Culturopoing s’entretient avec Denis Robert, directeur et fondateur de Blast. Le souffle de l’info, et Jean-Samuel Kriegk, ex-DG de KissKissBankBank, tous deux co-fondateurs de Blitz. À travers un nouveau modèle éditorial, Blitz s’attache à mener la bataille culturelle contre l’extrême droite. Le premier volume, Le Mensonge et la Colère, est composé de six entretiens menés par Denis Robert, à paraître en septembre 2026.
Blitz repose sur un nouveau modèle éditorial : vous parlez de sortir du « livre marchandise » par une campagne de prévente [ici] et une limitation à moins de dix titres par an. Ce choix est-il plutôt d’ordre éthique, économique ou stratégique ?
Denis Robert. C’est un peu tout ça. Je te laisse répondre, Jean-Samuel, c’est un peu son initiative Blitz, mais on est on est 100% d’accord sur la stratégie : ce sont les trois éléments que vous avez dits.
Jean-Samuel Kriegk. Oui, il y a une surproduction conséquente dans le marché du livre, ce qui amène quasiment un livre sur cinq à finir au pilon. On est dans un système qu’on a pu qualifier parfois entre nous de pyramide de Ponzi, où certains éditeurs, pour couvrir les dettes liées à des insuccès en librairie, se mettent à frénétiquement publier de nouveaux livres. Pour faire de la trésorerie, ils courent jusqu’au livre qui va marcher, quitte à en « benner » une grande partie. On a aujourd’hui de gros éditeurs et un marché ultra-concentré : on sait que ce sont quelques groupes, moins de dix groupes, qui concentrent 90% des ventes de livres en France et contribuent tous à cette surproduction. Nous, on part avec une stratégie qui est celle d’un éditeur indépendant, on a en tête de privilégier la qualité plutôt que la quantité. Voilà le modèle qu’on défend. Ça se base aussi sur mon expérience précédente, puisque j’ai dirigé la plateforme de crowdfunding KissKissBankKank, qui a été rachetée par Ulule. Et j’ai appris, chez KissKissBankBank, à faire vivre des œuvres culturelles auprès de communautés, à installer leur notoriété avant de les sortir dans des réseaux comme les cinémas, les librairies, les disquaires, etc. En ce qui concerne le livre, une campagne de prévente permet au moins de sécuriser son équilibre financier avant sa sortie en librairie. Ensuite, on a une réflexion très spécifique sur les librairies indépendantes. Et ça relève d’une dimension militante, puisque le phénomène d’ultra-concentration qu’on trouve au niveau de l’édition existe aussi au niveau de la distribution. Aujourd’hui, Volumen, le distributeur de Hachette, concentre 50% des ventes de livres dans les librairies. Or, on sait que derrière ces forces, que ce soit Editis ou Hachette, qui sont les deux principaux groupes d’édition, ou les autres, il y a aussi des agendas idéologiques et politiques. On peut le voir par exemple chez Fayard, qui est le laboratoire de Vincent Bolloré et qui s’est complètement transformé en petite boutique de l’extrême droite, publiant aujourd’hui des livres de Jordan Bardella, de Philippe de Villiers, etc. Donc, nous, on mène ce combat-là. Alors, il y a aussi une dimension écologique, parce qu’on ne veut pas contribuer à faire transporter des livres dans des librairies, et puis les refaire transporter dans l’autre sens pour les « benner » ensuite. Les gens le savent peu, mais pilonner un livre coûte moins cher que de le stocker, quitte à le réimprimer ensuite. On veut s’opposer à cette pratique et inventer un modèle plus durable : le fait de produire moins de livres y contribue. L’idée est de bien préparer les phases de prévente, ce qu’on fait là avec Le Mensonge et la Colère, pour apporter en librairie des livres avec une notoriété déjà installée. Donc, plus une campagne de prévente fonctionne, plus cela va engendrer des ventes en librairie.
On voit bien comment ce système de prévente fonctionne auprès des particuliers, pour qui il existe plusieurs formules de souscription, mais comment cela va-t-il se passer pour les librairies ?
J.-S. K. C’est très classique. Actes Sud est un diffuseur qui fait l’intermédiaire entre l’éditeur et les libraires. C’est un métier de commercial, complémentaire de la distribution. Chez Actes Sud, ce sont une quarantaine de commerciaux qui vont prendre les commandes librairie par librairie. Je crois qu’ils font le tour de 1 600 librairies en France, pendant six mois, c’est pour cela que notre calendrier est assez long. En fait, comme pour n’importe quelle maison d’édition diffusée par Actes Sud, par exemple Payot Rivages ou Les Liens qui libèrent, on va faire partie du catalogue du diffuseur, et chaque libraire sera libre de commander ou non des exemplaires à vendre.
D. R. Certains libraires craignent peut-être que les ventes par Internet ou la souscription en amont ne nuisent au commerce des livres dans les librairies. Nous, on pense complètement l’inverse : par exemple, pour Le Mensonge et la Colère, je crois qu’il y a eu un peu plus de 3 000 préventes en un mois de campagne. Si le livre est bon, c’est le bouche-à-oreille qui va fonctionner. Les gens qui auront le livre un petit peu avant vont en parler autour d’eux et en faire la publicité. Et puis nous, on est sécurisés, parce que les coûts de production du livre sont amortis par la prévente. Ensuite, il n’y a plus que la librairie. Ce modèle donne un autre avantage à Blast et à Blitz : il nous permet de nous appuyer sur un réseau de libraires – le libraire indépendant –, qui est quand même conséquent en France, et qui fait vivre les rencontres, les débats, les échanges, etc. L’une des raisons pour lesquelles Blast est partenaire de Blitz, c’est que ça va nous permettre d’aller dans les villes de province, chez les libraires et dans les cinémas, et de coupler avec d’autres propositions, puisqu’on on produit aussi beaucoup de longs formats et de films. C’est une guerre culturelle quoi, on bataille contre l’extrême droite et Vincent Bolloré : quand on débarque dans une ville avec nos livres et nos films, on crée de l’engouement, on crée du partage, et tout le monde est gagnant. Quand il y a du monde dans une librairie, il y a du monde qui achète des livres. Voilà, l’idée est de décloisonner.

Oui, la formule du cinéma, on le voit à Paris avec les films présentés par Salomé Saqué au MK2 Bibliothèque, fonctionne bien. C’est le cas aussi en province ?
D. R. On en a déjà fait l’expérience avec Pacôme Thiellement ou avec le fim de Yanis Mhamdi, Netanyahu. Portrait d’un criminel de guerre. Même s’il est sorti sur YouTube, quand on va présenter ce film avec l’auteur, les cinémas sont blindés. Dans ma ville, à Metz, il y a eu trois projections qui ont fait salle pleine, avec des jauges de 200-250 places. Donc, les gens sont en attente.
Pour en revenir au modèle éditorial de Blitz, ne risquez-vous pas de favoriser une production très attendue au détriment de propositions plus minoritaires ou plus expérimentales ? Considérant qu’il y a une bataille culturelle à mener, ne craignez-vous pas de vous calquer sur l’agenda de l’extrême droite et de répondre uniquement sur ce terrain-là ?
J.-S. K. Je ne pense pas, parce que précisément on va essayer d’aller là où on n’est pas attendu. On réfléchit par exemple à des rééditions de grands textes militants, politiques, des textes oubliés ou même des textes jamais traduits, des essais, des bandes dessinées. On n’est pas là pour répondre au discours de l’extrême droite, on est là pour raconter d’autres imaginaires, comme Blast le fait en tant que média. Blast occupe aujourd’hui un terrain qu’aucun média n’a occupé auparavant, sans se soucier de répondre aux bêtises racontées par Pascal Praud ou Philippe de Villiers. C’est pareil pour Blitz : on va créer les livres qu’on a envie créer, des bandes dessinées et des essais, et notre seule préoccupation est qu’ils soient durables. On ne va pas générer des coûts pour un livre qui n’existera en librairie que six mois, puis sera oublié. C’est vrai que moi j’ai pu le voir avec KissKiss : on a parfois eu des influenceurs qui ont fait des livres un peu comme ça, des coups éditoriaux avec de très gros chiffres d’affaire, mais qui avaient très peu d’intérêt. Nous, notre modèle, si par exemple on se réfère à la bande dessinée – et je ne parle pas du contenu, mais de l’impact –, ce sont les bédés de reportage. On pense aux bédés d’Étienne Davodeau[1], on pense aux Algues vertes[2], on pense à la bédé de Jean-Marc Jancovici[3]. Encore une fois, je ne parle pas du fond de la bande dessinée, mais de la manière dont elle a su déplacer les débats auprès d’un très grand public et les faire vivre durablement. Après un million de ventes, la bédé de Jancovici continue de susciter des débats, avec des gens qui argumentent en faveur du nucléaire et des gens qui contre-argumentent. C’est ce genre d’objet-livre qui nous intéresse : ceux qui provoquent des débats sur le long terme, c’est notre seul vrai levier de réflexion.
D. R. Si nous on se lançait dans ce que vous appelez des ouvrages plus expérimentaux, justement ce serait un avantage, parce qu’on a aussi Blast. Il y a les livres Blast et les livres Blitz, qui relèvent quant à eux de projets spécifiques, mais avec lesquels on est en accord à Blast, puisqu’on a créé la maison ensemble. Si on promeut un auteur inconnu, parce qu’un concept nous séduit, le fait d’avoir une souscription Internet et une communication en amont, en invitant l’auteur par exemple, ou en expliquant son concept, donne au livre beaucoup plus de chance d’exister dans un paysage éditorial déjà encombré. Les livres sont toujours des long-sellers : avec des livres comme ça, s’il y a déjà 500 ou 600 préventes, ça permet de lancer une mécanique. L’idée n’est pas de s’enrichir, mais déjà de payer les gens qui fabriquent le livre, et aussi d’engranger des économies.
Cela peut effectivement ouvrir la brèche à de nouvelles pratiques éditoriales, parce qu’il y a une dimension engagée, presque militante…
D. R. Pas tellement militante, je trouve qu’on est trop taxés de militants. Les gens qui nous ne aiment pas ou qui nous connaissent mal disent qu’on est militants. Il y a 0% de militantisme en moi – et j’ai rien contre les militants –, et lorsque je réalise Blast, je n’ai pas de regard idéologique sur le monde : j’ai un regard journalistique, factuel, et je me bagarre sur ce terrain-là. Donc, je veux bien qu’on dise que je suis engagé politiquement, mais les vrais militants sont en face, c’est CNews et même France Info, qui milite pour Israël… On nous caricature en disant qu’on est militants, alors qu’on est on est mille fois moins militants que tous ces hurluberlus.

Vous concevez Blitz un peu comme une extension de votre travail journalistique, mais ça se situe aussi au croisement du travail d’enquête et de la recherche, comme le montre Le Mensonge et la Colère ?
D. R. On est sur plusieurs terrains, comme le disait Jean-Samuel. On ne publie pas de fiction, mais des essais, des enquêtes, des romans graphiques ou de la non-fiction, comme disent les Américains. Le Mensonge et la Colère est une sorte de livre composite. Il comporte une longue préface qui raconte à la fois l’histoire de Blast et dix ans macronisme. C’est une préface très écrite, qui aurait même pu faire l’objet d’un petit livre. Je pose un regard assez personnel sur les années Macron et j’introduis les six entretiens, qui ont tous été réactualisés [ndlr: Le Mensonge et la Colère fait intervenir six spécialistes : l’historien Johann Chapoutot, les sociologues Benoît Coquard, Alizée Delpierre et Marc Joly, l’éditeur Hugues Jallon et la constitutionnaliste Eugénie Mérieau]. Ils sont suivis d’une longue postface du sociologue Jean-François Bayart. Jean-Samuel et l’agence avec laquelle il travaille ont beaucoup soigné la maquette : on essaie aussi d’inventer quelque chose au niveau graphique et visuel. Pour ce premier livre, on s’était mis d’accord sur la forme de l’entretien pour des raisons de timing, mais ensuite il y aura d’autres choses. Si quelqu’un vient nous proposer une enquête à Blast, par exemple sur la planète ou sur les services secrets américains, c’est d’une grande ambition journalistique, mais on n’a pas les moyens. Je ne vais pas juste faire un papier ou une série. Le fait d’avoir la maison d’édition Blitz permet de s’orienter vers le livre d’enquête, ou peut-être même le roman graphique, et ça ouvre tout de suite la perspective d’une année de travail. On s’arrange pour financer puis, lorsque le travail est fait, le livre sort. Ensuite, il y a une sorte de gagnant-gagnant : on va parler du livre sur Blast et il va exister. L’objet-livre nous permet de nous lancer dans des enquêtes ambitieuses. On a aussi un projet sur la finance : c’est un peu les suites de l’affaire Clearstream, mais écrit par quelqu’un d’autre que moi, et qui raconte tous les réseaux de blanchiment, etc. Quand on aura les premiers éléments de l’enquête, ce sera assez facile de sortir le livre, car une relation de confiance très forte s’est nouée entre Blast, moi en tant qu’auteur et le public. Les gens ont confiance en nous, ils ont confiance en moi, ils savent que je suis dans le paysage éditorial depuis un moment. C’est pour cela que même si la campagne actuelle s’arrête dans dix jours, elle aura été réussie. On a démarré doucement, et puis il y a eu une sorte d’emballement : on n’est pas loin de 150 000 euros, ce qui va nous permettre de faire d’autres livres, de payer des avaloirs, de créer la structure de la maison d’édition, et donc de nous lancer dans des projets ambitieux. Mais, comme le disait Jean-Samuel, on ne va pas produire à tout va, même si on a la perspective de la présidentielle, et qu’on se dit qu’on peut faire des coups éditoriaux un peu avant la présidentielle. On invente quand même des formats un peu particuliers.
Vous proposez une nouvelle mise en récit que je trouve très stimulante autour du journalisme et de l’éditorialisation du réel. Concernant Le Mensonge et la Colère, le titre suggère une articulation entre l’affect et la politique. Comment analysez-vous ce basculement ?
D. R. Le titre m’est venu assez naturellement après avoir vu le documentaire de Max Ophüls, Le Chagrin et la Pitié, qui raconte la France de l’après-guerre[4]. La France s’était créé, avec le général De Gaulle, une image de pays résistant. Or, Ophüls, en se baladant avec sa caméra du côté de Clermont-Ferrand et de Vichy, et en interrogeant les gens, s’est rendu compte que la réalité était beaucoup plus grise. Dans le film, il y a une scène de repas de dominical au cours de laquelle il demande à un pharmacien comment il définirait ces années d’après-guerre et comment étaient les Français. Le type dit : « du chagrin et de la pitié ». Ophüls a tout de suite compris que ce serait le titre de cette œuvre que je considère comme un film majeur. C’est vraiment un documentaire magnifique, qui a changé l’histoire du documentaire et l’Histoire de France. Le récit de cette France collaborationniste grise a alors commencé à prendre le pas sur l’image idéalisée d’une France résistante.
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Pour ma part, j’ai beaucoup réfléchi à comment définir ces années Macron : alors, il y a sans doute du chagrin et de la pitié… non en fait, il n’y a pas de pitié d’ailleurs, il y a du chagrin, mais surtout du mensonge. Le principal mensonge d’Emmanuel Macron est qu’il a été élu sur une image de type un peu de centre gauche, qui allait lutter contre l’extrême droite, et que neuf ans plus tard c’est une catastrophe, puisqu’il offre sur un plateau le pays à l’extrême droite. Ça, c’est le plus énorme des mensonges. Ensuite, il a généré de la colère et de la frustration, et c’est tout le mouvement des gilets jaunes, parce qu’il n’a jamais écouté le cri du peuple. Or, le peuple – moi, ça ne me dérange pas d’utiliser ce vocable-là –, n’est pas une entité abstraite, et il y a une réelle colère dans le pays, qui provient de la frustration, de la révolte. Ce qui caractérise ces années Macron, ce sont ces deux mots : le mensonge et la colère. Voilà pourquoi on a titré ce bouquin comme ça.
Le livre pose un diagnostic clinique sur le retour du fascisme et la déliquescence des institutions démocratiques. Est-ce que vous voyez des pistes de sortie ?
D. R. Il y a quand même de bonnes nouvelles parfois, comme on l’a vu avec ces dernières élections, et Jean-Samuel pourra parler de Lyon, puisqu’il y vit. Le mensonge, c’est aussi celui des médias – CNews et compagnie, mais aussi le service public –, où tous les journalistes et sondeurs avaient prédit des choses qui ne se sont pas réalisées. Même si l’extrême droite a encore gagné en suffrage, et même si la droite s’est à peu près maintenue, on voit bien que c’est à gauche que le tumulte et l’énergie sont les plus forts. On l’a vu aussi aux dernières élections législatives, avec le Nouveau Front populaire : il y a eu un basculement au dernier moment. La France est partagée en trois tiers, et si la gauche, on va dire la vraie gauche, résout ses fractures internes, rien n’est perdu. Mais la bataille culturelle est fondamentale, surtout quand on a la mémoire du passé. Dans Le Mensonge et la Colère, l’entretien avec Johann Chapoutot est vraiment très important, parce qu’il montre bien que la mécanique qui a amené Hitler au pouvoir est identique à ce qu’on vit depuis neuf ans. Hugenberg[5], qui est le Bolloré de l’époque, était le propriétaire de 1 600 journaux, d’une compagnie de cinéma, l’Ufa[6], et de nombreuses maisons d’édition. Il a passé son temps à ringardiser la gauche, les communistes et les juifs pour amener petit à petit Hitler au pouvoir. Il s’est appuyé là aussi sur un hypercentre, avec von Papen. C’est un peu pareil avec Macron, on le voit bien dans ses propos et dans les lois qu’il a votées sur l’immigration : c’est un petit bourgeois qui a le profil type pour amener non pas Hitler – parce que Bardella, je ne lui mets pas de moustache, hein –, mais l’extrême droite au pouvoir. Quand des gens comme eux sont au pouvoir, ils ne le lâchent pas. Il y a aussi dans le livre un très bon entretien avec Eugénie Mérieau, qui montre bien que la Constitution française comporte des outils, comme l’État d’urgence, qui permettent à n’importe quel soi-disant démocrate de museler le pays, de museler la presse et de donner de la puissance à la police et à l’armée. Le pays peut devenir un État autoritaire, on n’en est franchement pas loin. C’est pourquoi la première marche, c’est la bataille culturelle, car c’est elle qui a permis aux nazis d’arriver au pouvoir. Or, quand on tient ce propos-là, on est souvent caricaturé. Les gens disent « Mais attends, t’es fou, tu ne vas pas dire que Sarah Knafo est fasciste ? ». Évidemment qu’elle est fasciste, mais ce n’est pas le problème. Certes, on ne calque pas une époque sur l’autre, mais la mécanique interne reste la même et c’est sidérant. Johann Chapoutot l’explique incroyablement bien. Ce n’est pas le seul historien, mais il est précurseur. L’entretien qu’on a fait et qu’il a relu avec de nouvelles questions est édifiant. C’est vrai que je l’avais interviewé pour Blast[7], mais le fait d’avoir ses propos sur papier, de lire, de peser, de réfléchir, de le voir commenter ce qu’il avait déjà dit, ça donne une puissance et une intelligence que l’immédiateté de la vidéo ne rend pas.
J.-S. K. Je veux bien compléter, parce que vous demandez quelles sont les solutions. J’en entrevois deux : le sursaut des médias, y compris les médias mainstream, et le vote de la jeunesse. Regardez les soirées électorales, ce ne sont pas les mêmes qu’il y a vingt ans, c’est atterrant. À Lyon, en effet, ça fait quand même quatre mois qu’on nous annonce que Jean-Michel Aulas va gagner avec 20 points d’écart – et tous les sondages nous annonçaient une distance de 20 points. En fait, ils se sont trompés de quasiment 25%, c’est hallucinant. Et on nous a annoncé de la même manière la victoire de Rachida Dati à Paris. Il y a une sorte de capacité auto-prédictrice des médias mainstream qui affirment que la droite va gagner partout, en réalité on voit que c’est faux. Là, il y a quand même un questionnement : est-ce que vraiment on est dans une marge d’erreur ou est-ce qu’on est dans une envie de raconter un récit, de formuler des prédictions auto-réalisatrices ? Je pense que Blast est un signe d’espoir : il existe depuis moins de cinq ans et réunit aujourd’hui 1 600 000 abonnés. Denis peut vous raconter, il y a une vraie ferveur autour de ce média, parce qu’il apporte quelque chose de nouveau, de différent, pour plein de gens. Quand Denis marche dans la rue ou qu’il prend le train, des gens viennent le lui dire. Ça, c’est la première chose : Blast est un exemple de ce que les médias peuvent reprendre en termes d’ambition, de déontologie, de sérieux… ce qu’on est en train de voir disparaître un peu partout. Là, il y a une collaboration autour d’un hors-série qui s’appelle Combat, je crois, avec Radio Nova, Street Press, et L’Humanité : les ventes sont colossales.
D. R. On a dépassé les 80 000 exemplaires ! Le papier de vend à 8,90 euros je pense que ça va être autour de 100 000 euros pour chacun des médias participants. On va sortir un numéro 2, puis un numéro 3, car il existe une vraie appétence… mais je ne pensais pas à ce point-là !
J.-S. K. Donc il y a une réponse au sein des médias, on le voit bien d’ailleurs avec les relations presse pour Blitz : même au sein de médias qu’on peut considérer comme réactionnaires, de droite, ou en tout cas pas forcément alliés, il y a des journalistes qui se battent pour installer des récits différents au sein de leur rédaction. Je continue à croire aux médias, je pense seulement que là, on est dans une mauvaise passe. Denis parlait de France Info tout à l’heure, quand on voit l’évolution des services publics ces dernières années, et Macron n’y est pas pour rien avec toutes les personnes qu’il a installées à la direction de France Télévisions et de Radio France, il y a en effet une chute. Mais je crois qu’il peut y avoir un rebond. Et je parlais du vote des jeunes, ensuite. C’est quelque chose qui a été assez peu analysé : les jeunes votent certes de moins en moins, mais quand ils votent, ça change les élections. On le voit avec la victoire du NFP notamment, aux dernières élections législatives – ce qui reste quand même le dernier épisode positif de la gauche française, qui est en train de se morceler et de s’éclater. Cela a été documenté par l’Insee et par plusieurs ONG, le NFP a gagné grâce au vote des 18-25 ans. Quand on regarde l’évolution du vote des jeunes sur toutes les dernières élections, c’est l’élection où elle s’est le plus mobilisée, et le NFP est arrivé en tête. La solution, l’espoir, c’est une jeunesse qui vote plus parce qu’elle est bien informée. Tout le monde sait qu’il y a aussi des jeunes qui votent Bardella parce qu’ils vont le trouver sur TikTok. Donc, la qualité de l’information pour la jeunesse est la clé, à l’ère où l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux sont utilisés de façon complètement tordue par des politiciens qui vendent une image à l’inverse de leur discours politique. Ça, c’est quelque chose qu’il va falloir combattre.
Lien vers la campagne de prévente du livre Le Mensonge et la Colère
[1] Voir Étienne Davodeau, Là où tu vas. Voyage au pays de la mémoire qui flanche, Paris, Futuropolis, 2025 [ndlr].
[2] Voir Inès Léraud et Pierre Van Hove, Les Algues vertes. L’histoire interdite, Paris, Delcourt, 2019 [ndlr].
[3] Voir Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici, Le monde sans fin, Paris, Dargaud, 2022 [ndlr].
[4] Voir Max Ophüls, Le Chagrin et la Pitié, 1971 [ndlr].
[5] Alfred Hugenberg, homme politique, entrepreneur et patron de presse allemand, membre du conseil d’administration du groupe sidérurgique Krupp, nommé ministre de l’Économie dans le premier cabinet de Hitler, en 1933 [ndlr].
[6]l’Universum Film AG, fondée en 1917 dans un but de propagande politique et militaire, dissoute en 1945, puis reformée en 1956, après la dénazification [ndlr].
[7] Voir Denis Robert, Blast. Le souffle de l’info, « Entretien avec Johann Chapoutot. Comment les nazis ont voulu faire disparaître les preuves de la Shoah. M-N- O-P-Q. » [en ligne]. URL : https://www.blast-info.fr/emissions/2026/comment-les-nazis-ont-voulu-faire-disparaitre-les-preuves-de-la-shoah-m-n-o-p-q-LXxJnOxmSHSx2pf7s15-IA
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