Il y a toujours eu, chez James Gray, cette fascination étrange pour les êtres condamnés à salir ce qu’ils aiment. Ses films commencent souvent avec une promesse de douceur : une famille, un quartier, une fidélité, un rêve modeste de stabilité. Puis quelque chose s’infiltre. Non pas une catastrophe, mais une logique plus lente et plus visqueuse : l’argent, la corruption, la dette morale. Paper Tiger, présenté en compétition au Festival de Cannes, pousse cette intuition à un point presque terminal. C’est peut-être son film le plus noir. Non parce qu’il y montrerait davantage de violence, mais parce qu’il n’y laisse presque aucune possibilité d’innocence intacte.
Le film se déroule dans le New York de la fin des années 1980, celui des rues encore sales, des pavillons modestes du Queens, des berges encombrées de déchets, des intérieurs familiaux recouverts de bois sombre et de moquette beige. Visuellement superbe, le film peint une matière new-yorkaise faite de lampadaires orangés, de rues humides, d’intérieurs étouffants, de lumière d’automne permanente. La photographie de Joaquín Baca-Asay enveloppe l’image d’une mélancolie épaisse où chaque plan semble déjà hanté par une disparition future. Gray retrouve ici son territoire originel — celui de Little Odessa ou The Yards — mais avec quelque chose d’encore plus crépusculaire. Ce qui le passionne visiblement, ce n’est pas tant la mafia russe ou les combines criminelles, que la texture morale de l’Amérique pavillonnaire : petites maisons alignées, repas familiaux, télévision allumée en fond sonore, rêve minuscule d’ascension sociale. Tout ce que le film va lentement contaminer.
Le récit suit deux frères embarqués dans une affaire liée à la mafia russe. Gary Pearl, l’aîné, interprété par Adam Driver, ex-inspecteur reconverti en homme d’affaire prospère, possède encore quelque chose d’hésitant, une forme de conscience morale qui résiste mal au monde où il évolue. Face à lui, le cadet, Irwin — joué par Miles Teller — semble au contraire traverser le film avec une sorte de naïveté stupide, et même irritante. Un personnage qui croit encore vaguement au rêve américain alors même que tout, autour de lui, démontre sa corruption profonde.
Le personnage féminin porté par Scarlett Johansson, double d’Irwin, dont elle est l’épouse, pose problème en faisant dégringoler les dernières chances de salut. Gray montre l’ambivalence de son personnage de mère au foyer. Un deus ex machina psychologique vient presque artificiellement sauver ce personnage d’une noirceur plus radicale que le film avait pourtant magnifiquement préparée, mais étaye admirablement sa cruauté morale à l’égard des faibles et des naïfs.
C’est paradoxalement ce qui fait de ce beau film un film dérangeant : Gray filme la victoire avec pertes et fracas de l’imbécile moral. Non pas le triomphe cynique du plus fort, mais celui du rêveur borné, incapable de comprendre totalement le mal auquel il participe. Comme dans The Immigrant, le cinéaste semble croire que les êtres les plus naïfs — parce qu’ils restent attachés à une idée presque enfantine du bien — finissent malgré tout par survivre aux systèmes corrompus qui les entourent. Les personnages intelligents, eux, voient trop bien les mécanismes du monde pour ne pas être déjà perdus. Mais cette victoire a un goût amer parce que ce triomphe de la médiocrité, si elle fait échouer les tentatives des demi-habiles, pérennise paradoxalement la mainmise du crime organisé. Grâce à eux, le monde reste engoncé dans la bipolarité asphyxiante de la lâcheté : entre le bien et le mal absolus, pas de place pour la demi-mesure ou pour rebattre les cartes.
C’est la mise en scène de la fatalité tragique qui frappe encore dans Paper Tiger. Dès les premières scènes, tout paraît écrit. Gray installe immédiatement cette fatalité lourde qui traversait déjà We Own the Night : les personnages avancent vers leur perte avec une lucidité partielle, incapables de modifier la trajectoire. Même s’ils savent obscurément, les hommes restent des hommes : faibles, influençables, vulnérables aux séductions de l’argent, du pouvoir ou de la peur. Le film s’affirme moins comme un thriller que comme une démonstration de la manière dont un monde corrompu finit inévitablement par contaminer ceux qui y vivent. Gray ne filme jamais la corruption comme un accident extérieur. Elle agit plutôt comme une humidité qui imprègne progressivement les êtres et les relations : elle conduit tout un chacun, par sa logique propre et la mécanique des évènements, à déclencher l’irréparable.
L’expression « Paper Tiger » d’origine chinoise désigne une puissance de façade. Aussi le filme prend beaucoup plus le temps de filmer les repas, les disputes domestiques, les chambres d’enfants ou les conversations familiales qu’à montrer les véritables opérations criminelles. Ce qui intéresse Gray, ce n’est pas la mafia mais la contamination de la vie ordinaire par les logiques mafieuses. La corruption détruit ainsi les individus et empoisonne les structures mêmes de l’intimité.
Le déplacement constant du regard participe à l’ambiguïté morale. Gray refuse soigneusement toute position définitive pour le spectateur, sans cesse déplacé d’un camp à l’autre, partagé entre empathie et dégoût pour l’égoïsme des préoccupations minuscules des gentils et la fascination trouble pour les figures ouvertement corrompues. Le film montre très bien que la morale de l’American Dream est moins une question de vertu qu’une question de survie entre deux étouffements extrêmes : celui du quotidien besogneux et humilié et celui du grand banditisme qui fixe les règles du jeu.
Mais ce qui reste surtout après Paper Tiger, c’est cette impression terrible qu’aucun personnage n’échappe réellement à ce qu’il traverse. Si la success story échoue, c’est par l’incompétence des personnages face à leur ambition. Peut-être que le vrai sujet du film est là : la vanité face à la tentation. Pas de culpabilité héroïque ici, mais le poids de la responsabilité d’appartenir à un monde dont on finit toujours, d’une manière ou d’une autre, par reproduire les mécanismes et dont personne ne ressort indemne.
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