Cinéaste majeur des années 70, William Friedkin a réinventé le polar urbain avec son chef-d’œuvre French Connection, donné à l’horreur l’un de ses jalons essentiels avec L’Exorciste et fut à l’origine, avec Michael Cimino, de la chute des auteurs du Nouvel Hollywood, avec son sublime et maudit Sorcerer. Si ce triptyque est évidemment un marqueur clair de sa filmographie et du cinéma américain en général, le réalisateur ne saurait être réduit à cette simple décennie, fut-elle fulgurante et jalonnée de succès. Lorsqu’il réalise French Connection en 1971, Friedkin a déjà près de dix ans de carrière derrière lui, alternant entre documentaires et fictions. Non content d’avoir façonné les seventies, il va également donner le la de l’esthétique eighties avec Cruising ou Police Fédérale Los Angeles. Les années 90 seront en revanche plus compliquées, entre bobine d’épouvante partiellement convaincante (La Nurse) et drame sportif franchement raté (Blue Chips). Son salut viendra de la télévision où il signe une nouvelle adaptation de Douze hommes en colère (1997) pour laquelle il retrouve William Petersen plus de dix ans après Police Fédérale Los Angeles. Pour beaucoup, son retour à son meilleur niveau a lieu en 2007 et la sortie de Bug, magistrale adaptation de la pièce de Tracy Letts, bientôt suivie d’une autre transposition du dramaturge, sur le puissant et retors Killer Joe.   

© 2003 Paramount Pictures. All Rights Reserved.

Pourtant, certains films ne sauraient être minimisés dans une filmographie aussi riche et cohérente qui ne cesse d’être redécouverte et réévaluée. En 2000, il revient sur grand écran par le biais d’une œuvre ambiguë : L’Enfer du devoir avec Samuel L. Jackson et Tommy Lee Jones. Il poursuit ainsi (dans sa deuxième partie du moins) sur un film judiciaire en s’intéressant à une affaire militaire où un colonel américain est jugé après une mission qui a tourné au massacre au Yémen, dans un contexte de guerre et de tensions diplomatiques. Le film oppose le devoir militaire et la responsabilité morale, en transformant le procès en démonstration de la brutalité des logiques d’obéissance et de chaîne de commandement. Le réalisateur n’a rien perdu de son esprit frondeur, mais la critique et le public sont divisés face à un film au moins aussi transgressif (et inflammable) que son nouveau montage du Sang du châtiment. Il réalise néanmoins son meilleur score au box-office américain depuis L’Exorciste. C’est dans ce contexte houleux mais partiellement vertueux que William Friedkin se voit proposer la mise en scène de Traqué. Le scénario de Peter et David Griffiths (Dommage Collatéral) et Art Monterastelli (plus tard à la plume sur John Rambo) suit L.T. Bonham (Tommy Lee Jones), ancien instructeur des Forces spéciales, engagé par le FBI pour chasser l’un de ses anciens élèves, Aaron Hallam (Benicio Del Toro), lancé dans une frénésie meurtrière. Tièdement reçu par le public et la critique au moment de sa sortie, le film n’attendait que d’être réhabilité. Sa sortie en combo UHD 4K / Blu-Ray chez L’Atelier d’Images (qui a déjà réédité l’an passé L’Enfer du devoir) est sans doute l’occasion parfaite. 

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Dans son entretien présent en bonus, Philippe Guedj souligne à juste titre que Traqué est le dernier film de studio de Friedkin qui se tournera par la suite vers des projets indépendants. Un ultime geste de confiance, sans doute expliqué par le fait que la Paramount était alors dirigée par Sherry Lansing, la compagne du cinéaste. Son budget confortable (55 millions de dollars) ne saurait nous tromper quant à la véritable identité du long-métrage, à savoir une série B sèche et efficace, dont le réalisateur tire le meilleur profit. En deux séquences introductives, les deux protagonistes sont posés et définis avant que l’intrigue à proprement parler ne débute. Pas de gras ni de fioriture, le long-métrage va à l’essentiel, définissant ses personnages souvent à contre-courant, par de légers détails, telles ces attitudes anxieuses de Tommy Lee Jones, pourtant un traqueur hors pair. Un geste, un regard, un mot peuvent suffire à changer le paradigme de figures quasi mythologiques. Aaron et L.T. sont essentialisés dès leur apparition. Ils chassent des chasseurs et se posent d’office en superprédateurs, l’un et l’autre au sommet de la chaîne alimentaire. Deux hommes d’action (bien que le vieux formateur n’ait lui-même jamais tué), échos à une mise en images constamment alerte, en mouvement, où les dialogues se font rares jusqu’à un ultime acte quasiment muet. 

© 2003 Paramount Pictures. All Rights Reserved.

Le metteur en scène orchestre des combats brutaux et nerveux, compose avec les imprévus (Guedj révèle que la séquence du pont a été improvisée) et parvient même à surprendre, à l’instar de cette course-poursuite (figure essentielle de son cinéma de French Connection à Jade) ironiquement avortée. L’entièreté du film repose sur une série de dichotomies, voire d’oppositions. Aux couleurs chaudes et au sound design assourdissant de l’introduction au cœur du Kosovo, succèdent des plans silencieux et maculés de blanc en pleine forêt de l’Ontario. Des décadrages brouillent les sens, illustrant le malaise ressenti par le duo de chasseurs plongé au cœur de la ville. Sortis de leurs milieux naturels, ils ne tendent qu’à retrouver la nature, ne serait-ce que limitée à un simple parc au cœur de Portland. Là, alors qu’Aaron peine à être discret dans la jungle de béton, les deux fauves retrouvent toutes leurs compétences, jusqu’à l’ultime affrontement à flanc de cascade. La photo de Caleb Deschanel (chef opérateur de L’Etoffe des héros et La Passion du Christ, qui retrouvera Friedkin sur Killer Joe) fait la part belle aux gros plans. Les visages des comédiens deviennent de véritables paysages de cinéma que la caméra parcourt. Des traits burinés de Tommy Lee Jones (alors au bout de sa phase post Le Fugitif) au regard perçant de Benicio Del Toro (déjà un acteur reconnu grâce à Traffic, Usual Suspects et Way of the Gun), chacune de leurs émotions est retranscrite à l’image. Elles ont autant, sinon plus d’importance que les scènes d’action à proprement parler, les détails sont cruciaux, nourrissent une psychologie faussement sommaire qui s’émancipe des archétypes initiaux.

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La filmographie de William Friedkin s’est principalement axée autour de la question du Mal, au sens biblique du terme, et à la contamination d’âmes pures par ce dernier, de la jeune Regan de L’Exorciste, à la touchante Agnès White (au patronyme allégorique) de Bug. Traqué impose l’innocence des enfants comme seul rempart face à la barbarie adulte, à l’instar de cette petite fille perdue au milieu d’un charnier au Kosovo. Pourtant, il brouille les frontières, rapprochant la chasse à l’homme à laquelle se livrent les personnages d’un banal jeu de cour de récréation. Le ver est dans le fruit, et nul n’est innocent chez le cinéaste. Ici, il se penche sur la notion de transmission au sens large. Filiale tout d’abord, L.T. se posant en père de substitution pour le jeune soldat. L’homme, qui réfute cette place et, comme le révèle la séquence finale, a même abandonné son protégé pendant des années, le surnomme presque par réflexe « My boy » au détour d’une réplique. C’est dans son affrontement quasi œdipien qu’il va enfin assumer ce rôle face à celui que Philippe Guedj qualifie de « créature de Frankenstein ». L.T. se rapproche en cela du père Merrin, missionné afin de détruire un Mal qu’il a jadis connu. La métaphore du loup qu’il sauve d’un piège est en cela (presque trop) équivoque. Aaron (au prénom biblique) est un prédateur malgré lui, fruit d’un trauma profond. Contrairement aux héros de Friedkin, plongeant peu à peu en enfer, de Sorcerer à Police Fédérale Los Angeles, le militaire est lui plongé dans les flammes infernales dès l’introduction. Pour lui, il est déjà trop tard. Ce dernier endosse lui-même le rôle de passeur, enseignant à sa fille l’art de la chasse, dans la partie scénaristiquement la plus faible du long-métrage. Le réalisateur l’évacue d’ailleurs, faisant du foyer et de la famille nucléaire, non pas un refuge (comme le scénario le laisse penser), mais un cadre profondément vicié dans une logique qui trouvera son point d’acmé dans Killer Joe. Le film développe en creux une autre idée. Si le monologue prononcé par la voix rocailleuse de Johnny Cash (dont c’est l’une des dernières apparitions), sorte de texte apocryphe, évoque le sacrifice d’Abraham (métaphore qui parcourt l’entièreté du récit), ce prénom, et son diminutif, Abe, employé ici, renvoie également à Lincoln, et à travers lui, à l’une des figures les plus importantes de l’Amérique. Les États-Unis seraient donc également enclins à sacrifier leurs fils au nom d’un idéal, d’un concept de Bien et de justice. 

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Aaron, tout comme Terry Childers dans le précédent L’Enfer du devoir, est accusé par ses supérieurs d’avoir tué des civils. Se pose alors la question du devoir moral d’un soldat : tuer dans le cadre de la guerre est toléré, « le nombre sanctifie » comme le disait Chaplin dans Monsieur Verdoux. La présence d’une mosquée dans l’introduction de Traqué crée un pont entre les deux films. Pas le même pays, mais un même conflit mené par « l’axe du bien » sur des terres musulmanes, lointain écho à l’Adhan qui ouvrait et fermait sa version longue en tous points discutable de L’Exorciste. L’institution, pourtant initiatrice de la mission du militaire, se met en tête de détruire ce qu’elle avait créé. Le membre des forces spéciales n’est plus qu’un fantôme, que les autorités traitent à peine comme un être humain (ils l’anesthésient avec une fléchette comme un animal). Il n’existe officiellement plus, ce faisant, il se pose de facto comme extérieur à la société. Loin des hiérarchies, il s’en prend en premier à des hommes d’affaires partis chasser le daim pour s’encanailler. Difficile de ne pas percevoir dans cette séquence une référence à The Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer). Aussi, si William Friedkin fait partie des rares réalisateurs du Nouvel Hollywood à ne jamais avoir traité frontalement de la guerre du Vietnam, l’ombre du conflit plane sur tout le film. Guedj évoque par ailleurs un épisode de La Quatrième dimension qu’il avait réalisé et dans lequel un vétéran est hanté par les fantômes de ses frères d’armes. Dans sa sécheresse, le long-métrage renvoie au cinéma des années 70. Au-delà d’Apocalypse Now, convoqué dès les premiers plans, c’est évidemment à Rambo que Traqué renvoie immédiatement. Selon Stallone lui-même, qui engagera le scénariste Art Monterastelli pour son John Rambo, le script utilise des éléments issus de sa propre adaptation du roman de David Morrell. Pourtant, le film trace sa propre voie, celle d’une œuvre modeste mais pleinement ancrée dans les obsessions de son auteur. 

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Traqué se situe dans la continuité directe de son controversé prédécesseur, L’Enfer du Devoir, dont il constituerait le pendant plus physique. William Friedkin, qui s’est relancé par deux œuvres faisant la part belle à la parole, va désormais à l’économie de mots pour renouer avec la sève formelle de son cinéma. Tommy Lee Jones fait le lien entre les deux approches et les deux longs-métrages. Celui qui venait soutenir son ami dans l’épreuve doit désormais affronter un poulain qu’il ne peut plus protéger. Dans les deux cas, le réalisateur défie une institution viciée qui corrompt ses serviteurs avant de chercher à les condamner pour mieux éviter de se remettre en question. Le Mal n’est plus une force abstraite ou surnaturelle : il est devenu un protocole, une méthode, une chaîne de commandement. À l’image d’Aaron Hallam, les héros friedkiniens ne cessent de porter en eux les stigmates d’un monde qui les dépasse et les broie. En renouant avec la sécheresse et la brutalité du cinéma américain des années 70, le cinéaste signe peut-être l’un des derniers soubresauts d’un certain Nouvel Hollywood : un cinéma adulte, ambigu et profondément pessimiste quant à l’Amérique. Comme ses personnages emportés par le courant lors de l’affrontement final, son cinéma semble toujours avancer au bord du précipice, entre pulsion de survie et fascination pour l’abîme.

Disponible en combo UHD/Blu-Ray et DVD chez L’Atelier d’Images

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