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1928 : la société que Jean Epstein a créée pour produire ses propres films connaît de graves difficultés financières. A peine a-t-il terminé le tournage de La chute de la maison Usher qu’il se rend en Bretagne pour se reposer. Sur place, c’est le choc et le cinéaste abandonne tout – Paris, les films en studio- et s’apprête à défricher un territoire alors complètement vierge au cinéma : les îles bretonnes, les tournages en extérieur avec de parfaits inconnus et les films à cheval entre le documentaire ethnographique et la fiction minimaliste.

En 1929, il débute son « cycle breton » avec le splendide Finis Terrae qui raconte le quotidien de quatre pêcheurs de goémon dressant leur camp sur l’île de Bannec, au large d’Ouessant. Après une dispute, Ambroise se blesse avec un tesson de bouteille et sa coupure s’infecte. Fiévreux, il est rejeté par ses camarades qui voient en lui un tire-au-flanc…
On l’aura compris à la lecture de ces quelques lignes de résumé, le scénario du film est parfaitement anecdotique et Epstein ne s’y intéresse guère. Il procède un peu à la manière de Flaherty lorsqu’il réalise Nanouk l’esquimau : il s’imprègne des lieux qu’il va filmer, des us et coutumes des personnes qu’il va mettre en scène et bâtit ensuite une fiction minimaliste qu’il fera rejouer à ceux qui ont déjà vécu ces événements. Ce qui captive dans ce récit, ce n’est donc pas l’anecdote mais la puissance documentaire qui s’en dégage.
Mais le terme « documentaire » ne rend pas totalement compte de la beauté singulière de Finis Terrae. Epstein n’a rien perdu de son génie de cinéaste (au contraire) et ne se contente pas de filmer la surface des choses. Comme le dit fort bien Bruno Dumont dans un des suppléments du coffret DVD, l’art d’Epstein est celui de la « découpe ». Le film débute par un plan très fort des pécheurs, cadrés de manière à ce qu’on ne voie pas leurs visages, en train de découper le pain. Cette manière de filmer les mains, de mettre l’accent sur le détail signifiant (ce signe de croix tracé au couteau qui dit, sans long discours, tout le poids de la religion et des croyances de ces pécheurs) est très caractéristique de l’art du cinéaste. Il s’agit pour lui de se focaliser sur des détails du monde pour nous le révéler autrement. Il s’agit de filmer l’infiniment petit pour saisir l’infiniment grand.
De ces contrastes permanents qui naissent d’une mise en scène constamment inspirée (art du gros plan, variation constante des valeurs de cadre, surimpressions…), Epstein parvient à tirer un tableau aride et stupéfiant d’un monde où l’homme se bat quotidiennement pour sa survie. Rarement on aura montré avec autant de force les rapports conflictuels de l’homme et son environnement. Ces paysages désolés et fascinants de la Bretagne reculée, l’omniprésence de l’élément aquatique font toute la poésie âpre et bouleversante de Finis Terrae.
Ce mélange de documentaire à la Flaherty et d’expressionnisme à la Eisenstein (pour l’attention toute particulière porté au découpage et à un montage signifiant), on le retrouve dans le magnifique Mor-Vran.
Cette fois, l’anecdote « fictionnelle » a quasiment disparu au profit d’une simple trame qui a pour fonction de dramatiser le documentaire (une tempête qui menace des marins navigant entre l’île de Sein, Ouessant et Brest). Là encore, la poésie nait de ces paysages désolés et hostiles à l’homme. La mer est véritablement traitée comme le personnage principal de ce film et Epstein la considère comme un élément plastique à part entière.
La puissance d’un montage contrapuntique qui alterne des vues des éléments déchainés et celles de vieilles bretonnes courant se réfugier chez elles pour éviter la tempête est tout bonnement saisissante. Là encore, Epstein se concentre sur un micro-évènement et atteint une sorte de poésie cosmique pour peindre les rapports de l’homme à son environnement. Il débarrasse son regard de tout ce qui pourrait relever du folklore ou de la vision « touristique » pour nous plonger dans un univers que le cinéma n’aura jamais montré avec autant de force.
La Bretagne et l’océan sont encore au cœur de L’or des mers (1933). Cette fois, le récit prend plus d’ampleur et Epstein se risque à la fable. Un vieil homme désargenté tente de trouver par tous les moyens de quoi subsister mais il est rejeté par la population villageoise qui ne supporte pas ce mendiant. Un beau jour, en marchant sur la grève, il découvre une petite caisse apportée par la marée. Quand ils apprennent cette découverte, les habitants sont persuadés que le vieux Quoirrec détient désormais un trésor et ils redoublent d’attentions pour lui.
Epstein, d’une certaine manière, dénonce l’avidité de l’être humain et montre qu’on ne prête qu’aux « riches ». L’or supposé du vieil homme fait tourner toutes les têtes et change radicalement les attitudes à son égard. Le propos n’est certes pas nouveau et n’a pas vraiment d’intérêt mais il permet à Epstein de poser une nouvelle fois un regard d’ethnologue sur cette petite communauté bretonne isolée du monde.
Ce qui change dans L’or des mers, c’est que le film a été tourné sans son mais qu’il a été ensuite postsynchronisé. Or il me semble que le cinéma d’Epstein perd un peu en puissance avec l’arrivée du parlant. Les acteurs, non-professionnels, jouent très mal et le décalage qui peut exister entre le mouvement de leurs lèvres et la voix renforce ce sentiment d’un film un peu raide et engoncé.
Ces quelques réserves posées, L’or des mers possède d’indéniables qualités. On admire une fois de plus le sens du découpage du cinéaste, sa manière de poser sa caméra à ras du sol et de composer des plans où l’immensité des ciels contraste avec la petitesse de l’être humain. De la même manière, sa façon unique de cadrer les pieds, les mains en inserts signifiants annoncent tout un pan du cinéma qui irait de Robert Bresson jusqu’à Bruno Dumont.
Je parlais de jeu « faux » des acteurs mais le cinéma d’Epstein ne vise jamais à la « justesse » du théâtre. Il s’agit avant tout de filmer des corps massifs, gauches et de trouver une sorte d’universalité derrière cette petite communauté villageoise.

Chanson d’Ar-Mor a la particularité d’être sonore (ce qui n’est plus rare en 1934), d’être chanté la plupart du temps et, surtout, d’être entièrement parlé en breton. Là encore, une trame minimale (un adulte qui a beaucoup de mal avec les études se fait renvoyer du collège et devient chanteur de rue avant de s’embarquer sur un thonier) sert de prétexte pour mettre en valeur la richesse patrimoniale de la Bretagne.

Honnêtement, le film menace souvent de sombrer dans un certain folklore qui, personnellement, m’indiffère. Entre les plans « patrimoniaux », le dialecte breton, les danses traditionnelles, les coiffes pittoresques et l’abondance des chants régionaux ; Epstein parvient néanmoins à tisser une petite intrigue mélodramatique qui culmine dans les séquences finales. Pour le coup, il retrouve alors tout le souffle de son cinéma et il nous bouleverse totalement par son sens du montage, sa manière unique d’utiliser la surimpression pour lier à jamais le visage d’une jeune femme et la mer (on pense à certains tableaux ayant pour thème la mort d’Ophélie). Là encore, la beauté aride des paysages et l’indifférence des éléments naturels au sort des individus sont montrés de manière assez bouleversante.
Cette dernière séquence sauve un film au demeurant assez anecdotique. Tout aussi anecdotique est le court-métrage Les berceaux qu’on peut qualifier d’ancêtre du clip. Le film fait partie de ces « chansons filmées » qu’Epstein va tourner pour la compagnie Synchro-Ciné. Il s’agit ici d’un poème de Sully Prudhomme mis en musique par Gabriel Fauré que le cinéaste adapte en film. Le résultat n’est pas inintéressant même si on peut le trouver un peu illustratif en dépit de quelques jolies rimes visuelles.

Après une longue période de silence due à la seconde guerre mondiale (Epstein a évité de peu la déportation en raison de ses origines polonaises), le cinéaste revient au cinéma avec Le tempestaire, peut-être son plus beau film parlant. Comme au temps de Finis Terrae et Mor-Vran, l’anecdote a ici peu d’importance. En deux mots, une jeune femme s’inquiète de son fiancé parti à la pêche à la sardine alors que se lève une tempête. Elle va alors voir un « tempestaire », sorte de mage capable de calmer par son pouvoir les éléments déchainés.

Là-encore, on pourra souligner que les quelques lignes de dialogues (très rares) du film sonnent faux. Mais cette fois, cela n’a aucune importance car Epstein n’utilise ces voix que comme une infime partie d’une masse sonore qu’il travaille avec génie (ces dialogues banals sont d’ailleurs parfois repris en boucle alors que les comédiens ne sont plus à l’écran). Du coup, ces voix blanches qui récitent maladroitement quelques lignes sans intérêt sont aussi bouleversantes que celles qu’on retrouvera plus tard chez Bresson. Le « jeu » est faux (qu’importe le théâtre !) mais les corps, les postures, les maladresses sont justes.
Le tempestaire est un film étonnant, totalement hors du temps ; à la fois très archaïque (la magie du « tempestaire », le dénuement des êtres filmés et leur faiblesse face à la tempête…) et complètement moderne puisque Epstein travaille le son, l’image de l’océan déchainé comme une matière plastique autonome.
Sans vouloir être trop grandiloquent, nous dirions volontiers qu’à travers ce récit minimaliste, le cinéaste parvient à saisir quelque chose de l’infini. Cette mer qu’il a su filmer mieux que quiconque acquiert ici une dimension métaphysique absolument fascinante.
Après ce chef-d’œuvre, le dernier film d’Epstein, tourné en 1948, sera une commande de l’ONU sur les phares. Les feux de la mer sera donc une œuvre didactique sans réelle personnalité même si, çà et là, on perçoit son génie visuel le temps de quelques très beaux plans sur la mer. Mais le résultat est quand même très mineur et reste anecdotique dans la carrière du cinéaste.
« Homme libre, toujours tu chériras la mer ». Nul cinéaste n’aura illustré avec autant de puissance le fameux vers de Baudelaire. Et ces poèmes bretons, même s’ils ne sont pas tous du même niveau, comptent parmi ce que le cinéma français a produit de plus singulier et de plus beau…
Jean Epstein : Poèmes bretons (3 DVD)
DVD 1 : Finis Terrae (1929)
: Chanson d’Ar-Mor (1935)
: Les berceaux (1931)
DVD 2 : L’or des mers (1933)
: Mor-Vran (1930)
: Le tempestaire (1947)
: Les feux de la mer (1948)
DVD 3 : Jean Esptein, Young oceans of cinema (2011) de James June Schneider

 

A propos de Vincent ROUSSEL

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