Americana Fest 13ème édition

La troisième édition de L’Americana Film Fest de Barcelone vient de se clôturer avec une hausse de 40 % du nombre de spectateurs par rapport à l’année précédente et une qualité inégalée de programmation comme le confirme votre servante dont c’est la troisième édition. L’Americana Film Fest est considéré comme le seul festival de cinéma indépendant nord-américain du sud de l’Europe.

https://americanafilmfest.com/en/

L’Americana a été fondé en 2014, créé par un groupe d’amis désireux de faire découvrir au public barcelonais des films « indie » qui sortent rarement dans les circuits commerciaux traditionnels. Sa première édition s’est tenue en février 2014 aux cinémas d’art et d’essai Girona, partenaire resté fidèle puisque depuis la majorité des projections ont lieu au Girona ainsi qu’aux cinémas d’art et d’essai Zumzeig, Texas ; à Madrid et sur la plateforme Filmin (équivalent hispanique de Mubi). Enfin, chaque année, c’est à la Filmoteca (Cinémathèque de Barcelone) qu’a lieu une rétrospective d’un.e cinéaste indépendant.e audacieux.se. En 2026, les frères Ross succèdent à Todd Solondz, Ira Sachs, Kelly Reichardt… Son objectif est de proposer une sélection de longs et courts métrages ayant marqué les grands festivals américains (comme Sundance ou Tribeca) ou révélant de nouveaux talents, souvent invisibles en Espagne. Le festival est géré par une organisation à but non lucratif. Une équipe très sympathique constituée de cinéphiles (comme la jeune Maria avec qui nous avons débattu avec passion d’un de nos coups de cœur en commun, Lurker) ou encore de journalistes comme Sandra, scotchée tout comme moi par le documentaire Predators qui, du reste, a obtenu le prix du public, malgré son contenu, justement a priori, pas tout public… Retour sur une programmation exemplaire et surtout sur une dizaine de films spécialement emballants. Good news : la plupart sortiront prochainement en France.

Sur les huit documentaires proposés, outre Nova 78 de Rodrigo Areias et Aaron Brookner (sortie imminente en France) sur la légendaire Nova Convention, où se réunirent William Burroughs, Patti Smith, Zappa, Ginsberg, Gysin…, deux ont imprimé durablement ma rétine. D’abord, un choc donc que Predators de David Osit qui revient sur une émission de télévision diffusée entre 2004 et 2007 sur NBC : « To Catch a Predator ». En tendant des pièges à des pédophiles présumés, cette émission a fait de leur capture, de leur arrestation et de leur humiliation publique un véritable phénomène d’audience. Annulée à la suite d’une controverse majeure, les imitations n’ont cessé de proliférer. David Osit revient sur ses conséquences et ses contradictions morales dans un documentaire très émouvant, notamment par son aspect personnel, révélé aux deux tiers du film, ce qui rend l’implication du cinéaste d’autant plus forte. En donnant la parole à tous les protagonistes du show (très jeunes gens qui ont servi d’appâts pour les pédophiles, flics, journalistes…), à un sociologue, à des proches d’accusés de pédophilie, Predators explore toutes les strates d’un sujet tabou. Présenté avec succès au festival de Sundance et largement salué par la critique, le documentaire a été acquis par MTV Documentary Films et Paramount+ en vue d’une sortie en salles et d’une diffusion mondiale. C’est le quatrième documentaire d’un cinéaste de moins de 40 ans, David Osit, à suivre de près.

Second documentaire adoré, Folktales nous fait découvrir un apprentissage d’exception en Norvège, les « Folk schools ». Les réalisatrices Rachel Grady et Heidi Ewing nous font pénétrer au cœur de ces écoles dédiées au passage à l’âge adulte et qui existent depuis le XIXe siècle. Elles se sont focalisées sur trois adolescents en difficulté qui vont donc passer une année dans le nord reculé de la Norvège, dans un environnement extrême. Privés de technologie, ils apprennent à vivre ensemble, à s’occuper de chiens de traîneau et à affronter la rudesse du climat arctique. Cette expérience met à l’épreuve leurs peurs, leurs insécurités et leurs liens affectifs. Le duo de cinéastes observe ce processus de maturation avec un regard intime et humaniste et filme de splendides étendues enneigées. Un fil rouge tisse littéralement une narration délicate autour de la légende des trois Parques. Folktales a été nominé aux Oscars et sera bientôt sur des écrans français.

L’Association catalane de critique et d’écriture cinématographique a récompensé The Plague, premier long métrage virtuose de Charlie Polinger, au récit à l’atmosphère oppressante qui confirme l’émergence d’une nouvelle voix au sein du cinéma indépendant américain. Déjà remarqué à Cannes et Sitges, The Plague oscille entre « body horror », film d’initiation et de terreur psychologique, faisant du thème du harcèlement scolaire un film d’horreur. On vous en dit plus lors de sa sortie en salles le 3 juin.

Parmi donc une sélection généreuse et réussie, se détachent 5 fictions réalisées par des femmes sur des héroïnes atypiques et attachantes.

Atropia est certainement le plus explosif, littéralement, vu son sujet et son ton. Réalisé par Hailey Gates, jeune et majestueuse ex-mannequin et actrice, il se concentre sur une base militaire américaine – époque Bush junior – où se déroulent des exercices destinés à préparer les soldats à la guerre en Irak. Fayruz, une aspirante actrice d’origine irakienne (la grande Alia Shawkat), croit que sa carrière va enfin décoller quand un acteur célèbre (Channing Tatum en auto-parodie totale) vient visiter le camp de simulation… Version girly 2.0 de MASH et de 4 Lions, cette satire politique contre l’impérialisme américain est hilarante et délicieusement non politiquement correcte. Chloë Sevigny incarne une sadique « directrice de casting » qui trie les « bons » des « mauvais » handicapés recrutés sur le camp. Cet OVNI génial a été sacré meilleur film au dernier festival de Sundance.

Amy Wang fait des débuts fracassants avec Slanted qui est une critique virulente de la politique trumpiste et de la montée des idéologies néo-nazies, exprimée à travers du « body horror » qui rappelle The Substance, mais avec une sensibilité plus pop. Cette fable satirique sur le « white power » met en scène une ado qui a émigré aux États-Unis depuis la Chine. Dès son arrivée, elle se sent rejetée en raison de ses origines et de ses traditions. Rapidement, elle est prête à tout pour se sentir acceptée… Amy Wang signe un très original et réjouissant « coming of age » qui évoque aussi les teen-movies des années 90 comme I Am a Cheerleader ou Heathers. Lauréat du prix du meilleur film au SXSW, il a été projeté avec un grand succès lors de la dernière édition du Festival de Sitges et sortira bientôt en France.

Mile End Kicks de Chandler Levack est une comédie romantique indépendante touchante et tonique. On suit Grace Pine (Barbie Ferreira d’Euphoria), une critique musicale de 22 ans qui déménage de Toronto à Montréal avec l’intention d’écrire un livre sur l’album Jagged Little Pill d’Alanis Morissette. Ses projets sont chamboulés quand elle rencontre un groupe de rock prometteur et se rapproche de deux de ses membres antagonistes, un chanteur cliché et un guitariste dark et sarcastique (incarné avec charme par Devon Bostick). Avec ses accents autobiographiques (Chandler Levack a été critique rock courant les années 2010), Mile End Kicks est un vibrant hommage à la musique indie canadienne et au fait d’être une très jeune femme dans un milieu de machos de plus de quarante ans. Un régal que ce pendant féminin et génération Z de Presque célèbre de Cameron Crowe.

Porté et coproduit par une Rose Byrne au firmament, Tow est inspiré d’une histoire incroyable mais vraie ; celle de la bataille juridique d’une SDF contre une toute-puissante entreprise pour récupérer son habitation, sa voiture. Byrne y incarne une mère courage bigger than life au style excentrique et coquet et à la grande gueule salutaire. Un feel-good movie engagé qui avait cartonné au Festival du film de Tribeca.

Un premier long métrage, Blue Heron de Sophy Romvari, a fasciné le public qui s’est lancé dans de nombreuses interprétations après le générique. Cette œuvre mystérieuse m’évoque Aftersun par son exploration façon kaléidoscope de la fragilité des souvenirs, de la douleur, de la maladie et des liens familiaux. Lauréat à Toronto, Locarno et Saint-Sébastien, il sortira en France le 27 mai.

Enfin, trois films intimistes et sensibles réalisés par des hommes ont passionné les spectateurs, comme en ont témoigné les séances bourrées à craquer.

Le Son des Souvenirs de Oliver Hermanus s’attache à la rencontre, au début du XXe siècle, de deux hommes unis par leur passion pour la musique folk américaine. Ce lien émotionnel s’épanouit au fil des notes et de l’enregistrement de chansons traditionnelles en Nouvelle-Angleterre, brossant un tableau émouvant et poétique de leur relation, de leur vie quotidienne, de l’absence et de la quête de sens à travers les mélodies de leur époque. Remarqué à Cannes, il est sorti en France fin février.

Deux films noirs qui traitent de relations toxiques nous ont fascinés par la complexité de leurs personnages principaux. Tout d’abord Lurker d’Alex Russell où un vendeur dans une boutique de fringues branchée de L.A, Matthew (alias le talentueux Victor Pellerin fraîchement césarisé), infiltre le cercle intime d’un artiste en pleine ascension. Celui-ci l‘intègre dans sa cour, mais son nouveau protégé va s’avérer incontrôlable… Avec cette brillante satire contemporaine de l’obsession de la gloire instantanée, Alex Russell (scénariste de The Bear) signe un premier long remarqué et nominé dans moult catégories aux Independent Spirit Awards de cette année.

Last but not least, Twinless de James Sweeney. Incapable de surmonter la douleur de la mort de son frère jumeau, Roman participe à des réunions de soutien pour les personnes dans des situations similaires. C’est là qu’il rencontre Dennis, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’obsession de Dennis pour Roman cache quelque chose de plus profond et de plus troublant. Lauréat du Prix du public au Festival de Sundance, ce film réussit l’exploit d’être à la fois cérébral et très émouvant. Le cinéaste interprète lui-même avec beaucoup de conviction l’ambivalent Dennis.

C’est à l’aune de ce type de découvertes qu’on mesure la valeur d’un festival comme l’Americana Film Fest, qui a su dénicher ce bijou de sophistication narrative qui, hélas, est sorti uniquement en VOD. Dès maintenant, l’équipe planche sur l’édition 2027. Rendez-vous dans un an à cet épatant festival qui, de surcroît, vous offre une bière à chaque séance, Moritz étant un de ses sponsors.

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