Entretien avec Muriel d’Ansembourg – « Truly Naked »

Après une première mondiale au Festival de Berlin en février, dans la section Perspectives, le premier long-métrage de Muriel d’Ansembourg, Truly Naked, arrive sur les écrans français. La réalisatrice américano-hollandaise, déjà remarquée en particulier pour le court-métrage Fuck-a-Fan (2024), où la vulnérabilité humaine et les liens délicats qui se tissent entre les gens l’emportaient, dans le contexte de l’industrie du X, imagine ici le cas d’un adolescent timide, Alec, qui travaille comme caméraman et monteur pour son père autoproducteur et acteur de vidéos porno, mais voit les barrières fragiles qui lui permettent de supporter la situation chamboulées quand il est chargé, dans sa nouvelle école, de préparer un exposé sur l’addiction au porno sur internet en binôme avec sa camarade Nina, une jeune fille mature élevée par une mère féministe avec laquelle il va vivre ses premiers émois. « Pour s’ouvrir à ses sentiments, Alec devra se libérer et accepter de se mettre à nu », dit le synopsis. Nous avons conversé avec Muriel d’Ansembourg pour en savoir plus sur ce film qui en dépit de sa prémisse a priori plutôt rude, s’avère joliment nuancé et tendre.

Copyright Shellac

Vous imaginez ici un dispositif qui permet de représenter tout ce qui peut médiatiser la première expérience amoureuse d’un adolescent d’aujourd’hui de manière très nuancée, en restituant bien la complexité des mécanismes à l’œuvre. On en oublie presque à quel point la prémisse est drastique, tant l’histoire est « plausible ».
Voilà ! Et d’un coup, on se dit, « Mince alors, attends un peu… ! ». C’était résolument une de mes intentions dès le départ. Quand on grandit dans une famille qui exerce une activité particulière, cette activité devient normale pour vous, elle fait partie de votre monde, à moins que les parents ne vous tiennent à distance de ça, ce qui est très souvent le cas dans l’industrie du porno. Certains acteurs de porno voudraient ne pas dire à leurs enfants ce qu’ils font, sauf qu’ils savent qu’ils vont finir par l’apprendre des copains à l’école – et de nos jours, les ados, les préados, même des enfants de sept ans voient du porno ; ils vont sur internet très jeunes, alors il faut anticiper.
Mais après, quelle que soit la profession qu’on exerce dans la vie, on reste un être humain, et même si on ne fait pas tout parfaitement, ce qui est clairement le cas de ce père, ça peut venir du passé. Le père a eu toute une vie avant de rentrer dans ce métier et maintenant, il vit son propre traumatisme, il fait le contraire de ce qui lui est arrivé, clame que le sexe doit être ouvert et libre, qu’on ne devrait pas faire autant de problèmes autour de ça, mais bien sûr il va trop loin. Et puis à ce stade, c’est devenu un business qu’il doit maintenir à flot…
L’idée était surtout de montrer une famille où c’est compliqué de juger, parce que je pense que dans la vie, on tend à juger très vite, mais quand on apprend à connaître les gens, c’est beaucoup plus dur de les juger. Ça vaut pour la vie quotidienne, et je pense qu’on le voit dans la politique en ce moment… Il y a un vrai manque d’empathie et de compréhension des autres, et ça crée des situations très délétères. De fait, je trouvais très important de rendre cette famille indéniablement imparfaite aussi humaine que possible, de montrer des gens qui prennent de mauvaises décisions qui ont des conséquences regrettables, mais dont on ne doute pas qu’ils sont pétris de bonnes intentions.
J’aime bien quand les gens disent qu’ils ont été surpris de se sentir tellement happés par cette famille et par ce monde qu’ils en ont même oublié de juger. Évidemment, nous savons tous ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui fait mal àquelqu’un d’autre ou pas, et ce même si chacun à ses propres limites et sa propre façon de voir le monde, mais quand on prend, par exemple, la scène où Nina est avec l’actrice porno Lizzie (la seule scène où il n’y ait que des femmes), elles ont des visions du monde extrêmement différentes, et pourtant elles se sentent un lien, elles s’apprécient, et c’est ça que tout le monde veut, quelle que soit la vie de chacun : se sentir connecté à l’autre.

Au début (et c’est aussi ce qui fait qu’on accepte étonnamment facilement le postulat de départ), le jeune Alec donne l’impression d’arriver à compartimenter, à séparer ce qu’il fait pour son père de sa vie de lycéen. Il est même très professionnel…
C’est que faisant le travail qu’il fait, il ne pourrait pas survivre s’il ne bloquait pas quelque chose en lui – parce que au fond de lui-même, il sait bien que ce n’est pas une situation acceptable. Il a par ailleurs été exposé à ça beaucoup trop tôt,à travers ses propres parents en plus, alors pour se protéger, pour survivre, il a besoin de se couper de sa sexualité et de la sexualité dans son ensemble.

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À ce sujet, en parlant de scène à deux avec Lizzie, Alec en a une formidable : la scène des « demandes spéciales » des internautes, où il prend Lizzie en photo. Alors qu’ils font des trucs hallucinants pour les clients, la scène est en fait assez charmante.
Alessa [Savage, la véritable actrice de X qui joue Lizzie] m’a dit ça, justement, sur son travail. Elle m’a dit : « Je sais que tu as fait des recherches et que tu as regardé des documentaires où tout est sombre et vilain, mais je vais te dire une chose : parfois, on s’amuse beaucoup sur les tournages ». Ainsi, elle contrebalançait par son témoignage certaines images qu’onpeut avoir de ce monde, et c’était très bien, que je sache ça, que j’aie des nuances, une approche différente.
Pour ce qui est du jeune garçon, Caolán O’Gorman, il nous a vraiment surpris dans cette scène. Il faut savoir que pour les scènes intimes etc., on a toujours un plateau très restreint : le plus gros de l’équipe est dans une autre pièce, devant unmoniteur, et donc il n’y a que la camérawoman, le preneur de son et le premier assistant… Dès qu’on a dit « Action », il a tout donné, on n’imaginait pas qu’il allait faire tout ce qu’il a fait ! Il a fait tellement plus que ce à quoi on s’attendait : il a mis les cigarettes là, il les a allumées, et on était tous stupéfaits de l’autre côté, parce qu’on ne s’attendait pas à ce qu’il soit aussi à l’aise. Après, je suis allée le voir et je lui ai dit : « Alors, comment c’était ?! ». Et il me dit : « J’ai juste fait ce qu’il fallait faire, j’ai débranché le reste ».
Je pense aussi que la société dans laquelle nous vivons nous a élevés dans l’idée que le sexe est quelque chose de très compliqué : d’un côté, on est très attiré par ça, mais de l’autre, il y a beaucoup de honte et de jugement autour du sexe. On a tout rendu tellement compliqué et lourd que parfois, on oublie que c’est aussi juste notre corps. Lizzie est habituée à être nue sur les plateaux tout le temps et du coup, je crois que pour elle, qu’elle soit habillée ou nue ne fait aucune différence, et ça se sent, et donc je suppose que pour Alec, toute cette nudité, c’est habituel aussi. Bien sûr, le coup des cigarettes, c’est débile, et je suis sûre qu’il a fait des photos vraiment idiotes pour les gens (car les gens demandent des trucs fétichistes dont on n’a aucune idée !), mais bon. Lizzie est là, elle est cool, elle dit « OK, on y va », et ils rigolent et ils y vont…

On sent bien, dans le film, la mise en contraste du naturel et de l’artifice, représenté par exemple par le costume : l’uniforme à l’école, les accessoires X, les T-shirts avec des phrases provocatrices que fabrique Lizzie, dont un qui plaît beaucoup à Nina…
J’adore ce T-shirt ! Jespère vraiment qu’ils vont le produire, tout le monde me pose la question !

La scène entre Nina et Lizzie dont vous parliez contribue aussi à introduire une sensibilité féminine face au père (Andrew Howard), qui vit dans et de l‘imaginaire patriarcal et continue de le nourrir – par exemple, dans ses vidéos, il n’envisage même pas de s’adresser au désir féminin…
C’est que c’est surtout ça, le porno mainstream, c’est la plus grosse partie de cette industrie. Mais il n’est pas irrespectueux non plus, ce n’est pas un salaud. Sa propre relation avec le sexe a été conditionnée. Et puis il a appris, aussi, que c’était une manière de faire de l’argent. À travers cette industrie, il a eu droit à un bon lavage de cerveau sur ce qui vend, ce qui fait des clics : il faut aller toujours plus loin, toujours plus hard, toujours plus extrême. C’est ça qu’on lui a appris, dans cette industrie, mais c’est aussi un brave type, au fond – ma mère est convaincue qu’il ne veut pas faire ce qu’il fait, qu’il aimerait mieux faire autre chose, mais qu’il est prisonnier.

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Parmi les sujets abordés Truly Naked, il y a celui du consentement. Le père ne veut pas entendre les suggestions plus sensibles de Rose, la jeune mère qu’il a recrutée à la pharmacie, mais il fait bien attention à lui faire signer une décharge. Même chose pour le coup de la pieuvre : a priori, la fille était d’accord… Il n’est pas mal intentionné, mais il est en effet un peu victime du système qui l’a engendré et qu’il alimente, quand il procède comme ça.
Oui, je pense que s’il pouvait faire les choses comme il faut, plaisamment, il préfèrerait ça, mais il a l’impression que s’y prendre comme il s’y prend, c’est la seule manière de gagner de l’argent. C’est pour ça qu’il dit : « Ce n’est pas un projet artistique, ce n’est pas une histoire d’amour, c’est du porno ! On veut des trucs hardcore« . C’est comme ça qu’on l’a élevé, il est old school, mais c’est aussi, beaucoup, une histoire de business. C’est comme Instagram, c’est un business : il faut que les gens continuent de scroller.
Je trouve que le consentement est un concept très intéressant que la société a encore du mal à appréhender. Rose en particulier est un cas très intéressant parce que bien sûr, il n’aurait pas dû aller la chercher dans un magasin (c’est pas un truc qui se fait, dans le porno « légitime »), mais voilà, elle signe un papier, elle donne son consentement, et ça c’est un problème qu’on a eu avec le scénariste nudité et le coordinateur d’intimité : parfois, on donne son consentement à quelque chose, parce qu’on pense que ça va aller, qu’on va gérer, et puis on se retrouve dans la situation et on se rend compte qu’en fait non, ça coince. À ce stade, on peut se dire qu’on a consenti et qu’on est maintenant obligé de se plier aux consignes, mais est-ce qu’on peut aussi dire : « Eh bien, vous savez quoi, j’ai changé d’avis : maintenant que je suis en train de le faire, je me rends compte que je ne le sens pas » ? Dans le cas de Rose, là où il est dégueulasse, c’est quand ilrefuse de la payer, alors qu’elle a déjà fait pas mal de choses qu’elle ne voulait pas faire, et qu’il a du matériel sur elle. Il dit : « OK, mais c’est pas quelque chose que je vais pouvoir vendre », et il y a quelque chose de manipulateur là-dedans. Le père va toujours manipuler quand il s’agit de sa survie, de son gagne-pain, parce quil a de gros problèmes d’argent.

À côté du père, les deux jeunes donnent l’impression d’avoir une approche bien plus nuancée, malgré le fait qu’ils sont encombrés et submergés par leur propre découverte de la sexualité. Nina (Safiya Benaddi) a une sagesse étonnante, alors quelle est elle-même en train de découvrir l’intimité.
Je crois que les jeunes filles sont souvent plus matures… Nina sait dire ce qu’elle veut, et c’est assez unique, car ce n’est pas toujours facile à cet âge-là. Je pense qu’elle a vraiment du cran, mais elle est aussi très vulnérable, et on voit ces moments de vulnérabilité quand elle est avec Lizzie. On voit qu’elle est déconcertée, mais qu’elle veut aussi essayer de se mettre à l’épreuve, alors elle met le strap-on on et va voir le père et le provoque, mais quand la caméra est derrière, on voit sa nervosité dans ses mains crispées.
Je pense quAlec a vraiment besoin de Nina. S’il n’avait pas rencontré Nina, ç’aurait été beaucoup plus dur pour luid’arriver à considérer le monde de son père à travers un prisme différent. Elle est très compréhensive, elle voit bien combien son éducation est ancrée en lui, mais elle voit aussi que c’est simplement un gentil garçon qui a eu le malheur de grandir dans une situation difficile et elle compatit, et elle voit son potentiel.

J’aime bien ce que vous dites sur le caractère évolutif du consentement. Mais ce qui est rafraîchissant, c’est que justement, les deux jeunes ne donnent pas l’impression de se rendre à la vision manichéenne du père : ils semblent bien se rendre compte qu’il faut y aller pas à pas et non se conformer à des schémas établis.
Exactement. Ça me réjouit quand les gens me disent qu’ils s’attendaient à voir une certaine chose, très rigide, divisée entre bien et pas bien, mais qu’alors qu’ils ne s’y attendaient pas, ils ont été très émus et ont trouvé le film non pas critique et réprobateur mais doux et plein d’empathie. C’est vraiment plaisant pour moi d’entendre ça. C’est ce que je cherche dans tous mes films : au bout du compte, j’essaie de mettre les gens dans des situations très compliquées (dont on peut même sedire que ça ne va jamais fonctionner) et on arrive peu à peu, entre ces personnes, quelque chose de vraimais n’est-ce pas ce qu’on essaie toujours d’avoir dans la vie, tous, dans chaque chose ? N’est-ce pas cette interaction avec quelqu’un d’autre qu’on cherche même si maintenant, on interagit avec des écrans, des robots, l’IA…

Copyright Shellac

Comment avez-vous trouvé vos jeunes acteurs ?
Dans les deux cas, je cherchais de jeunes acteurs qui ne jouent pas trop, qui n’en fassent pas trop, qui soient très naturels. J‘ai fait beaucoup d’écoles de cinéma très naturalistes, c’est comme ça que j’ai appris à réaliser, de manière très naturaliste : à chaque fois, je me dis si je peux donner l’impression que c’est un documentaire, mais avec davantage d’accent sur la partie visuelle, alors formidable, ça veut dire que je me suis autant rapprochée de la vie que possible.
Quoiqu’il en soit, ça a été très dur de trouver nos jeunes acteurs, parce que c’est déjà très dur de trouver des jeunes qui aient de l’expérience comme comédiens et quand c’est le cas, parfois ça part trop dans le jeu… En gros, le casting a pris des années, et puis à un moment, je me suis dit « OK, s’il vous plaît, est-ce qu’on peut faire un casting de rue, j’ai le sentiment que nos acteurs existent quelque part, mais on ne sait pas où« . Ainsi, on a mis des annonces et n’importe qui pouvait postuler en envoyant une vidéoil ou elle devait se présenter et dire quelque chose sur sa vie (une anecdote, quelque chose de récent, de vieux, quelque chose de bouleversant, de drôle) et faire une scène. Ça a été fascinant. On a récolté un matériel magnifique.
Quand j’ai vu la vidéo de Caolán, ce que j’ai aimé, c’est qu’il avait l’air tellement détendu, comme si tout lui venait simplement sans effort. Tous les autres mettaient le paquet et lui, il avait l’air tellement nonchalant et sincère, je n’avais jamais rien vu de tel avant !
On a beaucoup répété. On avait un coordinateur d’intimité, mais je suis surtout très honnête et ouverte comme personne,et comme réalisatrice, donc quand je demande à mes acteurs d’être aussi vulnérables et de faire des scènes aussi intimes, je leur dis toujours qu’ils peuvent me demander n’importe quoi, que je répondrai à n’importe quelle question – sur le sexe, sur ma vie privée, sur les premières expériences… Comme on leur demandait de faire des choses qu’ils n’avaient peut-être jamais fait dans la vraie vie, il fallait qu’ils se sentent aussi à l’aise que possible, et les protéger et si quelque chose n’allait pas, il fallait qu’ils me le disent, mais on avait aussi besoin de tourner ces scènes, alors il fallait trouver le juste équilibre, ce qui n’est pas évident.

La communication ici passe vraiment par le regard direct, par opposition à celui qui est médiatisé, par exemple par la présence d’une caméra (un motif dont vous jouez astucieusement, de différentes manières).
Tout n’est vraiment quune question de regard. Et de sentiments. Le sexe, quand c’est bien, ce n’est pas fait pour la caméra, ça n’a jamais vraiment d’allure, ça n’a pas l’air sexy – l’image que donne le porno du sexe ne correspond pas à la réalité, c’est du fantasme. Dans la vie, quand c’est bien, ça vient de l’intérieur, c’est entre deux personnes. Souvent même, on finit par fermer les yeux, parce qu’on est en soi, occupé à ressentir. C’est de ça que le film parle, de cette connexion, et c’est ça que j’espère que les gens vont retenir : Nina veut être vue, elle veut entrer en contact avec l’âme d’Alec, pas seulement être un corps à ses yeux. Elle veut qu’il la voie elle, qu’il se connecte à elle sur un plan beaucoup plus spirituel et humain.

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A propos de Bénédicte Prot

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