Festival de Cannes-La Quinzaine des cinéastes;Radu Jude — « Le Journal d’une femme de chambre »

Dans un festival dont la légèreté n’est pas le point fort (on ne compte plus les cancers et autres maladies d’Alzheimer), Radu Jude arrive comme une bourrasque d’air vivifiant. « Le Journal d’une femme de chambre » n’en est pas moins une étude au vitriol des rapports de domination qui régissent le monde moderne.

Gianina (Ana Dumitrașcu, aussi détonante que touchante) est bonne chez un couple de bourgeois bordelais. Elle épluche les légumes à longueur de journée (souvenirs de Chantal Akerman ?) et s’occupe de Louen, leur petit garçon. Elle a laissé sa fille de dix ans en Roumanie, aux bons soins d’une grand-mère égorgeuse de poules.

Librement inspiré du roman de Mirbeau, le film affecte d’épouser la forme du journal intime, d’octobre à décembre. Mais les jours se succèdent à toute vitesse, la voix intérieure est absente. Les coupes sont abruptes, parfois en plein milieu d’un dialogue ; quand les personnages ne s’interrompent pas les uns les autres, dans une absence d’écoute sidérante, c’est le réalisateur qui leur coupe la chique: entre ce qu’ils disent et ce qu’ils sont s’étend un gouffre, dont le montage sauvage réplique la violence sourde.

Les conversations téléphoniques de Gianina avec sa fille sont traitées avec plus de douceur, mais la tristesse de la fillette y met parfois fin sans crier gare. Tandis que les jours s’égrènent dans le journal de la femme de chambre, ils se comptent en bâtons dessinés sur un mur en Roumanie. À Noël, mère et fille seront réunies. Le film est tendu vers cet horizon.

Entre-temps, Gianina a été recrutée pour jouer le personnage-titre de Mirbeau dans une adaptation théâtrale dirigée par des étudiants de la fac de lettres, désireux de « faire jouer des migrants ». Ils en prennent pour leur grade avec leurs bonnes intentions, leurs questionnements autour d’une scène de dégustation d’un furet en peluche, leur aveuglement bien-pensant face à la vraie détresse qui les entoure.

Quant aux employeurs de Gianina, ils ne sont pas immédiatement détestables et, en cela, le jeu tout en finesse de Mélanie Thierry et surtout Vincent Macaigne est admirable. Alors même qu’ils se persuadent de bien traiter leur domestique et avancent avec leur bonne conscience de gauche en bandoulière, ils ne font que reproduire des schémas de domination insidieux. Macaigne est irrésistible lorsqu’il affirme trouver un petit « truc en plus roumain » dans une soupe thaï, ou s’enflamme sur la guerre en Ukraine, sommant la petite bonne de donner son avis sur le conflit en tant que « personne de l’Europe de l’Est ».

Face à cette condescendance douçâtre, Gianina ne peut que se taire, mais une énergie rageuse trouve à s’exprimer dans ses jurons en roumain comme sur scène, où son interprétation de la domestique aux bottines vernies déborde de vulgarité burlesque. Le fétichisme sexuel des maîtres du roman de Mirbeau se mue en fétichisme intellectuel narcissique chez les bobos contemporains : rien n’a changé.

La violence sociale que dissèque Jude ne s’exerce pas seulement sur les corps et le travail : elle atteint aussi les imaginaires. Gianina, peu au fait de la grande Histoire de son pays, est en revanche une conteuse hors pair, talent qu’elle tient d’un aïeul. Elle fascine Louen par ses contes traditionnels cruels, qui ne se terminent jamais bien. Au cœur du film, un très beau montage fait alterner la narration-performance d’une légende sur le temps et la mort avec des plans fixes de paysages roumains, faits de bâtiments décrépits et de pancartes publicitaires (on pense à la longue séquence bucarestoise de « Bad Luck Banging or Loony Porn »). Dans un film sec, c’est une pause méditative et poétique, qui ne cherche pas à se parer d’un sens métaphorique. Il s’agit juste d’une âme qui divague vers des terres dévastées mais chères. Mais l’imaginaire lui-même subit les assauts de la bien-pensance : on finit par demander à Gianina d’édulcorer ces histoires millénaires. Tout en privant son conte de Noël de la fin heureuse tant attendue. « Le Journal d’une femme de chambre » aurait tout aussi bien pu emprunter le titre du film de Pedro Almodóvar : « Amarga Navidad ». D’amertume cependant il n’est pas tant question que d’insolence et, au sein même du naufrage, de douceur.

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A propos de Noëlle Gires

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