Dans cette 11e édition d’On Vous Ment ! riche en rétrospectives et focus passionnants, Isaiah’s Phone de Frédéric Da fut notre seule incursion dans la compétition. Il s’agissait de la première française de ce film que nous avions pu voir en amont du festival, sur les conseils avisés de son directeur Nicolas Landais. À l’occasion de son anniversaire, Isaiah (Isaiah Brody), un jeune lycéen américain, va recevoir en cadeau un nouveau smartphone. Il va alors l’utiliser pour documenter sa vie quotidienne, ses repas en famille, ses journées au lycée et ses moments d’introspection…
Avec une grande sobriété, Isaiah’s Phone compose le portrait d’un adolescent dont le regard sur le monde semble désormais entièrement conditionné par ses enregistrements, quitte à perdre pied avec le réel. Cette manière de façonner une histoire évolutive tout en mimant la succession de séquences sans liant narratif, à la fois par le souvenir du carton inaugural et par l’attachement progressif au personnage, captive. Dès lors, un récit intense se construit sur des riens supposés. L’originalité naît de cette fausse banalité où le tout repose sur une somme d’éléments minimalistes. Mais cette lecture théorique ne doit pas dissimuler l’essentiel : le film séduit d’abord par sa capacité à varier les tons (il contient sa part de comédie et ses élans de tendresse) et à élaborer une esthétique artisanale, presque accidentelle : une lumière de réveil dans l’obscurité, un cadre maladroit, une captation interrompue. Un projet soutenu par l’enthousiasme fragile de son héros et narrateur, qui transforme peu à peu l’enregistrement de son quotidien en révélateur d’un malaise plus profond. La démarche de Frédéric Da apparaît alors aussi primitive qu’éminemment contemporaine, comme si le moteur premier du cinéma (capter le réel), survivait désormais à travers les outils et les réflexes d’une génération façonnée par les écrans. Sans la moindre condescendance ni surplomb de point de vue, entre affection et empathie, il observe un héros maladroit et sincère qui se cherche, confronté aux troubles inhérents à l’adolescence. Le résultat n’en est que plus fascinant : ultra moderne, affirmé et obsédant.
Ce visionnage terminé, nous avons regardé deux autres courts-métrages de Frédéric Da, Fuckin White Boy (2014) et Ava’s Dating a Senior ! (2020), confirmant un attrait pour la période de l’adolescence. Plus tard, nous avons rencontré le réalisateur ainsi que son acteur Isaiah Brody et sa productrice Roxane Mesquida. La conversation a rapidement pris une forme plus libre, dont nous avons tenté de préserver le mouvement à l’écrit.

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Entretien avec Frédéric Da, Isaiah Brody et Roxane Mesquida
À quel moment le format vertical s’est imposé dans le projet ?
Frédéric Da : Dès le début. J’avais réalisé un film avant, Teenage Emotions, qui était sur Mubi USA et qui avait été sélectionné à Slamdance. Il était tourné avec quatre ou cinq téléphones pendant les heures de cantine dans le lycée où je travaillais. Les élèves se filmaient entre eux : on faisait une scène avec toutes les filles qui parlaient pendant que les garçons les filmaient, puis l’inverse. C’était vraiment des histoires de potins. L’idée, c’était de faire un truc entre Rohmer et Kéchiche, mais sans argent, uniquement avec des téléphones, puisque tout le monde en avait un. Mais tout ça était en format horizontal. Le téléphone servait surtout d’outil pour être au plus près des personnages. Je me suis demandé ce que je pouvais faire après ça. On avait essayé de tourner des courts dans le même esprit, mais je n’étais pas satisfait : j’avais l’impression de simplement ajouter des chapitres supplémentaires au premier film, qui était déjà construit en fragments. Je voulais pousser la forme plus loin, aller vers quelque chose de plus radical. J’avais aussi tourné, en 2016, un court-métrage vertical que je n’avais jamais terminé, Long Wolf 98. Ce n’était pas encore abouti, mais il y avait quelque chose dedans. Je revenais souvent à ces images et, à un moment, ça a fait déclic : il fallait faire ce film-là dans un lycée, avec Isaiah.
Isaiah n’était pas dans Teenage Emotions, mais il aidait au tournage. Il était plus jeune et très investi dans l’aspect technique. Son père était prof de maths dans le même lycée, je suis allé lui parler. Je lui ai dit : « J’ai une idée, je sais comment ça se termine, je sais ce qu’il va falloir faire. Est-ce que je peux lui donner un téléphone ? ». Parce qu’Isaiah était l’un des seuls gamins de seize ans de l’école à ne pas en avoir. Son père a accepté.
Je lui ai donné mon téléphone, qui est devenu le sien, et il tournait pendant la journée. Il envoyait les images sur Dropbox, je visionnais, je l’appelais, et je lui disais : « est-ce que tu peux le refaire ? Est-ce que tu peux changer le ton de ta voix ? Est-ce que tu peux dire ça ? » Il y avait des Lego là-bas : « est-ce que tu peux les montrer ? ». On regardait également Roxane et lui demandait, un peu de mouvement, de prendre un Lego, de tourner en rond… Le film s’est construit comme ça.
Est-ce que tu avais une trame pour encadrer ce qu’il faisait ?
Frédéric Da : Bien sûr, il y avait une trame. Elle était calquée sur certains films que j’aimais. Je savais qu’il allait rencontrer une fille vers le milieu, qu’il allait rencontrer Max… Mais le débat, en fait, c’était : qu’est-ce qu’il allait faire à la fin ?
Roxane Mesquida : C’était intéressant de laisser le doute, en tout cas. D’avoir une idée de ce qui allait se passer, et en réalité de ne pas forcément aller vers cette idée.
Frédéric Da : J’ai une question pour toi. Est-ce que tu as aimé le film ?
Oui.
Frédéric Da : Je pose la question, j’aime quand les gens aiment le film, ça c’est sûr, mais c’est surtout un truc culturel. Je ne l’ai jamais montré en France. Aux États-Unis, je sais que les gens ont beaucoup aimé.
Roxane Mesquida : C’est la première française.
Frédéric Da : À New York, ils ont aimé. À Los Angeles aussi. Mais j’avais toujours ce doute : est-ce que ça passe en France ? Moi, je suis moitié américain, moitié français, et je me demande si on s’attache à ce genre de personnage ici.
Roxane Mesquida : Ou est-ce que c’est trop culturel ?
Frédéric Da : Oui, parce que le film est quand même très « ricain ».
Je ne sais pas si c’était des influences ou des inspirations, mais à titre personnel j’aime beaucoup le teen movie américain.
Frédéric Da : Ah super, moi aussi.
J’aime le genre au sens large, de John Hughes à Larry Clark par exemple ou encore des films comme Les Lois de l’Attraction de Roger Avary, qui a dit beaucoup de bien d’Isaiah’s Phone dans son podcast.
Frédéric Da : J’adore ce film.
Roxane Mesquida : Roger Avary a distribué Teenage Emotions aux États-Unis.
À l’époque, j’étais prof aux États-Unis, mais sans forcément que les élèves sachent que j’étais Français puisque je suis moitié Américain et que j’ai grandi en France. Il y avait donc cette idée de regarder ce matériau de l’intérieur, mais avec un léger décalage, une forme un peu déconstructrice pour en proposer une lecture plus crue, et une esthétique différente, sans cynisme. Sur Isaiah’s Phone, l’enjeu était là : ne pas être cynique. Ce n’est pas Kids ou Bully. J’aime beaucoup Larry Clark, mais ce n’était pas le but. Les moments de joie et d’adolescence ne sont pas traités comme chez lui.
Justement avec un dispositif aussi marqué, quel espace te reste-t-il pour imposer ton point de vue ?
Frédéric Da : En réalité, mon point de vue est partout. Quand j’avais l’âge d’Isaiah, je filmais tout. J’avais une petite caméra DV Sony Ericsson… J’avais des potes qui faisaient du skate, enfin, pas vraiment des potes, plutôt des gamins avec qui j’essayais de traîner parce qu’ils faisaient du skate et moi, j’étais là pour les filmer. Je faisais des films tous les week-ends. Même des détails très simples, comme Sacha dans le film qui change de couleur de cheveux toutes les semaines : moi, j’ai eu une période, pendant quatre ou cinq ans, où je me teignais les cheveux chaque semaine. Il y a plein de petites choses comme ça. Et puis il y a aussi l’idée de faire quelque chose à partir de rien, sans budget, vraiment zéro, avec des limites très fortes. Ce nouveau « dogme » qui consiste à se dire : « On ne peut pas faire ça. Alors, qu’est-ce qu’on peut faire de bien avec ces restrictions-là ? ». Quelque part, c’est aussi l’idée derrière la boîte de production Eighty Minus Two : toujours chercher des formes entre le réel et le faux, des choses crues, brutes, mais ni expérimentales ni cyniques.
À quel moment Isaiah, l’acteur, devient Isaiah le personnage de cinéma ? Où est-ce que le réel s’arrête ? Où est-ce que le faux commence ?
Isaiah Brody : Fred aime prendre des acteurs qui traversent un certain moment dans leur vie. Et il y a une sorte d’accord entre nous : je lui dis que j’accepte d’être dans son film, il m’offre le rôle. Ensuite, on parle beaucoup de la personnalité d’Isaiah et de qui je suis moi-même. On cherche le point où les deux se rencontrent, où ça commence et où ça s’arrête. Et je pense qu’une des choses importantes, c’est qu’on ajustait énormément au fur et à mesure. Je leur envoyais des vidéos, et ils me disaient : « Là, tu joues trop. C’est trop cérébral. Tu réfléchis trop. Tu ne réfléchis pas assez ». On faisait constamment des allers-retours. Et ce qui s’est passé pour moi, c’est que j’ai laissé tomber mon ego et que j’ai commencé à jouer ce que je pensais qu’il voulait, ce que je pensais que le personnage voulait. Et lui m’a aidé à affiner tout ça. On a trouvé une sorte d’équilibre à suivre avec le personnage. Oui, il y a un peu de moi dedans, et en même temps c’est un peu exagéré, ce n’est pas moi. Quand je vois le film, je reconnais certaines parties de moi-même, mais il y a aussi de grandes parts qui sont complètement fabriquées.
Qu’est-ce que ça fait d’avoir pour principal partenaire de jeu un téléphone portable ?
Isaiah Brody : Le téléphone devient un personnage et jouer avec est finalement quelque chose de très cool. Je n’avais pas de téléphone avant, c’est vrai, mais j’étais élève en cinéma dans la classe de Fred. Parfois, j’empruntais le téléphone de mes parents et je tournais des vidéos tout seul pour faire des films avec ma sœur ou mes amis. J’étais très à l’aise avec ce « personnage », on se connaissait déjà.
Roxane Mesquida : Il a dû jouer tout en se regardant en même temps, ce qui n’arrive jamais.
Frédéric Da : Je pensais à un film que j’aime beaucoup, David Holzman’s Diary de Jim McBride, qui a ensuite fait le remake de A bout de souffle avec Richard Gere. C’est son très bon film, il date des années 60, à l’époque d’Andy Warhol et c’est devenu culte pour tout ce mouvement-là. Il suit un personnage qui reçoit une caméra Super 16 et qui se filme pendant tout le long. L’idée, c’était un peu de faire David Holzman’s Diary aujourd’hui. Dans ce film, le personnage se filme tout le temps, mais il ne se voit pas. Nous, on découvre les images après. Avec le téléphone, maintenant, il y a ce truc où il peut se regarder directement.
Roxane Mesquida : Je voulais juste rajouter qu’Isaiah est aussi très cinéphile. Fred lui a montré énormément de films depuis qu’il est tout petit, puisqu’il l’a eu comme élève pendant très longtemps.
Frédéric Da : Depuis le CM2.
Roxane Mesquida : C’était facile pour Fred de lui parler, parce qu’Isaiah avait vu tellement de films qu’il comprenait tout de suite ce qu’il voulait. Il a cette culture du cinéma et il connaît aussi très bien les films que Fred aime.
Frédéric Da : Ça aide à établir les intentions. Par exemple, pour la scène la plus malaisante du film, il y en a deux, mais disons que la plus malaisante, qui est pour moi, c’est celle où il est avec Max chez lui. Je lui avais demandé de regarder Chuck & Buck. C’est le premier film écrit par Mike White, qui est aujourd’hui connu pour The White Lotus. À l’époque, il était surtout scénariste, il a écrit aussi School of Rock. Chuck & Buck, c’est l’histoire de deux potes qui ont eu une expérience sexuelle quand ils étaient plus jeunes. Et à 35 ans, ils n’en sont pas du tout au même endroit : l’un est passé à autre chose, il a une femme, une vie installée tandis que l’autre est resté bloqué là-dedans, dans quelque chose de très infantile, un peu obsessionnel. Il y a des scènes assez malaisantes, mais aussi très drôles. C’est ce mélange-là qui est intéressant. Et je pouvais lui montrer ça parce que je n’étais pas là pour tourner cette scène.

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Un film comme celui-ci, ça représente combien d’heures de rushs au final ?
Frédéric Da : Beaucoup d’heures de rushs. Quand tu fais un film sans budget, vraiment sans budget, il y a des contraintes, des obstacles, mais aussi des super pouvoirs. Tu peux notamment tourner autant que tu veux. Avec Isaiah, par exemple, tu peux refaire, encore et encore…
Je suis scénariste pour des films français, et je dis souvent qu’Isaiah’s Phone ou même Teenage Emotions, on les a construits un peu comme un scénario. Quand tu écris, tu fais un premier draft un peu brut, puis tu enlèves des scènes, tu réécris, tu bouges, tu recommences. Là, on a fait pareil, mais directement dans la matière filmée, sans final draft. On travaille avec les images, on regarde ce qui se passe, on se dit « là il y a un truc », puis on recommence. Et petit à petit, tu sais où aller. Il faut juste être patient.
Il y avait aussi des règles qu’on s’était fixées dès le début. Par exemple : chaque plan commence quand Isaiah appuie sur « record » et se termine quand il appuie sur « stop ». Donc tu ne peux pas tricher, il n’y a pas de coupe à l’intérieur du plan mais en même temps, ce sont des contraintes un peu radicales qu’on s’impose qui aident aussi à la créativité. Ça te force à trouver d’autres solutions.
Par exemple, toutes les vingt secondes environ, sur une scène longue, je pouvais lui dire : « give it a little shake ». Et ensuite, on pouvait éventuellement couper dans le mouvement.
Il y a aussi beaucoup de choses qui se jouent au son. Par exemple, la scène avec le père, au départ c’était juste un plan du père qui dort. J’étais là ce jour-là, je filmais. Au montage, ce plan était un peu léger, donc on a ajouté du son. On lui a demandé d’enregistrer des ronflements. Puis on a encore ajusté, et on a ajouté cette idée qu’il « ronfle depuis que sa mère est morte ». C’est un peu absurde, ça n’a pas forcément à être logique, mais ça crée quelque chose pour le spectateur, un petit décalage. Et ce petit moment de quinze secondes, en réalité, a été construit sur plusieurs versions, essentiellement au niveau du son.
Comment le film est-il perçu en salle, notamment avec son format vertical ?
Frédéric Da : Sur Teenage Emotions, tout est horizontal. Ce film-là, je dis toujours qu’on peut le regarder sur téléphone, sur ordinateur… Mais sur Isaiah’s Phone, il y a un vrai geste formel, et en salle, ça prend une autre dimension. C’est particulier. Aujourd’hui, on est déjà habitués à voir du vertical au cinéma. Il y a des films comme Spider-Man: Homecoming où tu peux avoir des moments pensés comme ça, je l’avais vu en IMAX, et ça marchait très bien. Après, il y a des films où ça paraît forcé, où l’on sent que l’on veut « faire jeune », être cool et ça, je n’aime pas. Sur Isaiah’s Phone, ce n’est pas un effet : c’est le point de départ. Le film est pensé comme ça, donc on vit avec cette forme. Au début, ça peut déstabiliser, une heure vingt en vertical, tu te dis presque « impossible » et puis tu rentres dedans. Et le film alterne aussi avec des moments horizontaux, ce qui crée des respirations, un peu comme des variations de rythme.
Pour l’instant le film suit son chemin en festivals. Quelle va être la suite ?
Roxane Mesquida : Il y a un distributeur aux États-Unis, Factory 25. C’est très récent. On va voir ce qu’ils proposent exactement. Ce serait bien de trouver un distributeur en France.
Frédéric Da : J’aimerais trouver un distributeur pour la France, parce que je suis Français à la base. Je pense que c’est un film qui peut parler aux gens, et qu’il peut susciter des réactions. On verra bien.
Entretien réalisé le 8 avril 2026 à Lyon. Un grand merci à Nicolas Landais, l’équipe du festival On vous ment ! ainsi qu’à Frédéric Da, Isaiah Brody et Roxane Mesquida.
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