L’ouverture de la 19e édition des Hallucinations Collectives avait donné le ton. Dans The Last Viking, Mads Mikkelsen incarne un grand enfant traumatisé (et fêlé) qui entend ne plus se laisser faire dans un univers violent et dépourvu de figures d’autorité fiables. Quelques jours plus tard, en clôture, le formidable The Forbidden City mettait en scène deux jeunes adultes issus de cultures différentes, décidés à s’affranchir d’héritages archaïques imposés par leurs aînés. Tous deux choisissaient d’affronter le réel et le contemporain, plutôt que de rester enfermés dans une vision fantasmée, idéalisée et résolument passéiste du monde. À divers degrés de réussite et d’intensité, les nouveautés présentées tout au long de la semaine exprimaient une colère et une insatisfaction chez les plus jeunes. Du nouveau-né inquiétant de Nightborn à l’adolescent bouleversant de The Plague, en passant par le fils troublant de Nicolas Cage dans The Carpenter’s Son ou encore le saint ambigu de The Holy Son, tous semblent en rupture avec l’ordre établi et les mondes qui les ont vus naître.
Une sensation qui trouve un écho franc côté rétrospective dans Society, la satire trash et réjouissante de Brian Yuzna qui a fait l’objet d’une projection enthousiaste en milieu de soirée à l’approche de la fin du festival. Les années se suivent et ne se ressemblent pas forcément, ainsi, faute de temps, nous avons totalement déserté la thématique South of Border, privilégiant le toujours riche Cabinet des Curiosités plus éclectique que jamais, entre un vigilant insectoïde (Eega), une évocation sans concession de l’esclavage (Mandingo) et un film d’amour non simulé (Blonde Ambition). Nous avons aussi vu deux des trois œuvres du cycle Rotten Apple Fresh Blood, Habit et The Addiction, deux représentants d’un cinéma américain indépendant flirtant avec le genre.
Le festival désormais bien installé qui soufflait sa vingtième bougie nous a, une fois de plus, offert sept jours d’excitation et d’exigence, entre plaisirs régressifs et claques durables. Une entreprise sincère et incarnée, qui a grossi au fil des ans, sans jamais renier son essence, accueillant chaque année un public toujours plus nombreux tout en établissant un socle commun, donnant la parole à des passionnés et à des invités concernés. Bref, nous nous sommes régalés dans l’enceinte du Comœdia et le temps est venu de revenir sur nos diverses projections dans l’ordre chronologique.
The Last Viking – Anders Thomas Jensen – Ouverture

The Last Viking © Rolf Konow
Cinéaste doublement à l’honneur cette année (Adam’s Apples était projeté en double programme avec Mort de Rire d’Alex de la Iglesia), Anders Thomas Jensen a lancé les hostilités avec son dernier bébé, The Last Viking. À sa sortie de prison, un braqueur, Manfred (Nikolaj Lie Kaas) cherche son frère Anker (Mads Mikkelsen), seul détenteur du secret d’un butin. Mais persuadé d’être la réincarnation de John Lennon, celui-ci l’entraîne dans un voyage aussi inattendu qu’improbable… Un film imparfait (un poil de complaisance dans la violence, davantage de concision aurait été appréciée dans le deuxième acte) mais attachant, qui mêle les humeurs et les genres avec une certaine jubilation. L’ouverture (si l’on excepte un prologue en forme de conte), sur le ton d’un polar criminel danois peu ou prou héritier de Pusher (comparaison accentuée par la présence de l’acteur fétiche de Nicolas Winding Refn) est trahie par un saut dans le temps de quinze ans. Au retour de prison de Manfred, une seconde nature plus barrée se dévoile. Mads Mikkelsen révèle un potentiel burlesque teinté de masochisme dans une partition casse-gueule brillamment négociée, refusant le second degré ou la parodie. Le long-métrage convoque trauma d’enfance et folie douce, sans gardes-fous (quitte à aller franchement dans le mauvais goût discutable) pour réunir toute une équipe de fêlés au cœur des montagnes danoises, entre musique et chasse au trésor. Dans cette immersion au royaume des fous, gouverné par des personnages hauts en couleur (implication totale des acteurs), régulièrement rattrapés par le réel, le braqueur impulsif semble presque être le plus équilibré du paysage. La violence brute et crasse se rappelle aux héros dans un troisième acte étonnamment sensible où la mise en scène sèche et concernée d’Anders Thomas Jensen achève de nous convaincre. Derrière un titre en fausse promesse, The Last Viking est une proposition qui sort des clous tout en creusant son sillon. Un film d’auteur et d’exploitation ou l’inverse, en fin de compte tout à fait recommandable.
Sortie le 10 Juin 2026
Mārama – Taratoa Stapperd – Compétition

Mārama © Grindhouse Paradise Pictures
Lauréat du Prix du jury jeunes, Mārama s’impose comme l’un des chocs du festival. Le long-métrage prend place à l’époque de l’Angleterre victorienne où Mary Stevens, une femme māorie à la recherche de ses origines, rejoint le manoir Hawkser. Mêlant le roman gothique et le récit de vengeance, comme si Les Innocents de Jack Clayton croisait The Nightingale de Jennifer Kent, le cinéaste Taratoa Stapperd dresse un superbe portrait de femme en quête de ses racines. Ce faisant, il modernise ses enjeux et ses thématiques, faisant des phénomènes paranormaux comme d’un révélateur des horreurs de la colonisation, et de la réappropriation culturelle. Dans le rôle principal, Ariāna Osborne crève l’écran.
En salle depuis le 22 avril 2026
Blonde Ambition (1981) – John et Lem Amero – Cabinet de Curiosités

Blonde Ambition © Amero Brothers Productions
Pour leur traditionnel « Film d’amour non simulé », les Hallus avaient choisi cette année Blonde Ambition. Réalisé par les frères Amero, le long-métrage s’est révélé un moment réjouissant. Objet absurde et irrésistible, cette comédie coquine fait souvent mouche, fusionnant par le montage, des scènes explicites à des gags (certes pas d’une grande finesse) renvoyant à l’humour non-sensique des ZAZ. La fratrie, qui se spécialisera plus tard dans le porno gay, orchestre leur final dans un drag show, symbole d’une culture marginale face à une société sclérosée.
Habit (1995) – Larry Fessenden – Rotten Apple Fresh Blood

Habit © Glass Eye Pix
Nom oublié de la scène indépendante new-yorkaise, Larry Fessenden n’a jamais cessé de tourner et d’apparaître à l’écran. À la fois acteur, producteur, scénariste et réalisateur, il a contribué à l’émergence de talents tels que Ti West ou Kelly Reichardt grâce à sa société de production Glass Eye Pix fondée dès le milieu des années 80 avec l’objectif de proposer un écosystème créatif et vertueux. Au début de la décennie 90, il s’était fait remarquer pour ses talents de metteur en scène dans le registre horrifique à la faveur de variations inspirées. Après avoir revisité le mythe de Frankenstein avec Le Syndrome Frankenstein (No Telling dans sa version originale), il s’attelait à une relecture du mythe du vampire sur Habit. Sam (Larry Fessenden), New-Yorkais en deuil et aux pulsions autodestructrices, traverse un quotidien de solitude et d’errance avant de rencontrer Anna (Meredith Snaider) lors d’une soirée. À mesure que leur relation s’intensifie, le doute s’installe : amour toxique ou menace surnaturelle ?
Une approche urbaine et très réaliste dans un style très DIY (Do It Yourself), rappelant la sobriété, la modestie et l’inventivité d’un certain cinéma indépendant américain de l’époque tel que celui d’Alexandre Rockwell. Avec un budget très faible (200 000 dollars), il propose un film de vampire en appartement, improbable sur le papier et pourtant convaincant à l’écran. Débarrassé de tout folklore et foncièrement moderne dans ce qu’il raconte : le portrait d’une solitude moderne contaminée par les addictions. Il prend soin de dévoiler très tardivement la nature vampirique d’Anna, ramenant ainsi cette donnée à un enjeu secondaire, partiellement allégorique, tout en dynamitant de l’intérieur les tropes de la mouvance en les croisant avec l’horreur, genre pour lequel il manifeste un intérêt véritable. Entre observation clinique d’une déchéance et sensualité brute, sa mise en scène maline ne manque pas de personnalité. En atteste sa manière d’emballer fiévreusement le rythme de certaines séquences, de multiplier les mouvements pour épouser le chaos de son héros mais aussi à travers les apparitions et disparitions d’Anna, comme un trucage discret mais palpable. Dans un style plus minimaliste qu’Embrasse moi vampire avec Nicolas Cage sorti quelques années avant, il effectue un lien similaire entre les racines muettes et expressionnistes du genre et sa déclinaison possible dans l’Amérique post-Reagan, malade et dépressive. Aux antipodes du lissage mainstream de Twilight qui viendra par la suite, mais aussi et surtout du gothique plébiscité sur le Dracula de Francis Ford Coppola, Fessenden livre une fiction authentique, sincère, torturée, parfois inégale mais toujours stimulante.
Eega (2012) – S. S. Rajamouli – Cabinet de Curiosités

Eega © Carlotta Films
Coqueluche du festival depuis une projection mémorable de RRR en 2022 dans une salle pleine à craquer conclue par une ovation, mais aussi de toute une génération de cinéphiles avide de sensations fortes, S. S. Rajamouli était à l’honneur pour une projection événement. Cette année, c’est son film de vengeance quelque peu “autre”, Eega qui était au programme, quelques semaines avant une reprise en salles par les soins de Carlotta. Le pitch est des plus limpides : après avoir été tué pour avoir aimé une femme convoitée, Nani renaît sous la forme d’une mouche. Bien décidé à régler ses comptes, il traque sans relâche l’homme responsable de sa mort.
S. S. Rajamouli se confronte au contemporain en se saisissant d’abord des codes de la comédie romantique couplée à ceux de la comédie musicale et de la fable : un homme pauvre et romantique courtise une femme, également convoitée par un autre, quant à lui vil et puissant. Le cinéaste s’empare de ce cocktail kitsch (renforcé par une photo numérique peu heureuse) avec une candeur et une innocence non dissimulées. Il retarde sciemment l’excitation et l’entrée réelle dans le récit de vengeance impatiemment attendu. On ne s’attardera pas outre mesure sur une approche très archaïque et possessive de la condition féminine (spécificité locale parmi d’autres freinant la possibilité d’un enthousiasme sans retenue) pour s’intéresser aux qualités avérées d’un ensemble effectivement réjouissant qui détonne dans le paysage cinématographique actuel. Le réalisateur ne doute jamais de son postulat (aussi aberrant soit-il) comme pour mieux l’imposer. Mieux, il crée un spectacle à l’ampleur évolutive qui débute dans le quotidien et le dérisoire avec cette nouvelle enveloppe de mouche pour le héros. Chaque scène apparaît alors comme un défi pour le protagoniste mais aussi pour le metteur en scène : Comment l’insecte envisage sa vengeance ? Comment exercer son pouvoir de nuisance ? Comment rendre fou son adversaire dans un rapport de force à son désavantage ? Comment créer la démesure dans le minuscule ? Comment jouer sur les échelles jusqu’au vertige ? Comment tenir près de deux heures quinze sur cette histoire ?

Eega © Carlotta Films
Eega avance par niveaux à la manière d’un jeu vidéo avec une difficulté croissante. Un médium qui constitue une influence palpable tant à la réalisation qu’au scénario, à l’instar de ces accessoires qui rendent le héros plus résistant ou de son arsenal taillé sur mesure. S.S Rajamouli réussit la prouesse à nous attacher au destin de sa mouche réincarnée et de sa bien-aimée, tandis que la cruauté et la bêtise caricaturales de l’antagoniste rendent la vengeance d’autant plus jubilatoire. La mise en scène ludique et son jusqu’au boutisme débridé compensent une peinture archaïque des relations et une approche primaire des personnages pour nourrir un dessein plus cathartique (comme ce sera le cas ultérieurement sur RRR sur fond de colonisation). Mieux, le cinéaste double son spectacle d’une comédie burlesque méchante et inspirée (la séquence du sauna par exemple ou « I Will Kill You » ponctuant la première partie), contrebalançant l’éventuel excès de sérieux par cet humour inhabituel.
Prototype étrange et abouti (pour peu qu’on adhère à son dessein), Eega jusque dans ses paradoxes impose son auteur comme le garant de spectacles décomplexés et sans limites qui ne semblent avancer que pour la jouissance pure et absolue. En ce sens, S. S. Rajamouli est moins le nouveau grand maître que voudraient voir ses adorateurs, qu’une figure de résistance dans une industrie globalisée. Il s’évertue à faire le pont entre des traditions locales qu’il contribue à démocratiser hors de ses frontières et une recherche de compétition avec le reste du globe sur l’échiquier du blockbuster contemporain.
The Holy Boy – Paolo Strippoli – Compétition

The Holy Boy © Fandango Films
En méconnaissance totale des deux précédents longs-métrages de Paolo Strippoli (A Classic Horror Story qu’il a co-réalisé, disponible sur Netflix et l’inédit Flowing), la découverte sur grand-écran de The Holy Boy n’en fut que plus intense. Au titre explicite vendant la mèche quant à une partie de l’intrigue, on préfèrera l’original : La valle dei sorrisi (la vallée des sourires), plus énigmatique et évocateur. Un professeur de sport emménage dans un village de montagne apparemment paisible. Mais derrière cette quiétude se cache un secret troublant, qui va bouleverser sa vie et celle des habitants.
Dès ses premières images fortes et non résolues, une sensation de maîtrise dans la frontalité des plans nous happe, tout en laissant un espace pour le mystère. Une forme de sidération s’opère inexplicablement et immédiatement. C’est froid, choc et brutal, sans appel ni échappatoire. La mise en place, plus linéaire, contredit intelligemment cette introduction, l’horreur sera liée à des drames intimes (le héros en deuil) et une tragédie collective (un accident survenu dans le village). La réalisation rigoureuse et baroque de Paolo Strippoli accompagne un scénario qui dose ses explications, préférant les portraits de personnages à la quête effrénée de suspense. Un héros attachant et pathétique, intérieurement mort, qui retrouve la vie dans un pacte maudit aux airs de miracles. Un ado prisonnier de son don, privé de son libre arbitre et poussé au mal au nom du bien par un père le sacrifiant pour sa communauté. Double portrait pour un conte cruel, en forme de film d’horreur teinté de fantastique et de drame, The Holy Boy rappelle au Mario Bava sec et sauvage des années 70, tendance Les Chiens enragés (le fracassage de tête du voisin avec l’arrière du fusil, les doigts arrachés au fusil) et à la douleur évanescente du Jaume Balaguerò de La Secte sans Nom. Le sacré et le surnaturel coexistent avec le concret ainsi qu’une violence brutale et sans allégorie, à la faveur de visions intenses et incarnées. Les miracles ont des airs de malédiction, comme un envoûtement et une aliénation sournoise. Dans ce film d’ambiance, de scénario et de mise en scène, le cinéaste ne sacrifie jamais ses individualités, levier de sous-textes libres et passionnants mais aussi puissance émotionnelle non négligeable. Un coup de cœur.
The Carpenter’s Son – Lofty Nathan – Compétition

The Carpenter’s Son © Imagem Filmes
Un film d’horreur inspiré de l’Evangile selon Thomas, qui plus est avec Nicolas Cage au casting, programmé dans un festival qui nous a permis de découvrir par le passé Color Out of Space et The Surfer, cela attise forcément notre curiosité en plus d’éveiller quelques fantasmes secrets. The Carpenter’s Son se présente ainsi : La sombre histoire d’une famille cachée dans l’Égypte romaine. Connu seulement sous le nom de l’Enfant (Noah Jupe), le fils est poussé au doute par un autre enfant mystérieux et se rebelle contre son gardien, le Charpentier (Nicolas Cage), révélant des pouvoirs innés et un destin qui le dépasse. Alors qu’il exerce sa propre puissance, l’Enfant et sa famille deviennent la cible d’horreurs à la fois surnaturelles et divines. À quelles nuances de Cage allons-nous être servis ? À quel degré ce récit allait-il être raconté ? Projet blasphématoire et provocateur en puissance ?
Disons-le sans dissimuler notre déception, on s’attendait à beaucoup de choses mais pas forcément à un objet aussi tiède, pris littéralement le cul entre deux chaises qui ne semble jamais être prêt à aller suffisamment loin dans ce qu’il montre ou raconte. Brouillon dans son écriture et dans sa forme, souvent ennuyeux, rarement intriguant, The Carpenter’s Son, se disperse trop à chercher un impossible consensus mou autour d’un canevas narratif qui devrait déchaîner les passions contraires. Si l’on méconnaît les précédents travaux du réalisateur Lofty Nathan (Le drame Harka et le documentaire 12 O’Clock Boys), son approche aussi approximative qu’hésitante nous laisse perplexe. Mis à part quelques poussées gores nous réveillant lorsque le sommeil nous presse avec insistance et une ambiance gentiment malsaine (concédons-lui un décor un minimum évocateur) qui fait un temps illusion, on se lasse de ses images et de ses effets ringards. Jamais très loin du nanar, le film prend excessivement au sérieux son postulat, s’empêchant tout recul ou regard, tout point de vue viable à force d’emphase mal canalisée. Et puisque c’était l’un des éléments moteurs de nos attentes, Nicolas Cage, tristement sobre, ne fait pas le moindre miracle.
Nightborn – Hanna Bergholm – Compétition

Nightborn © Bac Films
Après Egō, Hanna Bergholm continue d’explorer la maternité et la famille dysfonctionnelle sur sa nouvelle réalisation, Nightborn qui s’inscrit dans sa continuité thématique. Rêvant de fonder une famille parfaite, Saga (Seidi Haarla) et son mari britannique Jon (Rupert Grint) déménagent dans la maison isolée au cœur de la forêt finlandaise où Saga a passé une grande partie de son enfance. Mais dès la naissance de leur bébé, malgré les paroles rassurantes de son entourage, Saga sent que quelque chose ne va pas. Alors que leur mariage commence à se fissurer et que Jon lutte pour soutenir sa femme, seule Saga soupçonne la vérité troublante qui entoure leur nouveau-né.
Le long-métrage commence très fort, avec une séquence d’ébats sexuels en pleine nature raccordée avec un accouchement sanglant dans une mise en scène clinique témoignant d’une envie de radicalité. La suite va s’écrire entre gore et grotesque, entre humour noir grinçant et horreur dépressive imbibés dans un écrin de folk horror. Hanna Bergholm ne manque pas de visions impactantes, imposant une double créature inquiétante, ce bébé, rapidement déshumanisé par sa mère (« it ») et sa génitrice en lutte qui révèle progressivement sa part de monstruosité pour survivre face à cet épuisant nouveau-né. Le film saisit dès lors qu’il touche à des tabous sans prendre peur et bifurque vers le body horror (les seins mordus jusqu’au sang ou le doigt d’une enfant arraché, dans les deux cas par le bébé) ou lorsqu’il laisse les instincts sauvages de la mère exploser (la transformation de la chambre en forêt à dompter, ses cris…). Il peut compter sur ce dernier point sur son actrice, Seidi Haarla (révélée dans Compartiment N°6) prête à se jeter corps et âme dans l’entreprise de sa réalisatrice. Nous affichons en revanche davantage de réserves quant à un scénario se dispersant en personnages secondaires insuffisamment développés quand ils ne semblent pas uniquement présents pour amorcer un sous-texte allégorique bancal où les monstres sont ceux qui semblent les plus normaux. Nightborn déçoit alors par ces facilités (ou négligences), ce discours faussement anti-conventionnel et en l’état assez simpliste. Se rappellent alors indirectement à nous des œuvres thématiquement proches et plus abouties, de la série The Servent déjà avec Rupert Grint à l’étourdissant Die My Love de Lynne Ramsay. Reste à savoir si on veut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein.
Sortie le 1er juillet 2026
Society (1989) – Brian Yuzna – Cabinet de Curiosités

Society © The Ecstasy of Films
Séance de revisionnage et plaisir guidée par l’envie de revoir la satire culte de Brian Yuzna sur grand-écran, soit revivre Society dans un cadre collectif, qui plus est composé d’une partie du public le découvrant est un plaisir non négligeable.
Aujourd’hui culte et plébiscité, cité dans des ouvrages et des films appréciés (The Subsance), Society n’a rien de l’évidence pour un public non averti. Cette histoire de lycéen privilégié de Beverly Hills, qui commence à douter de la véritable nature de sa famille, conserve toute sa pertinence de charge caustique contre une bourgeoisie déconnectée déguisée en délire gore et trash. Brian Yuzna cultive une science de l’étrange dont le décalage provient notamment d’acteurs au talent certes limité, mais utilisés afin de servir son propos, le lisse Billy Warlock, qui fera les beaux jours d’Alerte à Malibu quelques années plus tard, en tête. Yuzna, dans une approche partiellement camp, se nourrit d’une esthétique et de codes de soap opera télévisuel pour faire naître la paranoïa dans un univers dont on perçoit la dimension factice. Son talent est précisément de savoir comment arriver à ses fins en usant des limites des forces en présence pour repousser les frontières de l’acceptable dans sa représentation des classes huppées, dans son discours et dans son mémorable final qui joue beaucoup dans la réputation de son œuvre.
The Addiction (1995) – Abel Ferrara – Rotten Apple Fresh Blood

The Addiction © Carlotta Films
En 1995, après deux expériences hollywoodiennes (Body Snatchers et A Dangerous Game), Abel Ferrara retrouvait ses équipes de Bad Lieutenant et retournait aux sources de son cinéma.
Dernière collaboration avec le scénariste Nicholas St. John, The Addiction suit Kathleen (Lili Taylor), une étudiante en philosophie qui sombre dans le vampirisme après avoir été agressée une nuit à New York.
Soutenu par une très belle photo dans un noir & blanc aux élans impressionnistes assez classieux trahissant l’esthétique underground alors même que le film y baigne complètement, Ferrara signe une oeuvre paradoxale, à la fois bavarde et atmosphérique. Parsemé de citations philosophiques donnant l’impression de mettre à plat tous ses concepts, le long-métrage est contrarié par des enjeux concrets beaucoup plus triviaux. Cette approche intellectuelle et assumée en tant que telle, fascine, agace, éreinte, mais ne laisse pas indifférent. Est-ce une méditation de Ferrara lui-même ? De son scénariste Nicholas St. John qui s’apprête à raccrocher les gants ? Que représente le film dans sa filmographie ?
En 2021, à l’occasion de sa sortie en Blu-Ray chez Carlotta, notre collaborateur Emmanuel Le Gagne tirait des conclusions que nous sommes enclin à partager tout en vous redirigeant vers son texte.
« Grand film de la dépression, introspection d’un cinéaste qui cherche un sens à son existence dans lequel il se livre corps et âme, The Addiction prend des allures de confession, celle d’un artiste au bord du gouffre, tiraillé entre sa fascination morbide pour le mal et son désir naïf de rédemption. Il se révèle aussi comme un immense formaliste qui, par ses choix esthétiques, parvient à transcender la lourdeur d’un scénario aux accents puérils de dissertation pour étudiants découvrant Nietzsche et Sartre. La fluidité du montage déroulant les fondus enchaînés, qui sont raccords avec la photo blafarde et sombre de Ken Welsh filmant magistralement le monde de la nuit, révèle le meilleur de cette œuvre inconfortable, parfois maladroite mais d’une très grande force cinétique, à commencer par la manière dont il filme les rues interlopes de New York.
The Addiction mérite d’être redécouvert comme si on le visionnait pour la première fois. La meilleure façon de l’apprécier est sans doute de le regarder pour ce qu’il est : un admirable film de vampires à la beauté funèbre et fragile, renouvelant de façon étincelante un genre alors moribond au milieu des années 90. »
The Plague – Charlie Polinger – Compétition

The Plague © Spooky Pictures
Depuis son passage à Cannes à Un Certain Regard, The Plague, le premier long-métrage de Charlie Polinger, s’est construit une réputation très favorable faisant d’ores et déjà de lui un auteur à suivre. C’est bien simple, les yeux sont déjà rivés sur sa prochaine réalisation, une adaptation du Masque de la mort rouge avec Léa Seydoux et Mikey Madison. On comprend mieux cette côte à la découverte de ce coup d’essai impressionnant dans lequel on se demande d’abord par quel chemin rentrer avant de se sentir viscéralement étouffé tout en espérant intensément la rébellion du héros Ben. Un adolescent de douze ans, qui rejoint un camp de water-polo où il se rend compte qu’Eli, un garçon atypique, est marginalisé par ses camarades qui lui font passer une tradition cruelle. Celle-ci consiste à ce que l’un de leur groupe soit le porteur d’une maladie qu’ils appellent « La Peste ». À mesure que la frontière entre ce jeu et la réalité devient de plus en plus mince, Ben commence à craindre que cette coutume ne dissimule quelque chose de plus terrible.
Un grand film d’horreur à la mise en scène kubrickienne oscillant entre des travellings chirurgicaux arpentant l’espace et des plans tableaux fondant les uns sur les autres pour mieux verrouiller un décor replié sur lui-même, en vase clos. L’histoire douloureuse d’un enfant innocent qui cherche sa place, partagé entre suivre le groupe, s’en affranchir, s’affirmer ou se renier, dans un microcosme dépourvu de repères. Dans ce monde où les adultes sont défaillants, les préadolescents restent livrés à eux-mêmes et à leurs propres règles, aussi dures puissent-elles être. Jamais programmatique ou dogmatique, The Plague laisse constamment des zones d’ombres et de troubles alors qu’il se révèle, ne condamnant ni ne jugeant ses personnages. Une approche humaine à l’intérieur d’une ambiance malsaine et malfaisante, qui évoque toute tentation programmatique. Si le film explore des thématiques hautement actuelles (le harcèlement), il les traite dans une approche universelle et avant tout cinématographique. Glaçant et terrifiant.
Sortie le 3 juin 2026
Mandingo (1975) – Richard Fleischer – Cabinet de Curiosités

Dans une plantation du Sud profond, au milieu du XIXᵉ siècle, un jeune esclave entraîné pour les combats clandestins devient l’objet de toutes les convoitises et de toutes les violences. Entre un maître fragile, une épouse humiliée et un système social fondé sur la domination absolue, les tensions s’accumulent jusqu’à l’explosion. Film définitif sur l’esclavage à la réputation sulfureuse et scandaleuse, réhabilité avec les années. Mandingo désarçonne par son classicisme pour accompagner la radicalité de sa forme et de sa violence. Le vétéran Richard Fleischer observe la lente implosion d’un monde horrible qui se rapproche du précipice. Dans le rôle de l’abject Warren Maxwell, James Mason se révèle glaçant, préfigurant le Calvin Candie interprété par Leonardo Dicaprio dans Django Unchained. Difficile d’ailleurs de ne pas voir dans le film de Fleischer la matrice du western que Tarantino réalisera près de quarante ans plus tard. Une même rage et une même vision sans concession de l’esclavage anime les deux œuvres.
The Forbidden City – Gabriele Mainetti – Clôture

The Forbidden City © WildSide Media
On considère Gabriele Mainetti comme l’un des deux grands cinéastes italiens apparus ces dix dernières années aux côtés de Stefano Sollima. Deux réalisateurs qui renouent un héritage issu de l’exploitation qui les éloigne des grands festivals (et d’une notoriété “officielle”) mais les inscrit dans une certaine histoire du cinéma. Après le film de super-héros et conte fantastique, Mainetti opère un croisement entre le western spaghetti, un soupçon polliziotesco et le film de Kung-fu hongkongais sur The Forbidden City. Dans la banlieue de Rome, le fils d’un restaurateur endetté, en fuite, croise par hasard une jeune femme chinoise venue chercher sa sœur disparue. Deux âmes perdues unies par le destin.
Avec ce troisième long-métrage il propose une fusion réussie et stimulante reliant plusieurs courants alternatifs tout en célébrant deux cultures dans un geste de contrefaçon malicieux qui ressuscite deux héritages eux-mêmes fondés sur un sens brillant de la déclinaison. Il propose un spectacle généreux et excessif, jouissif et ludique au moyen d’un découpage fluide, de chorégraphies inventives, d’une gradation crescendo de l’action et d’une propension à la fantaisie sans perdre en sérieux. Pourtant, au-delà de ce spectacle revigorant, c’est aussi et avant tout une histoire de personnages ainsi qu’un regard moderne et politique sur l’Italie. The Forbidden City confronte une jeunesse ouverte (Mei et Marcello) portée par de nouveaux visages (Yaxi Liu, physiquement impressionnante et l’attachant Enrico Borello qui attire instantanément la sympathie) à une vieille Italie archaïque personnifiée à travers Anniballe (Marco Giallini vu dans ACAB et L’Ami de la famille). Cette figure rance et repliée sur elle-même, ouvertement raciste mais bien heureuse de pouvoir exploiter la misère d’une immigration clandestine est annihilée par la représentation d’une ville de Rome multiculturelle en dépit des efforts de Giorgia Meloni et ses sbires. Dans le même temps, le personnage de Mei paie les conséquences d’une politique chinoise nataliste. Le plaisir total procuré par Gabriele Mainetti ne s’éloigne jamais d’une gravité intrinsèque et conforte notre adhésion à son projet de cinéma. On ne s’étendra pas davantage sur notre enthousiasme pour le film, déjà défendu avec brio sur nos colonnes fin septembre dernier après son passage en ouverture de l’étrange Festival dans un texte que l’on vous invite à lire. Signalons juste, en conclusion, la terrible absence de sortie sur grand-écran pour cette œuvre qui le mérite a minima autant que celles qui se frayent chaque semaine le chemin des salles obscures.
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