Moritz Feed Doc est le premier et unique festival de Barcelone entièrement dédié au dialogue entre le cinéma et la mode. Devenu un événement incontournable pour les passionnés et les professionnels des deux disciplines, il vient de fêter sa 10e édition en 2026, couronnant ainsi une décennie de vision créative et de réflexion critique. Au-delà du glamour, le Moritz Feed Doc propose une exploration culturelle et réflexive de la mode en tant que phénomène social, politique et économique, et en tant qu’outil puissant d’identité et d’expression, tant individuelle que collective. Enfin, last but not least, Feed Doc étend sa présence au-delà des salles de cinéma avec 10 titres disponibles sur la plateforme en ligne d’un de leurs mécènes, la banque CaixaForum+. Le site internet du festival est actif du 9 au 23 avril et propose une sélection de 10 films ayant fait partie de la programmation de cette année: https://caixaforumplus.org/s/moritz-feed-doc
Parmi les highlights, il y avait une rétrospective des films du réalisateur allemand Reiner Holzemer. Soit cinq documentaires, consacrés à deux photographes : William Eggleston et Juergen Teller, à trois stylistes : Dries Van Noten, Martin Margiela, Thom Browne et à une firme familiale de mode : Akris. Un autre documentaire proposait une vision mordante d’une dynastie de mode à l’histoire mouvementée ; Gucci : Luxe, drame et volupté. Puis, nous avons pu voir trois autres portraits d’icônes qu’elles soient directement liées à la mode ou juste des déesses de l’image. Soit un documentaire sur Adrienne, muse disparue, un hommage à BB, le sex-symbol français et un portrait de Bunny Yeager, pionnière dans la photographie des pin-ups. Enfin, nous avons été séduits par un documentaire à visée sociologique. Nous y étions et n’allons pas nous défiler mais faire défiler nos impressions

En présentant son dernier documentaire sur la dynastie, il a insisté sur l’authenticité et le facteur humain de ses documentaires. Il a ajouté : « J’espère avoir évolué ! Je pense être resté le même. J’aimerais bien développer un dispositif pour faire des films. Ça irait plus vite mais en premier j’ai affaire à des êtres humains donc ça prend du temps ! Que ça soit un photographe, un styliste, il s’agit toujours d’êtres humains. Pour moi, c’est important de créer une histoire à laquelle le public peut se rattacher. C’est gratifiant quand des personnes totalement extérieures au milieu de la mode viennent me voir et me disent qu’elles ont vu des parallèles entre leur vie d’ingénieur et celle de styliste. Je conseillerais à un jeune cinéaste de suivre son instinct et également de faire le film qu’il aurait envie de regarder ». Reiner Holzemer propose avec une juste distance, un portrait simple d’une famille intègre, motivée par la qualité des vêtements et des accessoires. À la fin du film, le DA d’Akris dit cette phrase qui pourrait servir de mantra dans divers contextes : « Il n’y a jamais de seconde occasion pour faire une première impression. »

Le talentueux et piquant Olivier Nicklaus a déjà eu une rétrospective de ses films dédiés à la mode à ce festival qu’il a également dirigé par deux fois. Il a présenté avec humour son documentaire Gucci : Luxe, drame et volupté en avouant que vu le succès énorme rencontré par Versace : les liens du sang diffusé sur Arte, il en avait conclu que ça serait bien de miser sur le côté Agatha Christie de la mode. Nicklaus a donc conté l’histoire sanglante d’une famille de la mode.
Comme dans ses autres films de Nicklaus (Versace, Fashion! Red Carpet, Warren Beatty…), Nicklaus effectue une analyse affûtée et futée de la mode avec un ton délicieusement irrévérencieux. Ainsi, un montage astucieux qui assemble à la suite des interviews de Tom Ford, D.A de la marque à son acmé début 2000 à l’ère du ‘porno chic’, Ford disant en boucle ‘sexy’, ou encore résumant son ode à la féminité par sa phrase fétiche « High heels and tits » ! Le mantra de sa prédécesseuse plus sulfureuse, Patricia Gucci est « je préfère pleurer dans une Rolls qu’être heureuse à vélo » résume bien le film !
La douce insolence de Nicklaus tranche avec certains portraits qui se révèlent parfois hagiographiques, tel le sirupeux Adrienne and the Castle. Adrienne fut la muse et l’épouse du fabricant de costumes pour Disney et Hollywood et son incroyable château-musée. Son mot d’ordre est « La réalité est pour ceux qui manquent d’imagination ». Tout un programme appliqué à la lettre dans son antre, œuvre d’art amoureusement construit par son veuf. Diabétiques s’abstenir : c’est rococo et kitsch à souhait ! À l’image du château de pas moins de 63 pièces recouvertes jusqu’au plafond d’anges, chérubins dans des tons violets, roses, où le doré s’invite en permanence. Las ! la caméra intrusive de Shannon Walsh nous fatigue à force de vouloir nous extorquer de l’émotion : elle filme en gros plan les larmes du veuf, fait répéter deux fois à l’actrice obèse censée incarner Adrienne : « j’admire son absence de complexes, j’ai toujours eu du mal à trouver ma place ». Nous, spectateurs aussi ! Involontairement, ce documentaire arty procure un exemple intéressant de comment une cinéaste peut passer à côté d’un sujet attirant par manque de distance et une volonté d’accomplir un film « boule d’humanité », bouleversant d’humanité.
Bardot d’Elora Thévenet et Alain Berliner a aussi un aspect hagiographique mais en utilisant de moins gros sabots. Très prudent de ne pas écorner l’image de sa superstar (encore vivante au moment de la sortie du film), si au départ ce portrait se présente comme un film de commande, il finit par s’affranchir de son modèle, de même que BB s’affranchit de tous les codes avec un courage et une liberté qui forcent la sympathie. Scénariste du film, Nicolas Bary a un lien étroit avec B.B. puisque François-Xavier Kelidjian, avocat de la Fondation Brigitte Bardot depuis de nombreuses années, est le fils de sa marraine. Les deux hommes ont longtemps discuté de l’éventualité de réaliser un documentaire ambitieux. Si l’aspect film de commande transparaît au début via une vision lénifiante de la star, Bardot a la bonne idée de se concentrer dans un second temps sur son activisme pionnier. En ce sens, c’est un documentaire édifiant : nous apprenons que la Fondation Bardot a essaimé pas moins de 70 fondations dans le monde et a remporté une douzaine de batailles juridiques et pas moins des moindres : la réglementation de l’abattage rituel, l’interdiction du commerce des peaux de bébés phoques…

Naked Ambition nous a charmé par sa peinture d’une artiste singulière et peu connue. Ce documentaire de Dennis Scholl et Karen Tabsch raconte le parcours de Bunny Yeager, qui a rendu iconique la pin-up Bettie Page et contribué à l’esthétique de Playboy, tout en refusant de passer à la pornographie dans les années 70. C’est un beau portrait d’une pionnière dont les photos sont 10 fois plus connues que son nom. Née en 1929, elle a été elle-même pin-up et modèle dès les années 50. Bunny savait mettre à l’aise ses modèles féminins face à l’objectif, même nues et surtout les valoriser. Le film est une histoire de filiation et d’héritage : l’empreinte qu’elle laisse sur l’époque et aussi les réactions de ses deux filles et deux petites-filles et également la descendante de son modèle favori, hormis Bettie Page : Maria Stinger. Le film recueille également les témoignages de deux pin-up de la génération 2000 : Dita Von Teese et la réalisatrice et actrice Guinevere. L’archiviste et ex-directeur de la fondation Warhol témoigne également ; il lui consacrera courant 2010 une exposition. Elle fut enfin reconnue à sa juste valeur à la fin de sa vie.

Last but not least, la diffusion de Teenage de Matt Wolf confirme la volonté d’éclectisme et d’interrogation sociétale du festival. En effet, le passionnant documentaire de Matt Wolf revient sur l’avènement de la figure de l’adolescent dans la culture américaine et donc mondiale, par effet d’émulation. Admirablement scénarisé par l’historien Jon Savage qui a adapté son livre Teenage: The Creation of Youth Culture, 1875-1945, le film de Wolf raconte, à partir de 1900, l’épopée de cette figure d’abord négligée avant de devenir incontournable. Une jeunesse sacrifiée par la Première Guerre mondiale qui va se ‘venger’ durant les années folles, idem avec les Bright Young People après 45. Wolf nous fait comprendre comment leur insouciance, leur beauté et leur jeune âge vont fixer de nouveaux standards esthétiques toujours en vigueur. Matt Wolf rappelle, via un travail ludique et profond d’utilisation d’archives, de journaux intimes d’adolescents emblématiques et de scènes recréées en Super 8, que la notion même d’adolescence n’existait pas vraiment avant que le travail des enfants dans les usines ne soit interdit en Occident.
Le nom Moritz Feed vient du sponsor principal, les bières Moritz, et ‘feed’ du désir de nourriture culturelle et spirituelle. Ô chanceux ! En attendant le prochain festin, sa onzième édition, vous pourrez donc savourer Teenage, Gucci, Adrienne et une dizaine d’autres documentaires jusqu’au 23 avril.
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