[Compte-rendu] Arras Film Festival 2022 : JOUR 1. Des poules, du paradis fiscal et du chagrin.

Retour aux sources, retour à la source : welcome back to Arras. Après de longues années à suivre et soutenir cette belle initiative, puis un passage de relais à notre vénérable Rédacteur en chef, c’est avec un plaisir non feint que nous reposons le pied en terre arrageoise.

Plaisir d’autant plus grand qu’après tant d’années, tous les marqueurs de ce qui avait fait le sel et la beauté de ce festival sont toujours présents : la tente sur la Grand’place, les rendez-vous désormais incontournables, les débats nocturnes parfumés au maroilles et l’accueil toujours aussi évident de simplicité.

Tous les marqueurs sont là, ou presque : ce qui impressionne, à ce retour, c’est la ferveur renouvelée et quasiment extatique des spectateurs.

Longue queue pour accéder aux salles, séances pleines à craquer et applaudissements en rythme à la mélodie fameuse du générique : dans une période si troublée pour le cinéma en général, ces quelques jours avaient le doux parfum de la célébration.

  • « La famille Asada », de Ryota Nakano

(Attention spoilers)

Première séance et premier coup de cœur doux-amer, avec « La famille Asada », présentée en section Cinémas du monde, qui jette sa ligne le plus loin possible du reste de la compétition pour apercevoir d’autres cultures et problématiques du monde comme il va.

Dans ce drôle de film de Ryota Nakano, inspiré d’une histoire vraie, un jeune photographe en recherche d’avenir trouve le succès en photographiant sa famille nucléaire (sans jeu de mots, pour le moment) japonaise dans des postures loufoques ou scénarisées, les faisant jouer tour à tour des pompiers, des blessés, des yakuzas ou des ivrognes.

Si l’on se délecte des trognes improbables de cette drôle de team familiale, qu’on sourit à la tendresse absolue qui semble soutendre le film et qu’on se love dans la légèreté de l’ensemble, le film plonge à l’os et à l’âme lors d’une brutale rupture scénaristique.

En pleine préparation d’une future exposition, le 11 Mars 2011, un tsunami ravage les côtes du Nord du Japon (et, hors du scénario, provoquer aussi la tristement célèbre catastrophe de Fukushima).

Mû par un désir de retrouver des personnes qu’il y a photographié, notre héros prend la route et finira par y trouver, peu à peu, une place, en triant et lavant, une à une, les photographies retrouvées dans les décombres et offertes aux survivants qui pourraient y reconnaître leurs proches.

Si le film n’empêche pas une certaine dose de bon sentiment et Bildungsroman (le héros bien sûr devient en quelque sorte adulte grâce à son engagement), on ne peut qu’applaudir sa tenue, malgré la rupture, son étonnante unité de ton qu’il tiendra jusqu’à son ultime scène, pied de nez hilarant à la mort, comme si la tristesse de la seconde partie n’annulait en rien le sourire de la première, et qu’il fallait simplement apprendre le deuil pour avancer.

Mais surtout, sous son côté feel good, il creuse, mine de rien, cette idée à la fois toute simple et magnifique, incarné dans ces caresses qu’il faut faire aux images couvertes de boue pour faire ressortir ce qu’il y a en dessous : en créant ce glissement de l’intime (sa famille, dont on joue à remettre en scène la vie) vers les autres ou plutôt les intimes des autres à travers ces milliers de photographies pendues sur des cordes à linge, geste des disparus et des souvenirs, il parvient à mettre à jour quelque chose d’éminemment profond dans notre rapport à l’image vernaculaire, à la fois témoignage, rapport au réel et au chagrin, où tout se joue, se perd ou se re-joue. Le tout avec la douceur d’une caresse. Chapeau.

  • « Luxembourg, Luxembourg », de Antonio Lukic

Première plongée dans la compétition, et…première amère déception, avec le pourtant porteur « Luxembourg, Luxembourg ».

Deux jumeaux, Kolya et Vasily, ont grandi dans l’ombre fantomatique de leur père, leur héros, mafieux en goguette qui a vite disparu des radars. Si l’un d’eux a choisi la voie de la loi et de la police, le second vivote en conducteur de bus dealant du shit à chaque arrêt. C’est ce dernier, le plus sensible, qui recevra l’appel du consulat d’Ukraine au Luxembourg, leur annonçant que leur père est mourant.

Joli départ classique pour un road movie qui opposera et unira les contraires ? Que nenni : hors de quelques plans (la patinoire, les immersions dans l’eau de la piscine), le film patine, traine dans ses clichés (good cop, bad looser), ses relations familiales appuyées à l’extrême, ses archétypes qui empêchent l’incarnation, retardant sans cesse artificiellement le moment d’un départ qui sera traité en quelques dizaines de minutes grand maximum, déception cousue de fil blanc à la clef.

On aurait voulu aimer ce drôle de film sans père, ces gamins perdus à l’image de l’Europe entre l’Ukraine (pré-guerre) et le fric luxembourgeois. On aurait voulu, comme semble le lancer l’affiche et les premières minutes, assister à cette drôle d’épopée foutraque et au rire slave.

Las, le film ressemble au pays de son titre : pas grand-chose à voir, et on en a si vite fait le tour qu’on est ravi d’en trouver la sortie.

  • « Men of deeds », de Paul Negoescu

Journée de froid et de chaud décidément : à peine échappé du purgatoire qu’arrive le paradis. Et pourtant, on aurait peu donné de ce film résumé ainsi : « Un policier déconnecté de la réalité enquête sur une série de meurtre dans son village ».

Grand bien nous en a pris : ce que le pitch ne peut traduire, c’est l’intelligence absolue.

Celle de l’interprétation hallucinée de Iliana Postelnicu, le flic qui porte à lui seul l’ensemble du film, d’abord, dos voûté comme son âme, rêvant d’un paradis tout simple, un verger à la frontière bulgare, dans ce pays de marais d’une Roumanie filmée avec une beauté champêtre solaire, grand corps errant hésitant sans cesse entre le bien commun et la réalisation de soi, ployant en souriant sous les humiliations et compromissions avec les dignitaires locaux. Un corps las, sans cesse en déséquilibre, qui attend ou manque de tomber :  jugé par ses pairs, vieilli par la jeune recrue rêveuse qui rejoint son service, repoussé par celle qu’il tente de séduire.

La métaphore pourrait être claire, le maire et le curé comme représentants d’un pouvoir corrompu en Roumanie. La loi pliant sous leurs assauts, l’éthique bafouée. Elle l’est.

Mais résumer ainsi le film de Paul Negoescu serait lui faire outrage.

Car si le film impressionne, c’est non seulement dans son incroyable confiance dans son dispositif (un village, ses habitants, le flic, le maire, la veuve, ses paysages, amen) engendrant une mise en scène au cordeau (là où habituellement les films de la sélection débordent un peu, caméra secouée et découpage longuet), mais surtout et avant tout par sa liberté de ton, qui quitte les rives du misérabilisme social attendu pour s’immerger dans la noirceur cynique d’un univers au rire glauque (il faudrait compter le nombre de plans de coupes de poules), balade délétère et sale, qui va lorgner du côté des plus grands récits du sud américain ou des romans noirs à la Jim Thompson, 1275 âmes en tête.

Et on ne peut cesser de songer, à son adaptation cinématographique quand éclate la cavalcade. Ce n’est alors pas le moindre des compliments que d’affubler ce film du surnom de « Coup de torchon » des Carpathes.

Il est cela et bien plus que cela, tant il parvient à jouer avec les codes, cinématographiques compris (le western, le grindhouse, etc), les ramener à lui, les digérer dans une esthétique et une identité jamais calquée : objet pop et profond, l’image vacillante d’un corps, d’un village, d’un pays, pris entre la boue et la Beauté, traité avec obstination, intelligence et rigueur. Notre coup de cœur absolu du festival.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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