(Cannes 2026 – Hors Compétition) Nicolas Winding Refn – Her Private Hell

Avec Her Private Hell, présenté Hors Compétition au Festival de Cannes, Nicolas Winding Refn revient au long métrage après près de dix ans d’absence du cinéma de salle depuis The Neon Demon (2016). Entre-temps, Refn s’était dissous dans les formes sérielles hallucinées de Too Old to Die Young (2019) et Copenhagen Cowboy (2022), poussant toujours plus loin son esthétique du ralentissement hypnotique, du néon maladif et de la violence ritualisée. Her Private Hell prolonge cette trajectoire jusqu’au paroxysme.

Alors qu’une étrange brume engloutit une métropole futuriste et libère une présence mortelle insaisissable, une jeune femme, Elle, interprétée par Sophie Thatcher, part à la recherche de son père, Johnny Thunders, joué par Dougray Scott. Au cours de cette dérive mentale et urbaine, son destin croise celui d’un ancien GI américain incarné par Charles Melton, engagé dans une quête désespérée pour arracher sa fille au diable, à une forme d’enfer contemporain. Très vite,  le récit bascule. L’univers de la mode, des castings et des appartements ultra-design devient un espace d’emprise mentale, sexuelle et visuelle. Autour d’Elle gravite Havana Rose Liu, dans le rôle ambigu de Dominique — amie, rivale, belle-mère fantomatique — ainsi que Kristine Froseth et Jamie Clayton dans des apparitions secondaires qui prolongent cette galerie de figures glacées et spectrales.

Mais le véritable centre du film est Sophie Thatcher. À 25 ans, déjà remarquée dans la série Yellowjackets (2021), dans Heretic (2024), MaXXXine (2024) ou encore Companion (2025), Thatcher confirme ici qu’elle est devenue l’une des nouvelles grandes figures du cinéma d’horreur contemporain américain. Sorte de scream queen post-punk, avec quelque chose des actrices underground américaines de la fin des années 1970, elle apporte au film une présence fermée, nerveuse, presque maladivement intérieure. Son visage paraît constamment observé, disséqué, transformé en surface visuelle par les appareils photo, les écrans et les regards masculins.

L’actrice raconte d’ailleurs avoir trouvé chez Refn une véritable « âme sœur artistique ». Admiratrice de la trilogie des Pusher (1996 et 2005) dès l’adolescence, elle explique avoir construit le personnage à travers des références communes avec le cinéaste comme Nekromantik (1987), le cinéma bis européen, Kenneth Anger ou encore la musique de Johnny Thunders — dont le nom du personnage du père est directement emprunté. Ancien membre des New York Dolls et des Heartbreakers, il incarne toute une culture glam, punk et autodestructrice qui irrigue le film entier. Thatcher décrit aussi le tournage comme une expérience presque performative et méditative, où les gros plans de Refn empêchent tout artifice de jeu : « la caméra révèle tout », dit-elle.

Cette dimension physique du cinéma de Refn n’a jamais été aussi visible. Si Drive (2011) gardait encore une forme de mélancolie romantique et The Neon Demon une violence satirique contre l’industrie des images, Her Private Hell semble cette fois entièrement vidé de toute croyance dans le réel. Le diable a quasiment gagné. Les personnages ne parlent presque plus. Ils avancent comme des superbes mannequins somnambules dans des décors composés de verre, de chrome, de néons roses et de silences interminables. Le film dialogue explicitement avec Blow-Up (1966), dans sa manière de faire de l’image un piège mental, mais aussi avec Mulholland Drive (2001) pour cette représentation de Hollywood comme machine à produire des identités sulfureuses et fantomatiques. Certaines séquences nocturnes rappellent aussi Crash (1996), notamment dans le traitement froid et fétichiste des corps.

Visuellement, le film est souvent sidérant. Le directeur de la photographie Darius Khondji transforme chaque plan en installation lumineuse presque abstraite. Refn continue de composer ses cadres comme des tableaux publicitaires contaminés par quelque chose de malade. Certaines scènes atteignent une vraie beauté hypnotique : un visage éclairé uniquement par les flashes d’un shooting, une piscine noire traversée par des reflets rouges, des mains couvertes d’or, un couloir d’hôtel devenu tunnel mental. La musique joue aussi un rôle central. Thatcher raconte que Refn diffusait constamment sur le tournage les compositions de Pino Donaggio, notamment le thème de Don’t Look Now (1973). Cette utilisation sensorielle de la musique traverse tout le film. Les morceaux traduisent les pensées et états psychiques des personnages.

Mais Refn pousse tellement loin son esthétique de la stylisation qu’il finit par produire une forme d’autoparodie. Chaque scène semble consciente de son iconicité. Chaque silence paraît conçu pour devenir image culte. Bronson (2008) ou même Drive conservaient encore des éclats imprévisibles de violence ou d’humour. Her Private Hell se fige entièrement dans sa propre fascination esthétique. Est-ce une manière de parler du présent saturé d’images ou le point limite du cinéma de Refn lui-même ? Le récit devient secondaire. Certains spectateurs y verront une expérience sensorielle radicale ; d’autres un immense clip publicitaire de deux heures vingt. Le film avance surtout par répétition d’états émotionnels et visuels.

Et pourtant, la fascination opère. Parce que le film finit aussi par révéler l’épuisement même de cet univers de luxe, de désir et d’images. Thatcher le dit très bien lorsqu’elle évoque des personnages féminins « émotionnellement réprimés » qui finissent par exploser. Toute la trajectoire du film semble construite autour de cette libération rageuse. Her Private Hell parle finalement d’un cinéma arrivé au bout de sa propre logique esthétique, d’êtres tellement transformés qu’ils ne savent plus dire derrière les visages parfaits. Cette limite du film le rend paradoxalement intéressant. Refn ne signe probablement pas ici son œuvre la plus émouvante, mais peut-être son film le plus spectral sur le cinéma : un monde où la beauté est devenue entièrement toxique et ne produit plus que sa propre lumière meurtrière.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Frédérique LAMBERT

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.