Hayat, réalisé par Zeki Demirkubuz, prend parfois des allures de piège narratif ; film au montage sans coutures créant quelques ellipses inattendues et contenant en leur sein une part de son propos engagé, il surprend par son talent à bifurquer de façon parfois étonnamment brusque sans ne jamais perdre le contrôle de son récit. Au contraire, ce sont ses écarts qui permettent au film de se déployer pleinement, de ne jamais se noyer dans sa densité pourtant conséquente et d’incarner de façon convaincante son sujet principal (l’oppression patriarcale et la rébellion impossible d’une jeunesse turque pourtant avide de liberté) à travers le portrait de son personnage principal féminin.

Un couple arrangé (B. Dakak, M. Daner) (©Damned Distribution)
Premier piège : dans un premier temps, le film se concentre sur un personnage masculin. Riza (Burak Dakak) doit se marier très prochainement avec Hicran (Miray Daner), jeune femme qu’il n’a rencontrée qu’un couple de fois et avec laquelle son grand-père et la famille de la promise ont arrangé son union. Mais Hicran a fui à Istanbul avant les noces, et voilà Riza naviguant entre les deux eaux de la tristesse rentrée et de l’orgueil blessé. Le jeune homme laisse donc toute sa vie en plan, se rend dans l’immensité stambouliote pour retrouver la jeune femme, se forgeant l’idée qu’il ne rentrera pas sans elle dans leur petit village. Hayat donne donc d’abord l’impression qu’il se focalisera sur une forme d’obsession amoureuse absurde (puisque Riza n’a même pas eu le temps de tomber amoureux !), marchant sur l’étrange ligne de crête de la déraison dont on ne peut que supposer qu’elle aboutira à une chute tragique. Pour chaque ellipse une bifurcation du récit : Hicran revient seule au village, vouée aux gémonies de son père Mehmet (Umur Kurt) qui la roue de coups dès qu’il la retrouve devant chez lui, répudiant ainsi cette fille qui a déshonoré toute sa famille dans cette ruralité où tout le monde se connaît et où tout événement embrase les esprits comme une flammèche sur une traînée de poudre. Et le film de Zeki Demirkubuz de se concentrer finalement sur cette jeune fille à peine majeure, et sur sa place restreinte dans une société archaïque qui va l’enserrer comme un corset.

La réclusion par la mise en scène (M. Daner) (©Damned Distribution)
La force certaine de Hayat réside moins dans sa mise en scène réaliste somme toute assez traditionnelle que dans la conduite d’un récit sur lequel son personnage principal n’a aucune prise, ballotté d’un côté à l’autre de sa condition par des décisions venues « d’en haut » (les parents, les anciens du village) qu’il n’aura jamais réellement le pouvoir de contester, influençant sa vie comme de simples étapes inévitables. C’est en cela que les ellipses prennent dans le dispositif narratif de Demirkubuz une importance prépondérante, installant tout autant Hicran que le spectateur du film dans l’inconfort du fait établi. En cela, l’exemple le plus marquant se situe au milieu du long métrage : une assemblée d’anciens imposent (en faisant mine de proposer) à Hicran de se lier par le maraige avec un instituteur veuf et vieillissant, placide et souhaitant une âme douce et aimante pour l’accompagner dans la vie. Ellipse : Hicran et Orhan l’instituteur (Cem Davran) se retrouvent au restaurant, donnant l’impression d’un premier rendez-vous suivant directement l’entretien avec les anciens, ceci avant que nous ne nous rendions compte que la jeune femme et l’homme mûr sont mariés depuis un temps indéterminé. Le système patriarcal se trouve certes tapi dans le pli du montage et dans l’abîme elliptique, mais il agit d’autant plus puissamment : tombant comme un couperet sur le récit, l’union des deux personnages était déjà actée avant même qu’ils ne partagent une séquence filmique pour la première fois, dès la scène précédente de « proposition » régie par de vieilles dames décisionnaires.
Au sein de ce dispositif, les marges de manœuvre d’Hicran semblent limitées, jeune femme résistant à sa manière, bien qu’impuissante. Par la fuite finalement avortée dans la première partie du film, par l’amour que lui réclame son époux morfondu et qu’elle refuse de daigner lui donner (en effet, quel système, aussi oppressif soit-il, serait capable d’imposer le sentiment ?). Par sa volonté de ne pas reconduire une forme de hiérarchie familiale à laquelle la mère de la jeune femme (interprétée par Melis Birkan) se plie, soumission considérée avec le plus grand mépris par Hicran. Deux petites filles habitent le récit d’Hayat qui, guidé par le personnage féminin, leur donne une importance capitale. La petite sœur de la jeune femme, puis la fillette de son époux représentent des planches de salut dans le discours, la possibilité d’un avenir plus lumineux en ce qui concerne une liberté prochaine, un affaiblissement de la puissance patriarcale. La lumière s’avère cependant vacillante : le récit, et les bifurcations de la vie d’Hicran sur lesquelles il se calque, les feront disparaître dans l’abîme des ellipses.

Un homme devenu mari morfondu dans une ellipse (C. Davran) (©Damned Distribution)
Nous parlions de piège narratif en préambule, peut-être se trouve-t-il à cet endroit : feignant parfois l’optimisme, Hayat fait de ce dernier une sorte de renforcement paradoxal de sa noirceur. Sans la dévoiler, la dernière partie permet l’espoir d’une sortie du tunnel patriarcal alors même que dans le même temps, elle entérine les déterminismes qui fondent ce système, donnant l’impression que quoi que la jeune femme fasse, jusque dans les moments qui lui apparaissent les plus heureux, elle donnera raison à ce qui fut préalablement décidé pour elle. En cela, le film de Zeki Demirkubuz se révèle d’une violence sociale inouïe. Bien que sortant sur nos écrans français en 2026, Hayat, tourné en 2021, devenu un grand succès public en Turquie et ayant suscité un débat sociétal de grande ampleur dans le pays, brille donc par son intelligence, par sa façon de prendre son temps pour caractériser ses personnages (le film dure 2h40) ; tout autant fresque intime réaliste que peinture d’une Turquie contemporaine assoiffée de modernité mais encore quelque peu engoncée dans les habits de l’archaïsme, le long métrage de Demirkubuz fait montre d’une rigueur d’écriture et d’un courage certain qui en font une œuvre à ne pas négliger.
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