(Cannes 2026 – Sélection officielle) Kôji Fukada – Quelques jours à Nagi

Avec Quelques jours à Nagi, présenté en compétition au Festival de Cannes, Kōji Fukada poursuit discrètement l’une des œuvres les plus cohérentes du cinéma japonais contemporain. Depuis Harmonium, Prix du Jury Un Certain Regard à Cannes en 2016, Fukada filme les déséquilibres invisibles des relations humaines, les tensions affectives enfouies sous les gestes ordinaires, les mouvements souterrains du désir et du ressentiment. Là où Harmonium transformait progressivement le drame familial en poison moral, où Love on Trial déplaçait cette violence vers les logiques contemporaines de marchandisation des sentiments, Quelques jours à Nagi paraît d’abord beaucoup plus calme. C’est un leurre. Le film avance à voix basse mais travaille les silences, les durées et les distances entre les corps avec une précision remarquable.

Le film dialogue avec l’univers théâtral d’Oriza Hirata, notamment Tokyo Notes (1994), tout en prolongeant discrètement la mémoire de Tokyo Story (Yasujirō Ozu, 1953). Une femme venue passer quelques jours dans une région rurale retrouve son ancienne belle-sœur, devenue sculptrice et avec elle, une partie de son passé. Ce qui devait être une visite brève devient peu à peu une suspension du temps. La sculptrice lui demande de poser pour elle. Les journées se répètent et passent presque imperceptiblement : repas, promenades, silences, préparation du thé, attentes. Mais quelque chose remonte lentement à la surface sans jamais prendre la forme d’une véritable confession.

Le film réussit à laisser les émotions se révéler sans les forcer. Fukada filme les conversations comme des mouvements inachevés. Les personnages parlent peu. Les phrases restent suspendues. Les regards se détournent au moment même où quelque chose pourrait être formulé. Même les moments d’intimité semblent traversés par une légère impossibilité d’être pleinement présents l’un à l’autre. Chez Fukada, les êtres paraissent toujours légèrement décalés par rapport à leurs propres émotions, comme s’ils arrivaient trop tard dans leur propre vie affective. Le film retrouve parfois une délicatesse proche d’Au revoir l’été (Kōji Fukada, 2013) mais débarrassée de toute légèreté sentimentale.

La référence revendiquée à La Belle Noiseuse (Jacques Rivette, 1991) apparaît clairement dans la relation entre l’artiste, le modèle et le temps particulier créé par le travail de pose. Comme chez Rivette, être regardé devient une expérience profondément déstabilisante. Mais là où La Belle Noiseuse travaillait l’épuisement physique et mental du processus créatif, Fukada choisit au contraire l’effacement et la retenue. Les scènes d’atelier avancent dans une économie de la parole où chaque déplacement du corps semble modifier discrètement l’équilibre émotionnel entre les personnages.

La mise en scène repose largement sur cette circulation imperceptible des affects. Fukada travaille les plans fixes, les cadres légèrement décentrés, les seuils et les distances physiques entre les personnages. Les corps occupent souvent les pièces sans réellement partager le même espace émotionnel. Une porte entrouverte, un personnage laissé seul quelques secondes après la fin d’un dialogue, un visage filmé dans un reflet. Le film semble organisé autour de ce qui ne parvient pas complètement à se rejoindre. Le travail sonore participe beaucoup à cette sensation flottante. Bruits du vent, froissements de vêtements, respiration, eau qui chauffe, outils de sculpture : Fukada construit une matière sonore extrêmement discrète qui donne sa pulsation au film. Le temps paraît ralentir, mais sans jamais basculer dans une contemplation figée ou muséale.

Le dialogue avec Still Walking (Hirokazu Kore-eda, 2008) apparaît parfois dans certaines scènes de repas ou d’attente familiale. Mais là où Kore-eda laisse encore circuler une forme d’apaisement, Fukada maintient une légère instabilité émotionnelle. Les relations humaines restent chez lui traversées par quelque chose d’inachevé ou de déplacé. Le Japon rural filmé dans Quelques jours à Nagi n’a d’ailleurs rien d’un refuge nostalgique. Les maisons semblent trop silencieuses, les paysages traversés par le vent donnent parfois l’impression d’un monde vidé de sa présence humaine. Même les moments de calme conservent quelque chose de mélancoliquement instable.

Le film parle finalement du deuil amoureux sans jamais construire de grand récit mélodramatique. Ce sont des êtres qui continuent simplement à vivre après l’effondrement silencieux de quelque chose dans leur vie. Ils habitent encore les ruines affectives de leurs anciennes relations sans parvenir totalement à les quitter. Dans un festival souvent dominé par les films démonstratifs ou conceptuels, Quelques jours à Nagi impressionne justement par sa confiance dans les infimes variations émotionnelles. Fukada ne cherche jamais la révélation voyante. Il laisse seulement le temps agir sur les êtres, les gestes et les silences. Et ce déplacement presque imperceptible finit par atteindre une grande justesse émotionnelle.

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