Avec Quelques jours à Nagi, présenté en compétition au Festival de Cannes, Kōji Fukada poursuit discrètement l’une des œuvres les plus cohérentes du cinéma japonais actuel. Depuis Harmonium (2016), Prix du Jury Un Certain Regard à Cannes, Fukada filme les failles invisibles des relations humaines, les mouvements souterrains du désir, les déséquilibres affectifs qui fissurent lentement les existences ordinaires. Là où Harmonium transformait le drame familial en poison moral presque hitchcockien, où Love on Trial (2025) déplaçait cette violence vers la marchandisation contemporaine des sentiments, Quelques jours à Nagi semble d’abord beaucoup plus calme. C’est un leurre. Le film avance à voix basse, mais il travaille les corps et les silences avec une précision redoutable.
Adapté de la pièce Tōkyō Notes d’Oriza Hirata, elle-même inspirée de Voyage à Tokyo (1953), le film suit une architecte divorcée venue passer quelques jours dans un village montagneux de l’ouest du Japon. Elle y retrouve son ancienne belle-sœur, devenue sculptrice. Ce qui devait être une visite brève devient peu à peu une étrange suspension du temps. La sculptrice lui demande de poser pour elle. Les journées se répètent. Les repas, les promenades, les silences, les gestes minuscules finissent par faire remonter un passé enfoui.
Le plus beau dans le film est précisément cette manière de laisser les émotions apparaître sans jamais les forcer. Fukada filme les conversations comme des mouvements inachevés. Les personnages parlent peu. Ils regardent souvent ailleurs. Quelque chose reste constamment bloqué entre eux. Le cinéaste retrouve ici une forme de délicatesse rohmérienne qui traversait déjà Au revoir l’été (2013), mais débarrassée de toute légèreté sentimentale. Chez lui, même les moments heureux semblent traversés par une inquiétude discrète.
La référence revendiquée à La Belle Noiseuse (1991) est très visible. Fukada l’a lui-même évoquée à propos de la relation entre l’artiste, le modèle et l’espace intermédiaire de la création. Comme chez Rivette, le travail artistique devient ici un lieu de déplacement intime. Poser pour quelqu’un revient à accepter d’être regardé autrement, parfois plus profondément qu’on ne le souhaiterait. Mais là où Rivette travaillait l’épuisement physique et mental du processus créatif, Fukada choisit au contraire l’effacement, la retenue, le presque rien.
Le film dialogue aussi constamment avec Voyage à Tokyo de Yasujirō Ozu, notamment dans sa manière de filmer les espaces domestiques, les seuils, les corps assis, les conversations interrompues. Pourtant, Fukada n’imite jamais Ozu. Il introduit quelque chose de plus flottant, de plus instable émotionnellement. Le Japon rural qu’il filme n’a rien d’un refuge nostalgique. Les maisons semblent vides. Les paysages traversés par le vent donnent parfois l’impression d’un monde en train de disparaître doucement.
Visuellement, le film atteint souvent une grande beauté. Fukada travaille les lumières naturelles, les matières du bois, les tissus, les bruits du quotidien avec une précision presque tactile. Le temps semble ralentir sans jamais devenir contemplatif au sens muséal du terme. Chaque geste paraît chargé d’une fatigue intime. Certaines scènes de repas ou d’attente rappellent aussi Still Walking (2008), mais sans la chaleur familiale qui traverse le cinéma de Kore-eda. Chez Fukada, les liens humains restent toujours légèrement décalés, comme s’ils arrivaient trop tard.
Le plus troublant reste la manière dont le film parle du deuil amoureux sans jamais construire de grand récit mélodramatique. Ce sont des êtres qui continuent à vivre après l’effondrement silencieux de quelque chose. Ils habitent encore les ruines affectives de leurs anciennes relations sans parvenir totalement à les quitter.
Dans un festival souvent dominé par les films démonstratifs ou conceptuels, Quelques jours à Nagi impressionne justement par sa confiance dans les micro-variations émotionnelles. Fukada ne cherche jamais à produire de grandes scènes de révélation. Il laisse simplement le temps agir sur les êtres. Et ce temps finit par devenir bouleversant.
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