Il y a différentes manières d’appréhender le premier long-métrage de Juan Branco. La première serait de balayer ce qu’on croit savoir et d’ouvrir une page blanche, de visionner le film en ligne
et de ne lire ce papier qu’après. Et l’entretien avec le réalisateur déjà publié sur ce site… Mais il est hélas probable que certains refusent d’entrer dans le jeu, pointant son artificialité, pourtant revendiquée dès la première énonciation des règles du film ou en criant à l’entre-soi ou mieux, au délire auteuriste ( insulte devenue suprême ). Oui mais voilà, en matière de cinéma plus qu’ailleurs, les œillères ne conduisent qu’aux méprises.
Restent les aventuriers, les « gens » de Bataille ou les curieux alléchés par le thème comme par un fait divers bien faisandé. Celleux-là ne pourront être qu’étonné.es… Mysterium humanum est ! Pour ma part, je constate déjà que chaque revisionnage semble enrichir le projet et permet d’en embrasser tout son sens. Il faut d’abord rappeler qu’il s’agit d’un film d’exil, né par et pendant l’exil de son auteur. Une œuvre qui se veut aussi théorème ou encore, plus inconsciemment et pourtant de manière concrète, de par son économie, un hommage au père et producteur. Non pas par l’absence de scénario préétabli – cela fait longtemps que Paulo Branco les lit, n’en déplaise aux chasseurs de mythes – mais par la volonté de tourner en totale autonomie et en dehors des financements habituels, sans budget ou si peu et dans une sorte d’immersion, dont le creuset d’une piscine vide et les nombreuses surfaces vitrées constitueraient le cœur et les bords de la matrice. Et si l’équipe s’est adonnée à l’expérience, alors le spectateur peut bien à son tour s’y frotter. En salle, sur l’écran de cinéma, éclate la volonté du réalisateur d’en faire. Maintenant, par la lucarnette de l’ordinateur, le monde devient salle d’audience. Comme me l’enseignait l’avant-première à Lisbonne, il n’est pas nécessaire de maîtriser toutes les nuances du portugais pour comprendre les enjeux du film. Nous ne sommes pas en Cour d’appel et je ne réviserai pas mon jugement en première instance – que je me suis bien gardé de relire, quitte à me répéter… Cette réussite est due à la qualité de sa mise en scène, à la richesse et à la précision du travail sonore, à l’écriture fiévreuse et à l’implication de tous les membres de la petite équipe.

Le massacre de Gilles de Rais (2025) Capture d’écran.
Le propos relève par contre de la seule responsabilité de l’auteur. L’idée de recréer une procédure judiciaire pareille à une chambre d’écho tombe sous le sens venant d’une personne qui connaît aussi bien les cours de justice que les rumeurs. La rumeur, Juan Branco la subit, a appris à travailler avec, la crée aussi et même la cultive. Ce film s’adresse en premier lieu aux gens extérieurs au monde forclos des palais de justice et à celleux qui en ont fait la douloureuse expérience. Jusque là, on est raccords avec le projet politique de Juan Branco. Il ne cherche pas la facilité, ni aucunement à être moins conflictuel, mais simplement à déplacer les terrains de jeu auxquels il nous a habitués. À revenir vers une certaine culture classique, vers ces humanités qui à nouveau aujourd’hui et plus que jamais, distinguent l’humain de la bête. Le massacre de Gilles de Rais n’adopte en rien les topoï du film de procès, même s’il en conserve certains rituels, très dévoyés ou en récupère des bribes de jargon. Et alors ? Pourquoi s’affoler si un avis in tuitu personae nous perd en conjecture un instant ? Ce n’est pas grave d’avoir oublié son latin ; pas un problème de ne pas tout comprendre dans une affaire où rien n’est très clair. Au demeurant, il faut savoir qu’une majorité d’historiens supportent mal la remise en cause de la culpabilité de Gilles de Rais, le monstre humain le plus fameux de l’occident médiéval, quand bien même ils sont loin de pouvoir tout expliquer, justifier, prouver.
Le film n’est en rien retors, il nous livre tout ça très vite. Et dès lors on comprend qu’on va déambuler dans une polyphonie de voix et de récits, qui se mêlent et ricochent dans notre crâne et qu’il faudra accepter ou non de perdre pied, tout à fait comme un accusé au cœur du marasme judiciaire. Ou de nos jours, comme un citoyen extérieur aux arcanes du pouvoir. Le Droit s’appuie sur des canons. La Justice sur des rituels aussi enracinés que le chêne de cette vieille branche de St Louis. Comme d’autres avant lui ( Lars Von Trier dans Dogville ), Branco conceptualise pour mieux manipuler le spectateur, le dirigeant ici dans un dédale facile d’accès. D’autant qu’il conserve de l’Histoire une certaine chronologie, y brodant habilement un commentaire personnel noyé dans les emprunts – nombreux mais pas si exclusifs – au Procès de Gilles de Rais, court et intense texte écrit par Georges Bataille ( à ne pas confondre avec l’œuvre de son fils sur le même thème, ou le vrai Bataille infâme, l’auteur du sinistre L’arbre de noël dont on infligeait la lecture aux collégiens des années 80 ) pour accompagner une sélection de moments des actes du procès de 1440 traduits du latin par Klossowski. Rappelons que le dit « seigneur de Tiffauge » possédait un grand nombre de châteaux dans l’ouest de la France, dont celui de St Etienne-de-mer-morte, ravi en 1440 à son suzerain, le duc Jean V de Bretagne dont il est souvent fait mention ici, forfanterie rappelée jusqu’à l’acte d’accusation, car pour ces rivaux là, la chose était autrement plus importante que le nombre d’enfants disparus et présumés occis et bien pire encore.
On pourrait ici bifurquer de l’Histoire vers plusieurs d’entre elles et tenter de faire un point sur de nombreux siècles de polémiques. En effet, depuis les Lumières, deux siècles avant les frères, plusieurs voix ont émis des doutes, voire carrément remis en cause le mythe de l’ogre. Mais à la différence de l’auteur du film, nous ne sommes pas tous, à commencer par les historiens, rompus aux subtilités et nombreuses chausses-trappes de la machination judiciaire. Il faut donc saluer cette tentative d’éclairage apportée ici à l’affaire plus que s’en inquiéter, la questionner et non s’effrayer d’une validation de cet ancêtre de toutes les théories du complot. Rappelons d’ailleurs que les dits complots sont hautement constitutifs d’un royaume de France moderne. Il semble que dans l’indignation, certains en oublient jusqu’à leur Shakespeare… À l’instar d’autres défenseurs de Gilles de Rais, en premier lieu, de Salomon Reinach et de son célèbre essai de réhabilitation en 1904, Juan Branco part d’une intime conviction née pendant la lecture du déroulement du procès, de témoignages et écrits périphériques. Il se base d’abord sur son expérience très concrète de la procédure judiciaire pour traiter le récit d’alors comme une affaire contemporaine, l’absence de preuves n’en apparaissant que plus criante. Il va dès lors interroger la succession des évènements, le ressenti de Gilles lui-même et même importer in extenso des discussions de ses accusateurs – et c’est d’ailleurs celles-ci que certain.e.s pourront essayer de contester. En un mot, Juan Branco bâtit une plaidoirie pour Gilles de Rais. Mais avec les armes du cinéma ( et un peu de la poésie, celle des mots, pour rejoindre son désir pasolinien ) afin de rendre toute la complexité d’une affaire, et ce, jusqu’au passage du temps, ici auréolé de cette lumière dorée de la rive sud du Tage grillée par l’été, excellemment captée par son opérateur Edmundo Díaz Sotelo.

Le massacre de Gilles de Rais (2025) Capture d’écran.
Il faudrait interroger Branco sur sa fascination première pour Bataille pour mieux en comprendre la rupture. Car Juan pense que Georges trahit Gilles. Pourtant, « Que signifie la vérité, en dehors de la représentation de l’excès, si nous ne voyons ce qui excède la possibilité de voir, ce qu’il est intolérable de voir ? » ( GB, préface à Madame Edwarda ). Comme le bonhomme Acéphale, le monstre, « Rais prouve Bataille » 1 parce que ce dernier a besoin de son existence comme le christianisme de la faute ou Pasolini de ses actes impurs. D’ailleurs, Bataille préfère lui aussi l’intime conviction à la méthodologie historico-scientifique. Après tout, son attrait pour le mal n’a rien d’immoral et lui vient plutôt d’une vision de l’humanité comme juxtaposition de monstres, « un mouvement de va et vient de l’ordure à l’idéal et de l’idéal à l’ordure » ( GB, Le bleu des origines ). Il a la rage de voir et se méfie du beau, que ce soit vis à vis de Gilles ou en général. Mais « Bataille ne ment pas, ne ment jamais : il s’expose ».2 Idem Juan Branco qui affirme ici son contraire, la nécessité de l’idéal comme credo et retourne l’ordure à l’envoyeur.
« Telle est l’autre lacune que présente la beauté naturelle, même sous la forme la plus élevée, lacune qui va nous amener à postuler la nécessité de l’idéal en tant que beauté artistique » conclue Hegel à la fin du chapitre La vie envisagée du point de vue purement personnel dans la partie consacrée à L’idée du beau ( Introduction à l’esthétique, le beau ), puis sur ce fil qui nous dit qu’au fond, l’art sert à satisfaire un besoin de l’esprit, il ajoutera que les figures de l’art « manifestent leur présence, non seulement dans la configuration du corps, dans l’expression du visage, dans les gestes et les attitudes, mais aussi dans les actes et les évènements, dans les discours et les sons, bref dans toutes les conditions et les contingences de la phénoménalité, elles doivent devenir l’œil reflétant l’âme libre dans toute son infinité interne ». Juan Branco remplit largement ce cahier des charges en une nouvelle histoire de l’œil. Le choix du traitement relèverait même en tous points de cette science des angles dont nous cause Inês et que matérialisent un instant les clôtures de l’enclos des chevaux et bien d’autres lignes de fuite, mais qui, à l’époque du procès, n’avait pas encore été inventée. Pour autant, j’en ai fait l’expérience, Le massacre de Gilles de Rais est un film pensé pour l’écoute, la même que nécessitent les débats d’un procès à la vie à la mort.
Branco esquisse, et il n’a nul besoin d’appuyer plus en ce sens ou de faire parabole, une autre histoire, un autre huis-clos, une situation inconfortable qui se construit dès le premier retour de la caméra sur la comédienne lavant les pieds d’un être hors champ, qu’on suppose néanmoins être celui de son alter ego, ceux d’un Gilles de Rais déjà souillé. Une scène dans laquelle on voit moins le symbole chrétien par lequel les disciples devaient se servir les uns les autres ( ce qui adviendra naturellement dans le corps du film par la circulation alternative de la parole ) qu’une ébauche de la figure du maître assez peu zarathoustrasienne. Comme l’auteur l’expliquait en entretien, le comédien, habité par son rôle, a fait mentir la rengaine soul du générique ( « i never treat you wrong » ) en imposant au moment du jugement dernier sa volonté à la comédienne ( scène de la corde ) avant qu’elle n’incarne définitivement Gilles de Rais pour le grand finale. Une tension organisée, conséquente au processus filmique durant ce tournage confiné où les comédiens étaient maintenus dans une incertitude permanente du fait de l’écriture ou de la réécriture du texte au jour le jour en fonction du découpage et du peu de temps pour l’assimiler. Bien que rien n’ait été fixé au préalable dans la direction, mais par la simple imposition de ces règles arbitraires, la femme se trouve reconduite dans une posture victimaire. Mi-tentatrice, mi ectoplasme gillederaisien, les caresses au chauffeur qui semble la conduire au supplice, puis l’extraire de l’enfer, titillent l’ambiguïté au sein d’un jeu risqué. Ses costumes introduisent aussi une signalétique en portant leurs propres injonctions : « Calm down », « lift you higher » quand le comédien maniant la rhétorique de façon acerbe, est lui maintenu dans une presqu’animalité, puis dans des figures d’autorité. Il brûle de cette flamme qui avait dû en son temps affoler les esprits excités par la promesse d’une odeur de roussi. Mais il était évidemment plus important pour Juan Branco de matérialiser l’accusation, le procureur étant plus souvent interprété avec véhémence par João Arais, bientôt revêtu de toutes sortes de tuniques ou surplis, puis cuirassé en soldat de Pilate en partance pour quelque Passion du Christ, autant d’uniformes qui le ramènent à son rôle de bourreau.

Le massacre de Gilles de Rais (2025) Capture d’écran.
Entre ces deux figures, tantôt abstraites, tantôt symboliques, le cinéaste a multiplié les changements d’axes, a fait accentuer la diction aux comédiens et a ajouté des ponctuations musicales ou sonores, parfois bien au-delà du raisonnable. Il a brillamment joué des focales avec un grand sens du plan, confondu les rôles dans les surimpressions, pour tisser cette relation ou plutôt cette approche entre deux non-personnages, mais vrais comédiens aux prises avec un texte, dans une bien étrange affaire. Alors contre celleux qui instruisent et fabriquent des images publiques, Branco se pose lui en metteur en scène et aussi belles soient-elles, les siennes sont toujours porteuses d’un sens ou d’un trouble. Il y a partout de nombreuses ruptures de la diégèse, qui perturbent, interrogent puis excitent notre entendement. Qui tentent de bousculer cette « force immobile que produit le droit ». Dans un genre de contrechamp, les gros plans frontaux d’Inês Pires Tavares se répètent, encore et encore, imprimant le leitmotiv d’une fêlure qui ne peut que fissurer tout point de vue unique, sauf aveuglement volontaire. Autant d’adresses au spectateur à travers lesquelles Juan Branco nous parle de ses doutes et peut-être de lui. L’identification avec sa personne et les persécutions qu’il dénonce court en filigrane.
Au même titre que la bande originale, l’ensemble de ces audaces formelles participent à notre déstabilisation, à cette entreprise de déconstruction de la vérité historique communément admise ( voire l’allusion au passé colonial du Portugal qui s’invite comme transpirant des murs ), pour mieux nous faire abandonner nos préjugés de spectateurs-jurés. Une des plus notables assimile alors, par une voix off, cette petite propriété de la famille Branco à celles du seigneur de Retz ou plutôt la met en balance, cet éternel symbole de la Justice ici fragilisé à l’extrême. Le décor, nu mais à l’atmosphère voluptueuse ( pelouse parfaitement tondue, palmiers, chevaux magnifiques et bien brossés, lignes blanches d’une villa plus édénique qu’antique, qui semble parfois flotter sur la terre ), suggère moins une assertion de classe avec les seigneurs médiévaux, une proximité des élites à travers les âges à laquelle appartiendrait l’auteur, ni même la recherche d’un effet doudou qui adoucirait l’horreur des crimes et leur tyrannie, la ré-union du logos avec le mythos pour faire échec à l’immonde,3 qu’un décorum tout à fait symbolique, où s’ébattent des natures et des rôles dans un genre de vivarium. Les rapports de classe n’y sont pas critiqués. Le domestique, bien qu’il participe lui aussi au récit-cadre, reste enfermé dans sa fonction et lié par l’obéissance silencieuse comme un greffier dans une cour de justice, exprimant la présence d’une hiérarchie et de pouvoirs en place.
De ce dispositif arbitraire recréé dans l’intime et le contemporain, et il ne faut pas l’oublier, dans la fougue d’un tournage guérilla, surgit une exaltation des sens. Des stimuli qui luttent contre la charge mentale historique, les conditions d’isolement imposées à Gilles de Rais, ayant accepté son sort afin d’entrer dans l’Histoire sous la peau de celui qu’il ne fut peut-être pas. Certes, bien d’autres avant Branco ont su nous provoquer et parfois nous ébranler avec leurs expériences de cinéma. Pas question de nous perdre dans des fantasmes onanistes dignes d’un Robbe-Grillet soft, post #Me Too, ou même de rajeunir un texte à sa source d’origine façon Straub et Huillet, mais bien de subvertir quelques barrières culturelles et de faire bouger les lignes.
La première a cédé : le film est accessible gratuitement sur internet. À chacun.e d’entrer dans la place et selon sa nature ou ses convictions, d’y jouer les Pierre Cauchon ou les avocats du diable pour libérer ou non son seigneur de Rais.
Le film est à voir en ligne ici
(1) Pierre Savy, Le Procès dans l’histoire, l’histoire dans le Procès, p,85-98, in L’Histoire-Bataille, Études et rencontres de l’École des Chartes, 2006.
(2) Bernard Sichère, Pour Bataille. Être, chance, souveraineté, Gallimard, 2006.
(3) Paul Carmignani. ARCHEOLOGIE DU ” TOUT AUTRE ” : L’HETEROLOGIE SELON SAINT BATAILLE. p.11. Presses Universitaires de Perpignan. Hétérologies: Pour une dé-neutralisation de la critique littéraire et artistique, Presses Universitaires de Perpignan, pp.73-112, 2006, Collection Etudes, 2-914518-82-X. ⟨hal-01715902)

Le massacre de Gilles de Rais (2025) Capture d’écran.
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