Une journée intense qui commence fort avec Colony du sud-coréen Yeon Sang-ho. Ne serait-elle donc pas là, la grande thématique cannoise de l’année ? Le collectif. Voilà un parallèle que l’on ne pouvait imaginer, celui de Sang-ho avec Ryusuke Hamaguchi. La mise en pratique est certes diamétralement opposée, mais le sujet central est similaire. Le collectif donc, l’apprentissage par le groupe, l’évolution par la mise en commun, et le combat contre l’individualisme. Dans Colony, un scientifique vengeur décide d’élever une nouvelle race humaine à son service, un délire égocentrique démoniaque, mais justifié par sa propre crise identitaire, lui rejeté, déconsidéré, et surtout isolé. Seo Young-cheol va donc, en guise de joli clin d’œil vengeur, transformer son ex-boss qui l’a humilié en patient zéro et ainsi transformer une tour en plein cœur de Séoul en un huis clos horrifique. L’idée est limpide, brillante, d’amener des zombies au départ au sol à attaquer des panneaux publicitaires ; à travers une évolution, par le partage des connaissances, ils s’élèveront, sentiront, et identifieront bien mieux les humains à attaquer et dévorer. En chef de meute, Seo Young-cheol, lui, est immunisé, et se pavane au milieu des monstres comme un chef d’entreprise au milieu de ses disciples ouvriers. Il y a là une forme plutôt pertinente d’imager la bascule historique d’une idée (le communisme) dans le fascisme (culte de la personnalité), et ce qui, pour ce vengeur, semblait être une révolution l’entraîne, lui et son « peuple », dans un schéma connu, génocidaire et autodestructeur. Mais le film s’installe malheureusement dans un confort pesant, la mise en scène est formatée dans ce huis clos qui enferme. Alors que de cette pertinente idée aurait pu émerger une vague extérieure massive (comme quelques sensationnelles scènes dans Dernier train pour Busan). Mais non, l’on reste cantonné à la fois intellectuellement (par une idée qui n’évolue pas), et physiquement (cloîtré dans cette tour) sans jamais avoir, nous, le sentiment d’évoluer avec le film.

On fonce vers la Quinzaine des cinéastes pour découvrir le nouveau film de Lisandro Alonso, Double Freedom. Et n’allons pas par quatre chemins, c’est un réel enchantement. Plus compact, moins complexe que son précédent (Eureka, sélectionné à Cannes Première en 2023), l’Argentin réussit un tour de force majeur : réussir à dire tant en si peu. Il évoque à la fois la ségrégation des indigènes par l’installation d’un camp de fortune sur les terres d’un gaucho, la déconsidération du temps et du matériel avec une montre retrouvée au sol, l’effondrement du système sanitaire argentin (et cette glaçante scène hospitalière, avec un jeune homme abandonné à son sort dans des couloirs déserts), mais aussi le sacrifice à l’autre (le frère pour sa sœur malade), l’entraide et l’humilité la plus désarmante à accepter d’être un étranger sur ses propres terres, l’absence de révolte dans une déconsidération qui tue un pays rongé par le racisme et le rejet de ses origines. Mais il y a aussi la confrontation des mondes, représentée métaphoriquement par ce sac plastique rempli de médicaments pour la sœur ; à force d’y trifouiller, d’essayer de comprendre la posologie, tout cela les dépasse. Et à juste titre, car face à eux, la nature adoucit la violence et le rejet, la reconnexion de la sœur à un arbre est un moment de grâce cinématographique soudain, et profondément pénétrant, on imagine même que sa maladie mentale trouvera peut-être un apaisement dans la naturalité de son cadre. Quelle force, quelle puissance de représentation, quelle intelligence et patience de mise en scène à construire à la fois méthodiquement sa mise en scène mais également à lui laisser une part entière de mystère, et de langueur. Pour que ce lien du sang, entre frère et sœur, finisse par nous déchirer le cœur. Il est déjà et indéniablement l’une des plus belles œuvres de ce 79e Festival de Cannes.

Après Lisandro Alonso, on passe à l’Espagnol Rodrigo Sorogoyen, qui revient aussi à Cannes, cette fois-ci en compétition officielle après sa sélection Cannes Première avec As Bestas. Dans El ser querido, Esteban Martinez (interprété par Javier Bardem), réalisateur de renom, retrouve sa fille Emilia (interprétée par Victoria Luengo) après des années d’absence. Petite actrice de série, elle se voit alors proposer un grand rôle dans le prochain film de son père. Les raisons semblent d’emblée dénuées de réelle considération professionnelle, Esteban, ayant fait jouer sa future épouse et mère d’Emilia dans son premier film à succès, souhaite revivre cette émotion vivace en lui avec sa fille oubliée. Dès lors, une relation toxique va se nouer entre les deux parties, d’un côté un père amnésique du mal engendré par son absence, de l’autre une fille toujours à vif, et qui ne lui a jamais pardonné. De cette haute tension, pervertie par le caractère colérique et vaniteux d’Esteban, le tournage s’enlise dans une ambiance délétère, jusqu’à la démission d’une partie de l’équipe. Comme toujours avec Sorogoyen, la dramaturgie est outrancière, il use d’un montage serré, d’une surutilisation musicale, de zooms intempestifs pour appuyer le chaos intérieur subi par ses personnages, un cinéma de la démonstration, et non de la suggestion. Tout est dit, affirmé, filmé, il n’y a alors plus de place à l’interprétation, mais à l’étalage. Quant au sujet autocentré dans toutes ses boursouflures sous-bergmaniennes, il appuie poliment le désintérêt. De nouveau, l’on s’interroge souvent, mais c’est aussi le jeu de la compétition officielle chaque année, de voir des œuvres sélectionnées, d’autres boudées et décalées en sélections parallèles, et l’on continue et continuera toujours de s’interroger sur les raisons, qui sûrement, peuvent nous dépasser.

Et l’on conclut cette journée par le dernier film de James Gray, en compétition officielle, Paper Tiger. Armageddon Time armait déjà un retour aux sources new-yorkaises, Paper Tiger le confirme avec une nouvelle plongée dans la mafia russe (comme dans Little Odessa et La nuit nous appartient). Ici, ce sont deux frères qui vont plonger dans les méandres obscurs et dangereux d’un monde qui ne pardonne pas, l’un d’eux, Irwin (interprété par Miles Teller), va se retrouver au mauvais moment, au mauvais endroit, et éveiller les soupçons de la mafia, trafiquant des barils qu’ils déversent dans le quartier de Gowanus à Brooklyn. Sa tête, et celle de sa famille, sont alors mises à prix. Face à cette menace, son frère protecteur, Gary (interprété par Adam Driver), flic ripou qui manigance aussi avec les Russes, décide de s’emmêler, sauver son frère en passant des accords financiers avec la mafia. Paper Tiger est d’un aplomb, d’une densité, d’une pesanteur obscure qui irradie, et marque la définitive fin du fantasme du rêve américain. De ces frères s’exaltant de ce nouveau projet qui pourrait les rendre plus riches que riches, la réalité d’un monde implacable les rattrape, un monde impitoyable, sordide, où la place du rêve n’a pas lieu d’être. Et lorsque la femme d’Irwin, interprétée par Scarlett Johansson, apprend être atteinte d’une maladie incurable, le film bascule encore un peu plus dans une finitude glaçante, la fin d’un rêve avant même d’avoir pu exister. Mais comme toujours chez Gray, il y a la souffrance. Mais aussi l’amour, tant d’amour fraternel, de sacrifice de l’un à l’autre, et par l’intelligence absolue à la fois d’écriture de chacun des personnages et d’une mise en scène d’un auteur au sommet, Paper Tiger est d’une incarnation redoutable, une force envoûtante s’en dégage, on se sent happé par ce déséquilibre familial, persuadé que le pire est à venir, que l’avenir est pipé et définitivement condamné. L’amour de deux frères, mais aussi d’un mari pour sa femme, d’un oncle pour ses neveux, la famille qui était au cœur de Armageddon Time l’est aussi avec Paper Tiger, mais périclite rapidement dans une intolérable peur, celle d’une mort programmée. James Gray est un immense cinéaste, et il le prouve encore aujourd’hui, par un film tenu de bout en bout, implacable, redoutable.

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