementaire légale.
Attention! Ne crions pas trop vite victoire : sur les 230 témoins prévus, seuls 69 courageux se sont déplacés et, bien, évidemment, le parti criminel fait appel.

On voit que le procès est très musclé avec les slogans répétés des antifas : « Pavlos est vivant ! Ecrasez les nazis » et les intimidations de ceux d’Aube Dorée qui se comportent comme des hooligans…
Pendant le procès, il y a eu des bombes lacrymo dans la salle, les insultes et le slogans des fascistes fusaient non-stop :”Sang, honneur, Aube dorée”. Magda Fyssa été insultée.  Il y a eu des agressions.
Maintenant qu’on a gagné, tout le monde se réveille et se dit antifa.
Mais, avec Thomas, quand on a commencé, on a croisé 50 antifas maximum. C’est comme, à la libération de 45, soudain, tout le monde était résistant !

Tu as dédié Aube…une affaire pour tous  à Pavlos Fyssas et à Hans Litten…
Oui, Fyssas bien sûr. Litten est un avocat qui est le premier à avoir convoqué Hitler en 1931 au tribunal. Les juges ne l’ont pas suivi, ils ont condamné uniquement les acteurs de l’assassinat des syndicalistes anti-fascistes. C’est la question que pose l’avocat Papadakis qui défend les ouvriers égyptiens grièvement blessés par Aube Dorée: Qu’est-ce qui ce serait passé s’ils avaient condamné Hitler comme instigateur moral ? Peut-être qu’on n’aurait pas eu les douze ans de nazisme et la Shoah. Le gros des troupes, bien sûr, c’est les juifs, mais il y a eu aussi l’assassinat de tous les opposants homosexuels, anarchistes, des femmes prostituées dans les camps…
On n’a jamais reconnu, ni indemnisé ce qui s’est passé. Ce procès de Litten est un parallèle car la ligne de défense de Michaloliakos, c’est la même que Hitler.  Et, j’y tiens, j’ai aussi dédié le film à mon petit-fils, Léon, qui est né au moment où on attendait les sentences. C’est l’avenir de Léon. Léon c’est aussi le nom de mon beau-père dont j’ai mis l’histoire et la photo dans le premier opus sur Aube Dorée ; il était totalement athée, parfaitement juif. Il n’a pas voulu porter l’étoile juive, il a pris les armes pour libérer Bordeaux. Mon premier petit-fils porte son nom. Pour moi, c’est un signe qu’il soit né au moment où on attendait la sentence du procès contre Aube Dorée et j’ai dédié ce film à son avenir.

Tu as dit que c’est seulement récemment que le révisionnisme a été pénalisé en Grèce. J’ai l’impression que c’est la résultante de deux choses : la loi en Grèce qui en quelque sorte interdit d’interdire et aussi, comme en France, un gros tabou par rapport à la collaboration en Grèce…
Non, non, c’est la première raison qui a joué. Papadakis qui était, lors du procès du 17 Novembre, avocat de la défense et pour Aube Dorée de la partie  civile, était contre la criminalisation du révisionnisme parce que c’est la criminalisation d’une idée qu’il faut combattre, certes, mais pas par une interdiction parce que c’est la porte ouverte à la censure.

Tu avais évoqué le tabou de la collaboration grecque au débat ?
Oui, grâce à ce procès, c’est la première fois que la Grèce regarde en arrière sur son passé de collabo. Les gens d’Aube Dorée sont des descendants directs des collabos grecs qui ont été au pouvoir en Grèce.
C’est aussi la première fois que l’idéologie est prise comme mobile, lors d’un procès.

Co-auteur du premier documentaire et allié de longue date,  Thomas Jacobi est un journaliste d’origine allemande, correspondant à Athènes, pour des journaux francophones et germanophones, dont La Croix, Deutsche Welle

(Photo LOUISA GOULIAMAKI / AFP)

Quel est ton rôle par rapport au film ?
Je suis l’assistant d’Angélique. C’est elle la force créative dans tout ça.
Moi, je suis le fidèle complice. Il y avait des moments où je fatiguais. Je disais : on accumule trop, on a déjà filmé 5 distributions de nourriture, 4 conférences de presse. Pourquoi aller à une cinquième ?
Elle insistait et elle avait raison, comme souvent. Elle disait « D’accord ! j’irai seule ». Évidemment, je n’allais pas la laisser seule chez les nazis. Et c’est grâce à sa ténacité que Ilías Panayiótaros, un des premiers cadres du parti, lui a accordé cette interview avec Haris Mexas qui a été l’entrée dans les groupes locaux et les familles et nous a permis de faire un vrai travail de documentariste et pas simplement, un cinquantième reportage.
On voulait arriver à ça et on est y parvenus grâce à Angélique qui ne lâche jamais.

Apparemment, au début, tu étais comme un « insider » car allemand, blond aux yeux bleus. Tu peux raconter comment vous avez commencé l’immersion ?
C’est Angélique qui m’a parlé en premier de l’existence de ce groupuscule nazi. Début 90, on a visité leurs locaux et on a assisté ensemble à leur première conférence de presse, en 1992, je crois. A l’époque, celui qui a tenu la conférence de presse était un personnage glaçant, un certain Periandros qui, après avoir été le bras droit de Michaloliakos, le petit führer, est devenu la bête noire. Il a fait des années de prison pour avoir presque tué un militant de gauche, Dimitri Kousouris, aujourd’hui professeur d’histoire, à l’époque étudiant.
Lui et d’autres d’Aube Dorée l’ont massacré en pleine journée avec des barres de fer. Il a eu de multiples fractures crâniennes et dans le coma un bon moment. Il a subi de nombreuses opérations.
Donc, ce personnage-là avait un regard de poisson mort lors de la conférence de presse. C’était effrayant. Il avait une apparence comme tu imagines le pire des clichés d’un officier nazi dans un film de guerre.
Ce bonhomme me demande d’où je viens. « Ah ! D’Allemagne ! Alors, nous avons des idées en commun.» C’était ma première rencontre.
Ensuite, on a oublié Aude Dorée pendant quelques années parce que c’était vraiment un groupuscule marginal que personne ne prenait au sérieux.
Et puis, le système bipartite s’est effondré en Grèce alors que pendant 60 ans il avait fonctionné que ça soit la gauche ou la droite : Mitsotakis, Karamanlis ou Papandréou au pouvoir.
Comme les grecs étaient écœurés par ce ping-pong des deux grands clans, le malheur de la crise aidant, ils ont misé sur des extrémistes. Malheureusement, même quand c’était clair qu’ils avaient déjà du sang sur les mains, les grecs ont voté de plus en plus pour ces nazis. En 2012, comme tous les journalistes, nous avons fait des reportages pour savoir qui étaient ces gens qui avaient failli entrer au Parlement en mai 2012, s’il y avait eu une majorité gouvernable. Entre temps, Kasidiaris (d’Aube) a donné des coups de poing à une députée communiste, Liana Kanelli et bien que tout le pays ait vu cette scène en direct à la télé, ils ont fini par rentrer au Parlement. Subitement, on s’est retrouvé avec 18 députés qui, s’ils évitaient le label facho ou nazi, en étaient convaincus. Ils jouaient sur le fait qu’ils étaient patriotes, aimaient leur pays et voulaient mettre un terme à toute cette corruption, ce clientélisme, chose dont les grecs étaient écœurés. Ils ont donc prêté une oreille attentive, en gommant tous les doutes et la peur que ça créait.

Comme ça a été dit au débat hier, ce qui est vicieux c’est qu’ils utilisent une rhétorique de gauche, comme les distributions de repas pour les pauvres. Enfin, uniquement pour des grecs de souche…
Oui !

Dans le deuxième documentaire, on te voit carrément pris à partie par des Aubesdoriens, que les flics ne font rien et…

Il y a eu deux attaques. Une fois, le 20 janvier 2019, en tant que journaliste, j’assistais à une manifestation pour la Macédoine. La Macédoine du Nord a été enfin reconnue au bout de 30 ans de conflits diplomatiques. Les relations diplomatiques se sont normalisées avec ce pays voisin. Ceux d’extrême-droite étaient hors d’eux estimant que c’était une trahison et ont fait une manifestation à laquelle j’ai été. Sept autres collègues ont été pris à partie, dont un photographe dont a ouvert le crâne et volé son appareil et ses 5 objectifs d’une valeur de plus de 10 000 Euros. Moi, j’étais tout seul ; c’est arrivé en fin de manif. Il y avait des nuages de gaz lacrymogène, je filmais ça avec le téléphone portable. Les murs autour du Parlement étaient pleins de graffitis et de slogans fascistes. Soudain, un gusse se retourne et m’apostrophe : « C’est pas toi qui a fait le film sur Aube Dorée ? ». Je n’ai même pas eu le temps de réfléchir quoi répondre qu’ils étaient déjà 6-7 sur moi à me hurler dessus pour que j’efface ce que j’ai filmé. Ce que j’ai fait, au bout d’un moment. Les coups ont commencé à pleuvoir, je saignais. Au bout de 4-5 minutes, les CRS sont arrivés et les « héros » ont disparu.
A nouveau, début 2020, c’était une manif contre les réfugiés avec des slogans du genre « C’est l’invasion, on n’est plus chez nous »… Comme un mois avant, la procureure générale avait demandé que ceux d’Aube Dorée soient innocentés, après 4 ans de procès, nous voulions voir comment était l’ambiance dans une manif d’extrême-droite. Il n’y avait pas beaucoup de monde, peut-être 350 manifestants fachos et un nombre équivalent de policiers, CRS, on s’est dit, à tort, qu’il n’y avait aucun risque. J’étais au bord de la manif, j’ai filmé mettons 40 secondes, mais ça a suffi pour qu’un groupe de 10 jeunes masqués que j’étais en train de filmer, me détecte. Ça sent le roussi. Avant même que j’ai le temps de contourner pour rejoindre les policiers, ils sont déjà sur moi : « C’est pas toi, Thomas Jacobi ? Donne ta caméra ! ». J’ai fait le hérisson autour de ma caméra, ils étaient à 10 à me cogner. J’ai protégé la caméra, je me suis pris des coups de pied dans la figure, etc… Ce qui est drôle c’est qu’une dame d’extrême-droite a protesté non pas parce qu’ils me démontaient à 10, mais parce que j’étais vieux ! Elle était choquée parce que j’aurais pu être son mari !
Un des jeunes- ils étaient visiblement en-dessous de 30 ans- a répondu : « Oui, mais il nous a fait un grand dommage ». Quand j’ai entendu ça, j’ai jubilé à l’intérieur. Je m’en foutais éperdument des coups ; j’avais ma caméra et causé du tort, donc c’était une journée de victoire. Ce sont des collègues qui m’ont sauvé avant la police qui est arrivée au bout de 2-3 minutes.

Votre film parle de cette porosité inquiétante entre la police et les brigades anti-émeutes ?
Parce que ça a soulevé un tollé dans les médias étrangers-pour cette unique raison- le directeur de la police nous a convoqués Angélique et moi pour mieux connaître les faits. Par la suite, il a ordonné une enquête intérieure qui a pris 6 mois et elle conclue que… la police n’a absolument rien à se reprocher, que tout est parfait ! Mais comme dirait Angélique, ça serait une première en 30 ans qu’une enquête sur la police aboutisse à quelque chose !

J’ai entendu Angélique dire que ce n’était pas son genre de rester extérieure et j’imagine, toi non plus ? En quoi cette enquête vous a-t-elle modifiés, comment tu vis ça ?
Il y a des soirées qu’on a passé à manger avec eux, à la taverne d’Haris Mexas, par exemple. Ils nous ont mis dans le rôle de confident. Ils aimaient bien parler de ce qui les chagriner : par exemple, être dans un bus et n’être que 3 grecs et tous les autres sont des basanés ! Ce type de considération. Tu te dis : ne te trahis pas, restes neutre. C’est facile à dire, mais quand tu manges et tu bois avec des gens qui te montrent de la sympathie, tu te sens sali. Parce que, quelque part, tu joues leur jeu. Même si tu fais semblant, c’est salissant. Il y a des jours où on est rentrés et on a pris une heure de douche. On se sentait comme des victimes d’un viol ou d’un harcèlement sexuel. C’est vraiment physique. Toutes ces fois où tu te mords la langue et te dis que tu ne vas rien dire, tout en te demandant si tu peux laisser passer ça ? Et puis, tu te dis : Non, on ne va pas prendre les armes, notre arme c’est la caméra ». Notre seule chance c’est qu’ils creusent eux-mêmes leur trou.
Et, en fin de compte, ce qu’on a réussi à faire. Mais, il y avait beaucoup de moments où on était épuisés, où on a fait une pause. On ne les a plus revus pendant une semaine parce qu’on n’en pouvait plus. D’ailleurs, au bout d’un moment, tous nos cameramen nous ont lâché. Il a fallu filmer tous seuls, quitte à ce que les images bougent, ne soient pas nettes, mais, qu’au moins, on ait quelque chose. Finalement, ce qui a été dur pour le monter c’est d’homogénéiser ces caméras qui allaient du téléphone portable au DSLR. C’est un défi technique.

Il y a cette scène étonnante où Mexas ne pense pas être filmé et dit « c’est bon, on les a eus ! ». C’est filmé au téléphone portable?
Non, c’est le caméraman. Nous interviewions un cadre du groupe, pendant que Haris Mexas planifiait qui il allait nous mettre dans les pattes pour la prochaine interview. Il instruit la députée blonde, Constantina, comment nous répondre. Un bouledogue de la sécurité proteste qu’on va poser des questions pièges. Mexas répond : « Des questions-pièges, ils m’en ont posé des tonnes, mais je les ai roulés dans la farine ». Et pendant tout ce temps-à, on faisait l’interview de cet homme. Subitement, le caméraman s’arrête et va ailleurs. Ca ne s’est jamais vu sur une interview que le caméraman décroche. Parce qu’i avait dans son oreillette le micro que Mexas n’avait pas éteint. Comme il filmait, il enregistrait le son. Et le son ne correspond pas à l’image, sauf quand il va dans le couloir. C’est un instant qu’on ne comprend pas très bien comme spectateur. Nous avons passé l‘image en noir et blanc pour montrer que ce qui est important, ce n’est pas l’image, mais le son.

C’est un moment passionnant qui montre les limites de l’immersion…
D’ailleurs, le caméraman a dit qu’il quittait le tournage. Nous n’avions pas l’oreillette, nous n’avions aucune idée de que Haris avait dit. Le cadreur a rétorqué : « Regardez le tournage et parlez-moi demain ».
Il était terrorisé, il ne voulait pas qu’il y ait son nom au générique. Il a dit : « Vous n’allez pas mettre ça dans le film ?». Et nous, d’une voix : « Mais, EVIDEMMENT, on met ça dans le film ! » (rires). Au final, son collègue cadreur ayant mis son nom, il a dit de mettre son nom aussi.

C’est un moment fort. Il y a une mise en abyme. Nous-mêmes spectateurs, nous nous trouvons dans les coulisses où vous êtes déjà et ça pose vraiment la question de jusqu’où peut-on être insider et….
Nous n’avons jamais été « insider », nous avons toujours joué les journalistes brèles, inoffensifs, qui faisaient ce qu’ils pouvaient pour essayer d’avoir une autre face d’Aube Dorée qu’ils espéraient, bien sûr, être à leur gloire.

Voudrais-tu ajouter quelque chose ?
Je ne sais pas à quel degré les grecs ont saisi combien ils sont proches de l’abime. Le nazisme, je connais ça de l’école et de tout ce que j’ai lu après. Pour moi, la chose la plus terrifiante, c’est le comportement humain. Celui de la meute, des faibles qui se mettent en avant parce qu’ils ont un pouvoir sur d’autres dus à des mécanismes très glauques. Où une personne apparemment normale, peut devenir un sadique et un assassin. Et ça, c’était entamé en Grèce. Les gens étaient déjà dans un climat d’intimidation constante, y compris les membres d’Aube Dorée entre eux. Ils avaient peur les uns des autres. Même quand ils nous prenaient en sympathie et nous proposaient de nous aider par exemple pour filmer une cérémonie de Thermopyles qu’à priori, on n’avait pas le droit de filmer. Une cérémonie qui était menée dans l’Antiquité par les grecs contre les perses, etc… Ils se gargarisent qu’ils sont les descendants de ces grands héros. On n’avait pas l’autorisation de filmer les cadres. On y est allés quand même, à nos risques et périls. On était trois devant des milliers de fachos. Il n’y avait aucune autre TV officielle ou étatique. Uniquement, leurs médias à eux. Ceux qui nous avaient dit : « On va vous arranger ça », avaient les chocottes. Ils n’osaient pas s’approcher des grands cadres pour leur demander qu’on puisse filmer. On a juste profité du fait que les cadres nous avaient vu avec eux. On s’est immédiatement adressés à celui qui avait le plus d’estime pour nous parce qu’on était les premiers à ‘avoir interviewé. Il avait l’ambition de devenir n°2, chose inimaginable parce que c’était un sombre crétin, mais c’était le fidèle bouledogue. Il nous prenait pour des journalistes suisses et, quand il le pouvait, il nous présentait.
Grâce à ce type qui était quand même un des 18 députés, on a pu filmer. Iannis et moi, on nous a envoyé sur la montagne en haut à 200 mètres ; comme elle est petite et boulotte, Angélique était tout devant et filmait tout avec sa DSLR,. Ce sont ses images qui ont été utilisées en grande partie dans le premier film avec ces cérémonies qui rappellent le Nuremberg des Balkans. Quand on a vu comment Kasiriadis se faisait encenser, le culte de sa personne, ça nous a fait froid dans le dos. Il ne nous a jamais fait confiance. Il respire la haine et la violence. Je ne sais pas à que point les grecs sont conscients qu’ils sont en train de sombrer dans cette fascination glauque et profonde qu’est le nazisme ?

Ce qui est impressionnant -et que vous montrez bien dans les films -c’est la mise en scène qu’on peut trouver kitsch, ce mix de virilité et de pseudo-mythologie, les flambeaux, les drapeaux….
C’est complètement ridicule, oui, mais ça les excite à mort.

Vous êtes tous deux très courageux, voire héroïques d’avoir témoigné de ça.
Ça n’a rien à voir avec le courage, mais tout avec la peur. On ne voulait plus être dans la peur, alors, on s’est dit : on y va.

—–Le deuxième documentaire ne s‘appelle pas impunément Une affaire pour tous. Nous sommes tous concernés par la montée de l’extrémisme brun.


Pour ne pas être tous consternés, participons -même à titre symbolique.
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Last not least: tout septembre Aube dorée, l’affaire de tous est en tournée en Bretagne avec de nombreux débats à la clé.

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