Avant qu’il ne se hisse au sommet de l’industrie avec Spider-Man en 2002, Sam Raimi connut une phase tourmentée dans sa carrière. Celui qui a marqué de son empreinte l’horreur avec sa trilogie Evil Dead, puis s’est essayé à la comédie noire aux côtés des frères Coen (Mort sur le grill) et a tutoyé le film de super héros avec Darkman, a, en 1995, commis un crime de lèse-majesté. Assimilé jusqu’alors à un trublion gore et déconneur, il osa s’emparer du genre hollywoodien par excellence : le western. Avec Mort ou vif, il signa un long-métrage fidèle à son style, frénétique et inventif, qui puise son inspiration chez les maîtres classiques tout autant que chez Chuck Jones. Une œuvre terminale donc, qui adopte une dimension baroque, voire cartoonesque, cherchant à s’approprier le mythe comme Sergio Leone le fit en son temps. Problème, le public et la critique ne goûtent guère à ses débordements pourtant parfaitement légitimes et maîtrisés. Les conséquences de cet échec ne tardent pas à se faire sentir et dès son projet suivant, Un plan simple, il laisse de côté ses audaces formelles et ses expérimentations, pour lorgner vers un classicisme, qui s’avère néanmoins payant. Le cinéaste enchaîne avec le drame sportif Pour l’amour du jeu, qui connaît une post-production houleuse, mais dans lequel il parvient, avec le soutien de sa star Kevin Costner, à injecter quelques idées visuelles et narratives.

© L’Atelier d’Images

C’est dans ce contexte que Raimi décide de retourner au fantastique, ou tout du moins, de flirter une nouvelle fois avec. Sur les conseils de son épouse, il découvre le script d’Intuitions, un thriller scénarisé par l’acteur Billy Bob Thornton (apparu dans Un plan simple) et Tom Epperson, tous deux déjà auteurs du réussi Un faux mouvement. Inspiré de l’histoire de la mère de Thornton qui prétendait posséder des dons de voyance, le film suit Annie Wilson, une médium qui vit seule avec ses trois enfants depuis la mort de son mari. Lorsqu’une jeune femme disparaît, elle est contactée par la police locale afin de mettre ses pouvoirs au service de l’enquête. Déjà éditeur de Mort ou vif, Evil Dead et L’Armée des ténèbres, L’Atelier d’Images replonge une nouvelle fois dans la carrière foisonnante du cinéaste en proposant un combo UHD 4K / Blu-Ray du long-métrage. L’occasion parfaite de se replonger dans l’un de ses jalons méconnus mais essentiels.

De prime abord, Intuitions semble s’inscrire parfaitement dans la recherche de respectabilité d’un Sam Raimi échaudé par l’accueil de son virage post Evil Dead 3. Comme le souligne à juste titre Stéphane Moïssakis dans son interview présente en supplément, la critique tolérait ses excès tant qu’il réalisait des comédies horrifiques et gores, mais elle ne lui pardonna pas d’avoir appliqué le même traitement à une mythologie telle que le western. La remise en question qui s’ensuivit aboutit donc à ce drame intimiste flirtant avec le thriller judiciaire lors d’une longue séquence. Le long-métrage propose une galerie de personnages, et met au cœur de l’intrigue leurs névroses et leurs traumatismes. Une dimension réaliste qui limite le fantastique à de discrets détails dans un premier temps, préférant faire de foyers a priori banals, le berceau du mal à l’œuvre. Malgré son modeste budget d’environ 10 millions de dollars, le film aligne un casting hallucinant. Encore méconnue du grand public malgré ses apparitions dans Elizabeth ou Le Talentueux Mr. Ripley, Cate Blanchett incarne avec sensibilité une femme seule, dévastée par la mort de son époux. Elle se pose en repère pour la population locale, recevant pour des séances de divination comme dans un cabinet de psychanalyste, tentant de résoudre les problèmes personnels et intimes de ses « patients » loin de la simple diseuse de bonne aventure. Parmi eux des visages connus, comme une jeune Hilary Swank, fraîchement récompensée d’un Oscar pour Boys Don’t Cry, ou un excellent Giovanni Ribisi, qui reprend un rôle que devait initialement tenir Billy Bob Thornton. 

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Deux acteurs se dégagent de cette distribution, deux stars qui tentaient alors de casser leur image trop lisse. D’un côté Keanu Reeves, qui sort tout juste du carton monumental de Matrix, terrifiant en redneck violent et abusif. Sam Raimi maintient habilement le suspense lors de sa première apparition, filmant son profil, son œil puis ses jambes, ne révélant véritablement son visage que lors d’une montée de colère et faisant de lui une figure crédible de l’horreur quotidienne. Autre vedette en quête d’évolution, Katie Holmes, tête d’affiche de la série Dawson, campe ici une jeune femme trouble et sensuelle (elle apparaît quasiment nue à l’écran) sous des atours très policés. Une petite fiancée de l’Amérique dont la mort va mettre à jour les secrets les plus sombres des habitants, rappelant en cela la Laura Palmer de Twin Peaks. La respectabilité de façade des notables de la petite ville est ainsi décrite par le réalisateur comme le véritable mal insidieux. Les marginaux, les prétendus « fous » (de la médium à ce jeune garagiste instable), se révèlent bien plus moraux. Difficile de ne pas y voir un probable écho méta à la démarche du metteur en scène et de son amour de l’étrange, du bizarre face à l’angoissant conformisme de l’industrie. 

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Le film, qui ancre son récit au cœur d’une Louisiane empreinte de mysticisme, assume pleinement son appartenance à l’univers du Southern Gothic, perceptible dès son introduction. De longs plans sur un bayou à l’atmosphère lugubre, habité par le son des grillons et des crapeaux, distillent une atmosphère à la limite du fantastique. Le tournage eut d’ailleurs lieu à Savannah, à l’endroit où Lucio Fulci tourna Frayeurs comme le révèle dans un bonus le monteur Bob Murawski qui revendique en outre l’influence du maître ainsi que celle de Dario Argento ou Umberto Lenzi. Ici, tous semblent croire aux légendes et au surnaturel. Un homme déclare avoir plus confiance en Annie et ses pouvoirs qu’en la médecine. Même si le don de la mère de famille est moqué par un avocat, toute la ville se révèle hantée par des fantômes, allégoriques ou bien réels. Que ce soit l’ombre omniprésente de son mari décédé, ou cette apparition à travers un drap blanc de sa grand-mère (incarnée par Rosemary Harris, tante May de Spider-Man), l’héroïne côtoie les spectres sans s’en étonner. C’est même l’un d’eux qui finira par lui sauver la vie dans une conclusion qui maintient le trouble. 

Là se dessine la spécificité du long-métrage. Contrairement à la trilogie Evil Dead, ou au futur Jusqu’en enfer, entre autres, le fantastique n’est ici jamais une source de menace ou le résultat d’une malédiction, au contraire. Les visions d’Annie, parfois terrifiantes, sorte de surgissement du style Raimi au sein d’un métrage à la forme plus classique, ne sont qu’un moyen de faire éclater une vérité terrible mais parfaitement terre à terre. Le danger réside dans la quotidienneté la plus tristement banale, qu’il provienne d’un père incestueux ou d’un mari violent. La brutalité du réel finit par contaminer les flashs de la protagoniste, qui se réveille en sentant des mains l’étrangler, premier pas vers la résolution de l’intrigue. Le regard devient un motif central d’Intuitions, comme l’indique cette obsession pour les yeux tuméfiés ou crevés (hommage à Fulci ?) qui semblent fixer la protagoniste. Elle est d’ailleurs celle qui voit presque malgré elle, qu’elle assiste à un adultère par l’entrebâillement d’une porte ou qu’elle perçoive des vérités intérieures cachées. 

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The Gift, de son titre original, opère en réalité la fusion subtile entre deux facettes de l’œuvre du cinéaste. Au-delà de planter un décor, l’introduction donne subtilement quelques indices quant à une entreprise d’appropriation qui dépasse le cadre du simple mais amusant clin d’œil habituel, à l’instar de l’inévitable Oldsmobile. Le plan inaugural où une caméra mobile traverse un fleuve bordé d’une sombre forêt, renvoie aux célèbres visions subjectives des Deadites d’Evil Dead. Sam Raimi réinterprète le même motif mais dans une variation, à la manière d’un compositeur qui réorchestrerait son thème fétiche (à noter que la bande originale est signée Christopher Young, qui retrouvera le cinéaste pour le très beau score de Spider-Man 3). Ce cadre très étrange qui suit une poupée vaudou jusqu’au visage de l’héroïne, renvoie aux close ups anamorphiques sur Ash. Quant à la shaky cam, procédé fétiche du metteur en scène, presque sa marque de fabrique, elle devient ici un moyen de retranscrire la violence d’une dispute conjugale sous le regard d’un enfant, accompagnée de peinture rouge, écho au déluge gore de la trilogie. 

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Certains passages, notamment les visions d’Annie, ouvrent un espace onirique qui permet à la réalisation d’opérer une métamorphose. Ces scènes réussies, qui alternent flashs rapides et longs fondus, préfigurent certaines séquences de Spider-Man, notamment le traitement du Bouffon Vert, comme le fait remarquer Moïssakis, bien que le cinéaste ait déjà expérimenté cette approche dans son Darkman. C’est dans ces instants que Raimi peut retrouver toute son inventivité visuelle, concoctant des plans marquants, à l’image de ce cadavre flottant dans un arbre (autre motif essentiel d’Evil Dead). Mais les liens avec la carrière du réalisateur ne sont pas qu’esthétiques, la protagoniste, femme traumatisée faisant face à l’hostilité d’un village renvoie à Ellen dans Mort ou vif. Doté de pouvoirs magiques, cette mère traumatisée par la mort de son mari, élevant seule ses enfants, préfigure également de nombreuses héroïnes à venir. D’Elphaba, sorcière incomprise dans Le Monde fantastique d’Oz, à Wanda, l’enchanteresse endeuillée dans le pourtant très impersonnel et superficiel Doctor Strange in the Multiverse of Madness. En somme, sous ses airs de tentative de réhabilitation de la part d’un ancien jeune chien fou du cinéma, Intuitions s’impose habilement comme le dernier acte d’une trilogie formelle tout en préparant à la suite d’une œuvre qui dépasse de loin, les frontières du genre.

Disponible en combo UHD/Blu-Ray et DVD chez L’Atelier d’Images

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A propos de Jean-François DICKELI

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