Sélectionné cette année à l’ACID Cannes, Virages des genevoises Céline Carridroit et Aline Suter a surpris son monde, nous y compris. Et par chance, nous avons eu l’opportunité de les rencontrer en marge du Festival de Cannes. Virages, c’est une rencontre, c’est un personnage, c’est Johanna, une jeune femme transgenre d’origine colombienne qui travaille dans l’horlogerie de précision : une vie de routine, entre les parents à la retraite, les copains et la mécanique. Grande passionnée de bolides, Johanna se met à retaper une 2 CV en voiture de course pour une future compétition sur le circuit de Spa-Francorchamps, en Belgique. Johanna, c’est la liberté d’exister autrement, de parler autrement (une diction si singulière, détachée, ironique, toujours dans cet interstice entre la vanne et le sérieux), c’est une affirmation d’être sans jamais l’imposer à quiconque, un charisme qui s’étend, qui s’impose, mais dans une insouciance merveilleuse. Mais Johanna, c’est aussi un paradigme, celui de devoir être forte, tenir tête face à sa fragilité intérieure, cette sensibilité si palpable, et pourtant emmuré dans cette posture d’intouchable. « Nous avons rencontré Johanna grâce à Rocco, notre voisin d’atelier, qui filmait régulièrement Johanna dans des performances où elle interprétait des personnages. On l’a trouvée tout de suite très drôle et attachante et on a ensuite mené un très long entretien audio avec elle. On a été immédiatement fascinées par elle. Le film, c’est sa vie : elle est ouvrière, elle travaille à 100 %, a peu de congés, ses parents, ses amis, le sont. On l’a très peu dirigée, on l’a laissée être elle sans jamais interférer. On avait une liste de questions, on en discutait avec elle, et à partir de cela, on imaginait une scène, on pouvait la répéter et on l’a laissée totalement libre ensuite. Car ce qui nous intéresse, c’est elle, son phrasé ; il n’y avait aucun intérêt à trop la diriger. »

Copyright Cavale Film
Mais il y a heureusement bien d’autres méthodes d’expression, et Johanna utilisera le dessin pour exprimer ses douleurs et un passé traumatique. Car derrière cette figure charismatique, profondément drôle et attachante, se cachent des cicatrices et une fragilité palpables. « Elle a énormément dessiné lorsqu’elle était enfant, plusieurs heures par jour, et a toujours été très douée pour ça. Pendant et après sa transition de genre, elle a dessiné pour le magazine genevois 360 avec une bande dessinée par mois qu’elle a appelé La Trans-dessinée, avec des anecdotes de sa vie qu’elle raconte. Elle a en effet ce flegme apparent, et par la BD, on a alors accès aux aspects difficiles de sa vie et de son passé. Cela a été un outil précieux pour nous afin de mieux la connaître, mais aussi d’accéder à son intériorité, ce qu’elle se refusait réellement à partager. »

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Virages, c’est Johanna. Mais c’est aussi Genève, une Genève regardée autrement, une Genève aérienne, des bords du Rhône aux tours de Carouge (un quartier de la ville). Carridroit et Suter utilisent l’atypique architecture des années 60 et le modernisme d’une ville qui ne cesse de s’étendre pour raconter une histoire, mais aussi un espace, un espace contrarié entre son image (le luxe, le Jet d’eau et son bord de lac bourgeois) et son cœur (plus underground, authentique et artistique). Et c’est là où l’espace rejoint le personnage : Johanna dans Genève, une question de guerre identitaire, de conflit plus ou moins ouvert entre intérieur et extérieur, une ville qui se débat pour se défaire de ses caricatures, une femme des préjugés qui la gangrènent. Et une mission commune : être libérée du poids des autres pour n’exister que par soi-même, par ce qui nous définit profondément. « Il y a des lieux qui sont littéralement chez nous, comme l’usine Kugler, d’autres que l’on a toujours eu envie de montrer et de partager, comme Porteous, cette ancienne usine d’épuration en bord de Rhône, lieu emblématique impressionnant et aujourd’hui lieu artistique. Tout comme le travail de Georges Brera, l’architecte brutaliste à l’origine de Porteous et des tours de Carouge, là où habite Johanna. On s’est d’ailleurs nourries de films documentaires sur la ville de Genève et de visites d’architecture de la ville pour s’inspirer. On voulait décrire la Genève que l’on aime, que l’on fréquente, mais aussi ce qu’est Genève, une ville de contrastes : des riches de plus en plus riches, des pauvres de plus en plus pauvres, avec des zones alternatives en difficulté. »

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Virages a trouvé un distributeur en Suisse ; il sera vraisemblablement diffusé en salle en fin d’année (par Adok Films). En revanche, il est toujours dans l’attente d’un acheteur français. Et c’est tout ce que l’on peut lui souhaiter, car au-delà de la générosité d’un tel projet et de son engagement total, il y a chez Carridroit et Suter toute la qualité de cinéastes talentueuses : faire vivre le documentaire par le sens du réel, être au plus près sans jamais l’être de trop, envahir l’espace sans l’intoxiquer de sa surreprésentation, faire vivre une histoire dans une préexistante, créer de la magie dans la réalité. Et avec Virages, on y est, pleinement, dans cette magie de l’ordinaire.
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